Etats d’âme au 55e étage



23H30, 30 juin 2010, 4321 W.Flamingo Rd, Las Vegas... Un inconnu appuie sur le bouton 55 d'un ascenseur, direction le Ghost Bar, au 55ème étage du Palms.


Description partielle du bar: "The dramatic outdoor sky deck offers nearly a 360-degree view of the glittering strip and glass insets in the floors provides a captivating view below".

De peur de faire une interprétation ridicule des "glass insets in the floors", je vous laisse faire votre traduction.

 


La vue est spectaculaire, mais là, tout de suite, je n'ai pas vraiment envie de me tourner sur moi-même pour apprécier la vue. Mon esprit est encore un peu scotché quelques heures en arrière, je viens de bust en début du day 2 du 3K Triple Chance aux WSOP sur un banal coin flip.

Heureusement, cet endroit me rappelle quelque chose et me projette encore un peu plus en arrière.

Juillet 2008, j'ai pris 1 mois de vacances pour faire un road trip de San Francisco à Mexico, en passant par San Diego, la Baja California et bien entendu Las Vegas. J'ai déposé mes premiers dollars sur Winamax il y a 2 mois après avoir vu Michel Abécassis commenter une émission sur RTL9.

Je compte bien gagner quelques sous à Vegas pour payer le voyage, il n'y a pas de raison, après tout j'ai acheté les 2 premiers volumes d'Harrington à l'aéroport de Miami pendant l'escale, j'ai bien étudié le chapitre sur les ranges de départ, j'ai bien compris ses analyses de texture de flop, j'ai même surligné quelques passages, non c'est sûr, ce jeu est fait pour moi, je ne vois pas comment je pourrais repartir négatif de Vegas. J'ai même sauté quelques pages, intrigué par le concept de "deceptive value". Il explique que de temps en temps, il faut s'éloigner des ranges de départ, par exemple raiser A7s utg+1, ce qui n'est pas forcément profitable sur le coup, mais permet de rendre son jeu moins prévisible pour la suite. Harrington serait probablement fier de moi aujourd'hui, j'ai même fait quelques excès de zèle en diminuant la force du kicker, et je ne peux m'empêcher encore maintenant de penser à lui lorsque je raise des 73s en début parole.

Trêve de balivernes, il est désormais temps d'aller au charbon.

Je quitte mon hôtel de backpackers à 15$ la nuit dans le downtown Las Vegas, et me dirige vers Fremont Street pour faire une de mes toutes premières parties de CG live. Je m'inscris sur une liste d'attente au Golden Nugget, et au bout de 40 min, je m'installe à la table avec 100$, le regard grave mais bien déterminé à appliquer les concepts d'Harrington. Je jouerai 2-3 mains durant les 2 premières heures, ma sélection des mains de départ est encore plus drastique que celle d'Harrington, et puis après tout, n'est-il pas recommandé de bien observer la table avant de faire quelques moves? D'ailleurs ce jour-là, si j'avais du traduire le bouquin d'Harrington, j'aurais probablement sobrement remplacé le chapitre "sélection des mains de départ" par "la trouille".

Je reçois finalement QQ au cut-off, je raise et me retrouve en heads-up contre la big blind, un américain d'une quarantaine d'années semblant habitué des lieux. Il check-call ma mise sur un board J high. Je check la turn pour "pot control", il me reste 50$, soit la taille du pot ... La river semble inoffensive et pourtant mon adversaire décide de me mettre à tapis. Mes genoux se mettent à trembler, se peut-il que mon adversaire essaie de me bluffer sur un tel mur de briques alors que je n'ai quasiment pas joué une main en 3 heures?

Je call finalement, et à mon plus grand soulagement, mon adversaire snap muck en m'annonçant "nice call". L'apprentissage est décidément très dur sur le point émotionnel. Je m'assois sur mes bénéfices et repart vers mon hôtel 2 heures plus tard, fier de finir up de 100$. Ce soir-là, je rencontre deux charmantes filles, italienne et japonaise, et mes genoux se remettent à trembler quelque peu lorsqu'elles me proposent de les accompagner sur le strip.

Direction le Ghost Bar et sa "vue spectaculaire à 360 degrés". J'irai me coucher quelques heures plus tard après avoir échangé nos mails, procédé classique et souvent sans suite dans les backpackers, satisfait de cette journée placée sous le signe de "deux dames".

Je suis en train de commander mon deuxième mojito quand j'émerge de ce souvenir qui m'apaise un peu, il y a quand même un petit bout de chemin qui a été parcouru au cours des deux dernières années. Cela n'enlève rien à ma déception et je repense à ma busto hand, j'open shove 15 BB avec AQ utg, un pro FT ne trouve rien de mieux à faire que d'over shove 60 BB au cut-off avec 55, je perds mon flip et me lève comme si de rien n'était, histoire de faire le balla qui s'en fout de bust, mais au fond de moi j'ai bien envie de sauter par-dessus la table lui demander quel est son problème pour faire des moves aussi pourris dans un event des WSOP. Je m'étais tellement appliqué la veille.

Milieu du day 1 : mon stack avait triplé lorsque j'ai été changé de table. Je prends mes jetons et m'installe au siège 9 de ma nouvelle table avant de jeter un coup d'oeil autour de moi. A ma gauche au siège 1 est installé Tom Dwan, en plein dans son pari de remporter un bracelet et de ruiner quelques uns  de ses compères des high stakes. Sans sombrer dans le côté fan boy, je dois avouer que Dwan est le joueur étranger que j'ai le plus de plaisir à regarder jouer dans les différentes vidéos disponibles. Pour ne rien gâcher, il va monter un stack conséquent à la table.

Les autres protagonistes de la table n'ont pas vraiment des  têtes d'enfant de chœur non plus. Il y a notamment un scandinave deux places à ma droite qui semble avoir envie de faire voler les jetons au plafond. Je le verrais par exemple défendre sa BB avec T9o contre Dwan, ou 4 bet all in A7o depuis sa SB suite à un raise d'un nit au cut-off suivi d'un 3 bet du bouton. La tension autour de la table est palpable, et chaque décision prise est réfléchie deux fois plutôt qu'une.

Les sentiments qui vous habitent à ce moment-là sont assez particuliers. Ce n'est pas vraiment la table rêvée pour monter des jetons, mais quelque part, on est content d'être là.

Ce n'est pas un état de contentement béat, mais plutôt le fait d'être arrivé là et d'être obligé de rester concentré à 100%, car chaque erreur sera payée cash. Cet état de tension est assez grisant, et se mélangent l'envie de bien faire, la peur et la fierté. Je n'aurais finalement pas beaucoup de décisions compliquées, mon stack oscillant entre 20 et 40BB, mais j'ai quand même été bien content de pouvoir m'appuyer à ce moment-là sur les notions de mains de départ de mon vieil ami Harrington. Je finirai la journée en-dessous de l'average  suite à un coin flip perdu avant de bust au day 2. Le côté le plus rageant de ma sortie au day 2 n'est finalement pas de bust sur un flip, mais de bust contre un mec qui a décidé de gamble instantanément une petite paire de 5 alors que la veille, tout le monde prenait chaque décision consciencieusement.

Le poker de tournoi est ainsi fait. Mes genoux n'ont quasiment pas tremblé quand j'ai gagné un petit coup contre Dwan ou quand j'ai envoyé mes 15 BB avec AQ, et du haut du 55ème étage, je sais que je reviendrai, que je continuerai à jouer des flips, à commander des mojitos et à admirer cette vue spectaculaire à 360 degrés.

 

 

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