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... mes yeux fatigués en prennent plein la vue. Il fait nuit, mais ici jamais tout à fait : la vie bat son plein au milieu des casinos avec leurs enseignes lumineuses à perte de vue.
L’adrénaline prend le dessus et il me faut déployer une énergie phénoménale pour me convaincre qu’il est préférable d’aller me pieuter.
Je me réveille avec les dents longues. Une farouche envie de croiser le fer me tient. Et je ne serai pas déçu. Convaincu de la force de mon jeu, après des centaines de milliers de mains jouées online, je me dirige vers l’impressionnante room du Bellagio.
Je suis alors certain de sortir gagnant de cette première cession live de Cash Game NLH 1-2$…
Je m’installe à une table Full Ring et me sens désorienté. Mon anglais étant bien médiocre, je ne pipe pas un mot de ce qui est dit à la table, en dehors des commentaires « pokeristiques » après chaque coup. Rapidement, je prends une cave au fish et le contrôle de la table est alors pour moi. Pendant 3 heures je survole les débats puis viens s’asseoir à la table un jeune américain manifestement fan de M.Mattusow. Ce mec n’arrête jamais de parler, enfin de crier, à vrai dire.
Je l’observe, il évolue comme si ce tapis vert était son territoire. Sa gestuelle ne trompe pas : le corps en avant, torse bombé, des tricks impressionnants, il est décidément là pour faire du petit bois. Le doute s’immisce.
Pendant une bonne heure il « grinde » quasiment tous les pots. J’évite soigneusement de le jouer. Epargné de ses remarques acerbes, je profite du spectacle qu’il mène avec aisance et provocation. La souffrance se lit sur les joueurs adverses.
Brutalement, son attention se porte sur moi.
Il me saoule de paroles incompréhensibles, il me noie. Son sourire narquois et ses commentaires sur le peu de coup que je joue commencent à sérieusement m’irriter. Il ne perd rien pour attendre : il veut de l’action, il va en avoir. Je dois le destacker.
Insidieusement il me fait tilter !!!
J’ai la position et j’attends mon heure. Je rentre dans de plus en plus de coups contre lui mais sans succès. Nous sommes deep tous les deux avec l’équivalent de 500$. Me vient alors Ac5c au bouton. Comme à son habitude il raise a 3BB au Cut off et je décide alors de tribet pour 10BB. Evidemment il call.
Le flop se retourne sur Ad8c5s, il check et je décide de miser 35$. Instant call… Ca y’est, il mord à l’hameçon. Une brique à la turn (2h) et voilà que « Big mouth » se tait et donk bet pour 55$. A cet instant, je me sens devant. Je le vois sur un A bien accompagné. C’est sûr, il a ça…. Je décide donc de raiser à 165$, investissant la moitié de mon stack. Il hésite, moins à l’aise, les yeux fixés sur le board. Il ne me parle pas. Alors, c’est qui le patron ??? Il call.
2. Le 8s river me brûle les yeux. Le pot est de 445$, il me reste 250$ et « Big Mouth » envoie tapis. Mais qu’ai-je fait aux dieux du poker, pourquoi moi ?!!! Je me refais le coup dans tous les sens, et là, aucune chance que je sois devant.
Il se remet à gesticuler, me parle, me souris, remet en question mon niveau de jeu. J’explose tel un pop-corn. Je lui parle en français avec un petit air supérieur : l’élégance du Fronk. Je fold en vociférant qu’il ne sait pas jeter un gros As.
Son cinéma continue, le mien aussi mais je reste cantonné à un rôle de figurant. Encore une heure avant que je ne quitte cette maudite table, je le hais !
Quelques heures après, je le croise au bar de l’hôtel. Son sourire est différent, sa gestuelle pacifique. Visiblement, il a posé les armes. Il m’invite à boire une bière. Je ne peux m’empêcher de revenir sur ce satané coup, il avait en fait 88. Cette river tant détestée m’avait en fait sauvé… Ce jeune blondinet est un pro de Chicago et vient ici se renflouer un peu.
Cette histoire d’allure somme toute bien banale m’a permis d’en tirer de précieux enseignements. Dans les parties live, il y a beaucoup plus de paramètres à jauger que sur le net. L’interaction avec les autres joueurs est bien plus complexe. Sur cette partie, je me suis fait aspirer sur ce qui était une de mes faiblesses : mon ego. En bon joueur pro, mon adversaire a trouvé la faille pour soigneusement s’y attaquer. Lui n’était pas de cette bataille d’ego, il ne faisait que jouer au poker.
Ne jamais maudire une carte. Elle peut parfois sauver le coup.
Malgré un affrontement intense et coûteux à la table, la troisième mi-temps est là pour panser les blessures. Tout ce qui ne tue pas rend plus fort. Demain, je retourne au combat !
Julien « ruffidevil » Thiebaux
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