Poker's a gentlemen’s game


Ah, le poker...

Aujourd'hui, toute cette médiatisation en a fait un jeu reconnu et honorable - ou presque. De plus en plus de gens sont tolérants et compréhensifs face au jeu. Mais l'histoire d'aujourd'hui va plus nous faire penser aux histoires de gangsters qu'aux tables finales remplies de pros reconnus.

Je ne pourrai plus dire la date, ni le lieu exact.

C'était la fin l'automne.

 

Un de ces automnes froid et sec dans l'Est de la France, où l'on se moque gentiment des Parisiens perturbés par cinq centimètres de neige là où il nous arrive de passer une heure sur la route pour relier la ville la plus proche, à seulement 10 kilomètres. Un automne qui annonçait déjà un hiver rude. Les arbres, dénudés de leur feuille commençait à revêtir leur manteau traditionnel de neige. Un décor idéal pour un conte de Noël.

Dans une petite ville de Haute Saône, il y avait un bar ma foi singulier. Dans ce bar, on retrouvait toujours les 10 mêmes personnes. Elles se connaissaient toutes et étaient amies de longue date. Untel est le parrain de la fille d'un autre, les deux larrons au fond sont cousins. Tous ont grandis dans un milieu plutôt pauvre, dans la ZUP de la ville. Passer dans la ZUP revient à faire un long voyage tellement le décor est différent. Les maisons et anciennes fermes, les lampadaires et les décorations de noël, tout cela est quasi inexistant. Décor de béton, ambiance de misère. Le mélange social n'a pas fait ses preuves ici non plus.

Dans ce bar on retrouvait toujours les 10 mêmes personnes, qui pour tromper l'ennui et la misère se retrouvaient ici le soir après 22h, pour boire un café ou un coca, jamais d'alcool, parfois fumer un peu de shit, et toujours jouer au poker. La première fois, ravi de tomber par hasard sur une telle partie, et ne connaissant pas les protagonistes, j'ai demandé si je pouvais me joindre à eux. Ils étaient ravis. Même si leur routine ne les rendait pas malheureux, c'est toujours bon de rencontrer quelqu'un de nouveau. Tout se passait très bien et ces gens étaient vraiment des trésors d'humanité.

Et puis, avec le temps, on se connait mieux. Tout le monde fini par connaître mon parcours, mon milieu, comment je vis. Les visages commencent à se fermer. Les rires et les sourires se sont mués en long regards appuyés, silencieux, pour certains on aurait pu deviner qu'ils essayaient de m'assassiner mentalement. Il n'était plus question de sympathie ou de jouer au poker. Il était question de se faire un max de pognon sur le petit jeune.

Leur combine était plutôt simple. La bonne ambiance et le fait que j'avais gagné pas mal d'argent ici a fait que je ne me suis douté de rien, juste d'un bad run, qui peut durer bien plus longtemps en live vu le faible volume que l'on joue. Mais systématiquement, je perdais 1 ou 2 caves en une heure de temps. Les cartes ne tombaient jamais en ma faveur, et puis j'ai commencé à réaliser que le deck restait rarement sur la table tout le long d'un coup. Que les joueurs se montraient beaucoup plus leur cartes qu'avant quand ils s'étaient couchés. Les commentaires et le ton changeaient aussi. Commentaires sur ma prétendue richesse, sur comment j'étais "de toute façon blindé". On sentait que le feu prenait, après avoir couvé tout ce temps...

Il y avait néanmoins une personne qui semblait extérieure à tout ça, et avec qui j'avais tissé de bons rapports. Xavier, Un jeune tout comme moi, lui aussi avait grandi à la ZUP comme ses aînés, et il jouait au poker sur internet. Par passion plus que par réussite, il débutait seulement et n'avait pas encore eu de résultats notables. Mais on voyait qu'il était là pour le jeu, pour l'adrénaline. Il fallait que je lui parle de ça. De mes doutes. Alors je lui ai donné rendez-vous en plein jour, dans un autre endroit. Il fallait que je tire ça au clair.

C'était comme dans les films. Au fur et à mesure que je lui racontais l'histoire, son expression changeait, en un mélange de peur et de nervosité. Je lui ai parlé de ce que j'avais vu, de ce que je suspectais. Alors pour bien enfoncer le clou, je lui ai fait comprendre que je ne pouvais pas en rester là, que je préviendrais peut être la police si les choses ne s'arrangeaient pas.

Je n'ai jamais vu quelqu'un avoir aussi peur de toute ma vie. On aurait cru qu'il allait exploser en larmes. Il m'a raconté l'histoire de Jean, appelons-le Jean. Jean était un joueur que j'avais vu quelques fois quand je suis arrivé au début. Une bonne vingtaine, propre sur lui, apparemment lui aussi était là par hasard. Jean était incroyablement malchanceux, et se plaignait tout le temps. Il disait que c'était impossible et que quelqu'un trichait. Intérieurement, je me suis toujours moqué de Jean. La chance n'est pas un concept dont je tiens compte au poker, et je sais qu'un joueur comme Jean est beaucoup plus enclin à tilter et donc me livrer.

Il m'a donc raconté l'histoire de Jean. Jean, je m'en souviens maintenant, on ne l'a plus vu du jour au lendemain. Quand parfois je demandais de ses nouvelles les gens étaient évasifs, ne savaient pas très bien. Il "vivait sa vie". Personne ne savait vraiment d'où il venait et où il habitait de toute manière.

Et puis je m'en souviens maintenant, que François, appelons le François, a eu peu de temps après une nouvelle montre qui ressemblait beaucoup à celle de Jean.

Le cadavre de Jean serait enterré quelque dans un des nombreuses forêts de la région. Jean a menacé de tout balancer aux flics, et pour se protéger ils auraient décidé de le réduire à silence, pour toujours. Tout ça pour quoi, oh 100, 200 euros par personne en moyenne. Mais quand cela représente pour certains une somme énorme, avec laquelle on va pouvoir faire un joli cadeau à la petite ou alors acheter des cigarettes pour plusieurs mois à venir, alors le jeu en vaut la chandelle il faut croire.

Je n'ai jamais vérifié la véracité de l'affaire. Tout ça me semble gros, et peut être fait pour m'intimider, mais je vois mal Xavier essayer de me bluffer dans ce spot, et puis son comportement me laisse croire qu'il a vraiment eu peur. Je ne suis jamais retourné jouer là-bas. Je n'ai jamais voulu revoir Xavier. Quand j'en croise certains, je m'assure de bien les éviter ou de faire comme si je ne les avais pas vu. Même pour plusieurs millions je ne jouerai pas ma vie au poker.


 

 

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