Adrien Guyon, épreuve 2 Top Shark Academy, WINAMAX
Je suis en train de jouer un tournoi au buy-in de 5€ depuis environ une heure. Nous sommes en full ring et notre table n’a pas beaucoup changé sauf deux éliminés (dont un par moi au premier niveau) qui ont été remplacés. Table plutôt passive, les joueurs sont très enclin à jouer « je touche, je mise, je touche pas, je couche », sauf un joueur qui est plus actif préflop, avec un VPIP nettement supérieur non seulement à la moyenne de la table, mais aussi à tout ce que j’ai vu sur les tables de cette limite depuis le début de l’épreuve. J’ai aussi constaté qu’il avait un fort taux de c-bet mais qu’il se dégonflait au turn comme une baudruche dès qu’il rencontrait de la résistance. Le reste de la table ne semble pas avoir pris conscience de ces éléments et se laisse marcher dessus allègrement par ce joueur.
Nous sommes aux limites 200-400-30, j’ai A
K
au bouton avec un stack de 48 700. Tout le monde se couche jusqu’à notre joueur au hi-jack qui open à 1200 avec un stack de 42 250, ce qui fait coucher tout le monde jusqu’à moi. Sur ce genre de table très calling-station en général, j’ai décidé que je ne relancerai que les premiums, plus exactement TT+ et AQs+, considérant qu’à ces limites, beaucoup de techniques comme le 3-bet, l’iso-raise, n’ont pas les effets escomptés. J’ai par exemple totalement rejeté l’idée des 4-bet light et tous les bluffs trop compliqués. Préflop, je me concentre sur les mains ayant les meilleures équités pour faciliter le déroulement des coups. Ici, avec A
K
, je respecte mon plan, avec d’autant plus d’évidence qu’en face, j’ai ce fameux joueur que j’ai vu très actif préflop, et très manœuvrable dans le déroulé du coup. Son profil me permettrait de jouer contre lui avec any-two, mais comme les blinds n’ont pas encore parlé, je n’ai pas l’assurance de jouer ce coup en head’s up contre lui. Pour éviter qu’elles ne s’invitent, je 3-bet pour 3 raisons :
- Je veux l’isoler en jouant en position
- Ma main est très forte, et à beaucoup de chance d’être devant sa range
- Je veux faire grossir le pot pour sizer en conséquence sur le flop si je touche
Je relance à 3250, les blinds se couchent et mon adversaire paye comme je m’y attendais car il a presque jamais abandonné préflop après sa relance. Le pot fait 7370. Le flop vient : 6
6
2
. Mon adversaire donk bet à hauteur de 3685, exactement la moitié du pot. Je ne l’ai encore jamais vu donk sur un flop. Vu la fréquence de ses relances préflop et son taux de c-bet, je sais qu’il n’a pas toujours besoin d’une main pour bouger lorsqu’il a l’initiative préflop. Dans le cas présent, j’avais repris l’initiative préflop et son call peut indiquer un range assez large, de 22+ jusqu’aux broadway et même probablement des connecteurs suités moyens. Je pense qu’il m’aurait 4-bet préflop avec JJ+. Son donk me permet de préciser sa range, d’où j’exclue les broadway, les A9-, et les connecteurs moyens. Concernant les mains contenant un 6, comme 5-6, 6-7, et éventuellement des one gapper comme 6-8s, je ne pense pas qu’il aurait donk, la spécialité à ces limites étant très souvent le check-trappe. Tout cela me permet d’affiner un peu plus sa main, que je situe maintenant entre 33 et TT. Je retire 66 et 22 car il n’aurait sans doute pas plus donk avec brelan qu’avec full ou carré.
Je décide de suivre, pour 3 raisons :
- Je sais que ce joueur est manœuvrable au turn et va presque jamais 2-barrel avec le type de range que je lui attribue
- Ma main a encore de l’équité et je peux encore toucher sans avoir à bluffer. J’ai deux over card et les piques en backdoor
- Toutes les cartes au-dessus de sa pocket présumée seront des cartes que je pourrais utiliser pour bluffer
Mon plan sur le turn est le suivant : si la carte n’est ni un as, ni un roi, ni un pique, et qu’il 2-barrel, je vais sans doute me coucher. S’il checke sur un as ou un roi, je vais check-back car je n’ai aucun espoir qu’il défende une pocket sur ce genre de turn, et je ne suis pas resté dans le coup pour le faire fuir une fois que je passe devant lui. En checkant, je peux l’encourager à tenter une mise à la river, même petite, mais qui sera toujours mieux à prendre que rien du tout. S’il checke sur un pique, comme ma main s’est améliorée, je vais miser pour faire grossir le pot et que les sizing soient conséquents sur la river. S’il 2-barrel sur un pique :
La turn vient est un 10
.
Mon adversaire checke. Je m’en tiens à mon plan et comme prévu je mise, à hauteur de 6600, moins de la moitié du pot. Je ne fais pas plus parce que s’il paye, sa résistance devra m’alerter, et je risque d’être obligé de toucher une de mes cartes (as, roi ou pique) pour espérer gagner le coup, et ça n’arrivera qu’environ 30% du temps seulement. Les scary cards, sur lesquelles je peux compter pour tenter un bluff, sont peu nombreuses. En somme, ma fenêtre de tir se réduit, donc je préfère faire un sizing plutôt petit. Si mon plan tombe à l’eau, autant que cela me coûte moins que sur un sizing plus gros. Il me restait l’option de faire à l’inverse une très grosse mise pour augmenter les chances qu’il se couche, mais je ne pense pas que ce soit EV+ dans la mesure où je ne sais pas réellement à quelle fréquence il est capable de défendre une pocket. S’il doit fold une pocket, il va le faire à 6600 aussi. S’il doit la défendre, il va le faire à 9900 aussi.
Il suit mes 6600 assez vite, ce qui ne m’arrange pas particulièrement. Mais son call ne me donne pas de raison de remettre en cause mon read. Je le pense tout à fait capable de payer une paire de 7, de 8 ou de 9 malgré l’apparition du 10. A ces limites, les joueurs se défont assez difficilement de leurs paires servies, et pour qu’ils le fassent, il faut que plusieurs cartes du board soient menaçantes. Ici, il n’y a qu’une carte qui soit supérieure à sa paire (en espérant qu’il n’a pas TT, mais ce scénario est peu plausible vu la vitesse de son call), ce n’est pas assez à ses yeux pour justifier un fold. Maintenant, c’est clairement la carte à venir qui va décider de la suite.
La river vient est un 3
.
Cette carte est magnifique ! En plus de me donner la meilleure main, elle a peu de chance de représenter une menace aux yeux de mon adversaire qui aurait à coup sûr montrer plus de réticence à payer contre un pique supérieur à sa pocket. Le pot fait 27 940, mon tapis est de 35 165 et le sien de 28 715. Il checke pour la deuxième fois et je dois réfléchir au meilleur sizing. La perspective de faire tapis est intéressante. Finalement, à moins d’avoir fait couleur backdoor, ou touché un 10 sur le turn, mon adversaire –qui ne me voit probablement pas sur une over-pair vu son insistance à rester dans le coup-, a toutes les raisons de croire que s’il est devant moi au turn, ce 3 n’a rien changé, quand bien même il est de pique. Au final, ce board, aux yeux d’un joueur de faible niveau, n’est pas tellement dangereux. Je pourrais parfaitement faire un sizing normal et gagner le coup en provoquant un call évident, mais je suis assez convaincu qu’il est capable de payer un tapis pour les raisons évoquées plus haut. Finalement, je pousse tout et il paye avec paire de 99.
En jouant comme il l’a fait, il a bel et bien représenté la main qu’il possédait. Chacun de nous a fait ce qu’il avait à faire préflop. Son donk au flop aurait pu arrêter le coup contre beaucoup d’adversaires mais la lecture que j’avais élaborée du profil de ce joueur m’a conduit à me défendre au-delà du flop. L’ensemble des paramètres de ce coup tel qu’il s’est déroulé m’a permis d’extraire le maximum de jetons.
Si la river avait été J
ou Q
, je n’aurai pas envisagé de faire tapis. Je me serai retrouvé dans un cas de figure où toucher un monstre ne rapporte pas grand-chose. L’idéal pour moi était de toucher une carte qui me fasse gagner à l’abattage tout en prenant le plus de value, et ce scénario de rêve, contre cet adversaire, n’était possible qu’à la condition de toucher un petit pique. Un as ou un roi aurait très probablement effrayé mon adversaire, et pour que j’aie une chance de lui faire abandonner quelques jetons, il aurait fallu faire une mise tellement petite qu’il n’aurait payé, en dépit, que pour la cote.