Ce texte est réservé à un public adulte et averti, certaines scènes pouvant heurter la sensibilité de ceux qui n'ont pas l'âge requis pour jouer au poker online. Toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé pourraient être fortuites.

Poker is bullshit.



Aaaah Las Vegas, ses casinos extraordinaires, ses femmes, ses shows, Céline Dion...et le poker.

Aaaaahh ce monde merveilleux où tout est possible, une féérie emplie d'espoirs, de rêves et d'illusions et où la bonne fortune peut taper votre épaule à tout moment. Et à côté le pote à Marco qui ouvre un compte poker le mois dernier et qui réussit brillamment à chatter 8 000 euros sur un tournoi, les yeux pleins d'étoiles.

Ça c'est pour les paillettes, mais la vérité sur ce jeu je la connais: Poker is bullshit ! Pourquoi pas moi? ... Pourquoi pas toi? ... Parce que tu tiiiiiiiltes mec, tu tiiiiiiiiiltes !

 


Et c'est là que le bât blesse.

Quand j'ai débuté le poker y'a quelques années, on m'avait pas prévenu à la base de la violence de ce jeu, et les full contre quinte flush je pensais que ça n'existait que dans les films d'action hollywoodiens. L'avantage quand tu apprends le poker, c'est que tout semble enrobé dans du coton: "Brelan? Pas de problème tapis! J'ai presque une suite? Ben ok on y va. A6? C'est parti! Pourquoi il call avec une paire de valets lui? Bon au moins j'ai l'avantage !"

Hélas cette époque bénie ne dure qu'un temps, le temps de réaliser que tu fais du hors-piste et que tu perds de l'argent. Alors les mécanismes du jeu se mettent doucement en place, les choix deviennent de plus en plus construits, réfléchis et anticipés, et là y'a bon tu te mets à gagner de l'argent ! Alors tu te fais plaisir, tu prends confiance, tu amasses un peu et tu sens que c'est le moment où si tu continues à gagner 20euros de l'heure comme ces 3 dernières heures, t'auras ta retraite de financée.

Puis tu te mets à reperdre de l'argent tout en prenant le même type de décision...

De là le second effet qui secoue, tu réalises subitement que la chance c'est comme une bulle de savon, dès que tu sens que tu peux l'attraper, elle te pète au nez. Et tu apprends ce qu'est le tilt. Ça te contracte les muscles, tu vérifies que cette boule qui pousse au niveau de l'estomac n'est pas un symptôme d'une maladie orpheline, tu sens les battements de ton cœur en te touchant le coude, bref te voilà accro, à cran.

J'ai compris plus tard qu'aucun joueur n'échappait à ce phénomène de poisse qu'on appelle gentiment variance, et que le tilt était loin d'être une maladie orpheline. Du coup je me suis fait des amis poker pour le pire et le moins pire. Alors on relativise comme on peut mais personne ne semble pouvoir le maitriser totalement, car le tilt est sournois. Et même quand on l'entend plus il reste caché à l'affût du one-outer qui te sort de ce tournoi dans lequel t'avais de si bonnes vibrations...!

Face au tilt, certains semblent plus atteints que d'autres, quel que soit le profil du joueur...et chacun vit son tilt différemment, avec plus ou moins de dignité envers la nature humaine.

Une typologie en 5 points de ses manifestations les plus courantes par ici :

1- L'extériorisation verbale.

De "autiste" à "trisomique", nos amis les personnes handicapées sont souvent malmenées  mais pas seulement puisque les mères sont régulièrement invitées à pratiquer l'inceste tout en subissant l'affront de leur bâtard de fils. WTF? J'ai même parfois lu des personnes souhaitant directement la mort ou le cancer à toute une famille de chattards. Tendu.

D'autres joueurs préfèrent la jouer plus digne et sans insulte. Non ils intériorisent le tilt pour vous le resservir plus froid plus tard à vous, sous forme d'histoires de bad beat. Et les histoires de bad beat c'est chiant.

Mais beaucoup de joueurs ressentent ce besoin vital d'évacuer la pression, à nous prendre pour des éponges à prix sacrifiés, et sans jamais lâcher une pièce ni un billet (si au moins ça en valait le coup). Alors poliment on sort un "dommage", "désolé pour toi", "oui c'est le poker", alors qu'au fond parfois on a juste envie de dire "mais ferme ta gueuuuuuuule" "M'en fout" ou "arrête le poker". Difficile de lui sortir un "Wow c'est incroyable, je suis vraiment dépité pour toi vieux, ce qui t'arrive c'est surréaliste", encore plus lorsqu'on lutte de notre côté pour échapper à cette spirale. Mais bon, ça se comprend, allez raconter une histoire de bad beat à votre conjoint qui suit tout ça de loin, ou à vos parents qui pensent que le poker ça se joue encore avec Stetson et gun sous la table, et votre frustration initiale ne se transformera qu'en envie de suicide.

Oui le tilt est parfois cruel et violent, mais il sait se montrer conciliant.

2-  La superstition.

Y'a quand même du positif aux histoires de bad beat, c'est qu'à écouter les autres joueurs, chacun est convaincu d'être l'Elu, oui celui qui a été frappé de plein fouet par les dieux de la poisse et incontestablement le joueur le plus malchanceux du système solaire, ni plus ni moins. Ça aide à relativiser.

Pourtant, malgré un esprit cartésien et le plus souvent rationnel, moi-même je me laisse parfois aller à toutes sortes de conspirations et délires paranoïaques, le plus dur dans ces moments d'altération de la conscience et de la raison étant de rester fier. Parce que bon le poker online est truqué et ce programme informatique est forcément doté d'une conscience conçue dans le but de me dépouiller sous prétexte que j'ai gagné hier.

Il m'arrive parfois de m'imaginer en plein pèlerinage à Lourdes, à ramener deux fûts d'eau bénite du coin afin de remplir ma baignoire pour y faire trempette, me gargariser de vertus spirituelles, et chasser les mauvaises énergies. Il m'est arrivé aussi de jouer avec un dé magique, fonctionnant sur le principe du Magic 8 Ball, lorsque j'avais des décisions difficiles à prendre. Souci de la méthode, les réponses sont parfois délicates à interpréter et quand pour question "est-ce qu'il a l'as ici?" on reçoit "attends demain" ça marque les limites du système.

Mais bon j'aurais réussi quelques bons vols comme ça. Entres autres, je crois aussi au pouvoir d'une mèche de cheveu de ma copine sous prétexte que j'ai remarqué que sa présence à mes côtés quand je joue attirait les bonnes cartes, à un slip jaune, et à un tableau de Tom Dwan que m'a peint ma belle-mère. La venue d'un prêtre exorciste a même été évoquée, mais pour des raisons de logistique, j'ai lâché l'idée. Celle d'une communication Ouija avec les esprits de l'au-delà aussi, mais si ça marchait, je crains de ne plus jamais dormir tranquillement.

Oui, le tilt aime les illuminatis.

3- La remise en question générale.

"Trop c'est trop, j'arrête le poker", cette phrase je l'adore, car généralement elle est suivie d'effets sur disons 48h, certains n'hésitant pas à signer cette cure express de désintox d'un retour fracassant "Bon je fais un dernier essai, en plus j'ai un nouveau défi: monter une bankroll de 10000 euros à la fin du mois avec les 10euros que j'ai laissé sur le compte".

Oui, le tilt aime la demi-mesure.

4- L'extériorisation physique.

Une fracture du poignet dans le mur, quelques souris de PC sacrifiées, voir un ensemble Hi-Tech pour les plus ballas du tilt, le corps doit ici s'exprimer. Ce symptôme, j'y échappe assez bien, l'avantage d'être pauvre je crois. Mais faut pas croire que l'extériorisation physique ne se manifeste que par de la casse, d'autres préfèreront lâcher du lest et lutter contre le racisme au passage en matant des vidéos typées "Spanish slut with black guys".

Oui, le tilt est pervers.

5- L'underollage intensif.

"Faut que je me refasse, ça va pas durer tout l'temps, allez j'up en NL 400 avec mes derniers 300 euros, suffit d'un bon set up et ma session sera gagnante". 20 minutes plus tard. "Mais d'où il sort un brelan avec sa vieille paire de 4 putain! Sur mon 4-bet en plus…mais quel "autiste" ! Et merde en plus je suis trop con d'avoir joué en full bankroll, trois mois à l'eau, laissez-moi mourir"

Oui, le tilt numéro 5 se nourrit bien du tilt numéro 1.

 

Alors on se dit qu'avec le temps, va, tout s'en va. Que nenni. Prenez Phil Hellmuth, la cinquantaine, une légende du poker, plus d'un quart de siècle de jetons de poker dans les mains, 11 titres aux WSOP. On aimerait croire qu'il a trouvé le chemin de la félicité et de la sagesse. Oui mais non, pas du tout même. (A l'occasion, si vous avez le temps et l'envie, je vous invite à jeter un coup d'œil sur certaines vidéos en tapant "top 5 Hellmuth Explosions" sur Youtube.)

Après je ne parle même pas de ceux qui gagnent et qui tiltent parce qu'ils n'ont pas assez gagné, "Putain runner up du Highroller, j'ai les rois il a JQ et bien sûr il touche....sick life :-(". Non non tais-toi stp...

La déception étant le plus souvent proportionnellement aussi forte que les espoirs placés, et la frustration une courante aussi puissante qu'un plat de Chili con carne trop épicé, vous n'avez pas fini d'en baver (pour rester poli). Et si un de vos proches, pris soudainement d'intérêt pour le poker suite au visionnage d'un documentaire discount à la télé, se met à vous poser des questions sur les règles du jeu, changez de sujet et parlez-lui du temps qu'il a fait hier, ça marche toujours. Une vie de sauvée, ça compte. Vous pourrez toujours l'avertir que seuls 10% des joueurs dégagent des profits à ce jeu, largement insignifiants pour la plupart dans l'optique d'un changement de vie brutal, non parce que définitivement, poker is bullshit !

Alors certes, on n'aspire pas tous à devenir champion du monde de poker, ou en faire un vrai travail, et c'est un jeu riche, fun et intéressant aussi. Certes. Quoique. Ceci étant, j'ai jamais croisé un seul joueur à la sortie d'une bulle d'ITM de tournoi, peu importe son buy in, lâcher un "bon bad beat à la bulle, ça arrive, mais bon sang quel pied c'était, ce tournoi c'était un moment inoubliable !" Ptet que je ne côtoie pas les bons joueurs non plus.

Que faut-il retenir de tout ça? Disons qu’on n’a pas d'autre choix que de copiner avec cette notion de variance. Alors restons toujours à l'affût d'une bonne surprise, concentré, avec cette envie de faire toujours un peu mieux. Et puis ne perdons jamais de vue que finalement, tout vient à point à qui sait te tondre! Poker is bullshit, mais putain que j'aime ce jeu !




Relire ce texte sur fond musical, une bonne bière blonde à la main ne saura qu'être fraîchement conseillé.

 

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