Commentaire de Quentin Quentinovich Roussey


"Le coup se déroule pendant le day 2B du Main Event des WSOP 2013, blindes 300/600 ante 75.

Suite à un open utg+2 d’un jeune joueur américain à 1500 (tapis de 60K), j’ouvre 9hTh au bouton (j’ai 50k chips à ce moment-là). La big blinde est un joueur étranger, entre 40 et 50 ans, et à priori un des bons spots de la table. Il a lui environ 40K. Nous sommes tous assez deep et je décide logiquement de call au bouton pour laisser BB rentrer dans le coup et jouer en position, avec de belles implied odds. Le pot est donc de 5 475.

Flop : 985. Big blind donk-bet 2500, UTG+2 call.

Que faites-vous ?"

 


Ce coup me semble tout d’abord montrer une nouvelle fois l’importance de la position. Ici être le dernier à parler rend nos choix plus simples car on obtient beaucoup d’informations sur les ranges de nos adversaires.

Nous avons ici deux profils différents en face de nous, et deux ranges qu’il faut bien définir avant de prendre la (bonne) décision sur ce flop ou nous avons touché le top paire mais qui reste menaçant.

  • Le jeune joueur américain situé UTG+2 relance 2.5x en début de parole, ce qui devrait annoncer une range assez resserrée. Cependant les tapis sont encore très profonds et la big blind est l’un des « spot de la table ». Il est donc possible d’élargir quelque peu sa range comprenant qui comprend à mon avis toutes les paires, les as forts voire tous les as suités, mais aussi des connecteurs, des broadways et quelques fois des mains moyennes, même si cela reste une relance en début de parole à ne pas sous-estimer.
  • Après mon call au bouton, le joueur étranger plus âgé décide de défendre sa big blinde. Il peut ici défendre avec un éventail de main extrêmement large. On devrait simplement pouvoir exclure 99/TT + et AQ+ ici, mains avec lesquelles il aurait probablement relancé.

Au flop, le joueur de big blinde place un donk bet de 45% de la taille du pot. Il peut réaliser cette action avec beaucoup de mains que nous allons tenter d’énumérer :

  • Les mains qui ont touché fortement le flop et qu’il tente de valoriser ou protéger : quinte floppée, brelan, double paire
  • Les mains à tirage : couleur et quinte (JT + les ventrales) pouvant être combinées
  • Les mains moyennes et faibles : une paire (servie ou touchée au flop) et dans certains (rares) cas air total.

 

Le relanceur initial parle ensuite et décide de simplement payer ce donk-bet sur ce flop qui ne touche pas spécialement sa range. Cela apporte des informations supplémentaires sur ses mains possibles. En effet, il ne se serait vraisemblablement jamais contenté de payer avec TT+ sur ce flop représentant beaucoup de danger pour une overpair, bien que dans quelques rares cas il pourrait se contenter de payer pour contrôler la taille du pot. Il pourrait également dans de très rares cas payer avec une quinte ou un brelan pour slowplay, ce qui serait plutôt risqué sur un tel board mais qui reste possible avec certains joueurs (il espèrerait alors une turn « safe » pour pouvoir relancer après avoir masqué la force de sa main). On peut également penser qu’il aurait relancé ici avec une double paire pour protéger cette main vulnérable sur un tel flop. Son call permet donc de réduire quelque peu sa range :

  • Les paires intermédiaires : 66/77
  • Les mains à tirages : couleur et quinte (comme pour la BB)
  • Une paire sur le flop.
  • TT+ ; brelan et quinte dans de très rares cas.

Plusieurs options se présentent alors, il faut faire un choix en prenant bien en compte tous les paramètres de ce coup (mon image à table ?) :

  • J’exclurais en tout premier lieu la relance ici car celle-ci possède trop d’aspects négatifs et me semble trop risquée, trop « high variance » ; malgré qu’elle puisse parfois me faire gagner le coup dès le flop et protéger ma top paire qui sera quelques fois la meilleure main :
    • Que ferai-je en cas de surrelance du joueur en big blinde ? Je serai en tout cas bien embêté. Relancer renverrait l’action vers les deux joueurs..
    • Et en cas de call d’un ou eux joueurs ? Il me sera très souvent difficile de placer un 2nd et un 3ème barrel, ce qui reviendrait dans beaucoup de cas à transformer ma main en bluff..
    • Il ne me semble pas intéressant de faire gonfler le pot avec ma top paire ici et les mains à tirage seront difficiles à faire passer sur ce flop.
  • La première idée qui m’est venu à l’esprit est le fold. Un donk-bet sur ce flop peut paraitre assez effrayant, surtout lorsque l’on a un simple top paire. Dans quelles mesures serai-je capable de mener ma main au showdown face à deux joueurs ? Un fold me parait cependant trop passif et pas vraiment cohérent par rapport au call préflop. Nous avons encore un tapis profond la mise de 2500 représente 45% du pot et un très faible pourcentage de notre tapis. Il faudra cependant être prudent pour la suite du coup car beaucoup de cartes peuvent s’avérer dangereuses, mais le call me semble supérieur au fold, pour plusieurs raisons :
    • Je possède parfois la meilleure main sur ce flop, mon adversaire à priori le plus compétent vient de montrer des signes de faiblesse en se contentant de payer.
    • Ma main peut s’améliorer même si une double paire ou un brelan devront toujours être joués avec prudence en raison de mon kicker 9. Une couleur ou une quinte « back door » sont également possibles et ajoute de l’équité à notre main.
    • J’ai pour l’instant une main suffisante pour « bluff catch », c’est-à-dire battre un bluff ou un semi bluff à tirage.
    • Selon la texture du board, il me sera toujours possible de tourner ma main en bluff lorsque j’estime que cela puisse être profitable. (On pourrait donner comme exemple : Turn 7 River T ; sans pique. Je me retrouve en tête à tête au turn face au joueur de BB, il me semblerait ici possible de bluffer pour représenter une quinte avec un J, très peu présent dans la range de donk-bet de notre adversaire).
    • Nous n’avons que 2500 à rajouter pour un pot qui en fera 12975. Le prix est faible, alors que les stacks sont encore profond ; pour aller voir la turn est réévaluer la situation, une nouvelle fois après l’action de nos deux adversaires.

 

Il sera en effet moins fréquent de faire une erreur en position, si la turn venait à être un pique je pense que l’on pourra trouver un fold très souvent. A l’inverse, sur une turn intéressante pour notre main comme un cœur ou une double paire, ou encore simplement si nos adversaires se montrent passifs, on pourrait reprendre l’initiative, feignant d’avoir amélioré notre jeu. N’importe quel cœur améliorera notre main, les doubles paires et brelans devront cependant être joués avec prudence car ce ne sont pas des outs sûrs. De plus la range du joueur de big blinde étant encore très vaste, des mains aussi fortes que quinte ou brelan ne sont pas à exclure.

Ainsi, le juste milieu entre l’ambition démesurée de relancer et la résignation passive de folder, le call me semble être la meilleure décision afin d’aviser ensuite sur le turn, de continuer à utiliser la position.

Je paye 2500.

 


"On reprend l’action là où nous nous en sommes arrêtés précédemment, en supposant que vous avez décidé de prendre la même décision que moi au flop… A la suite du donk-bet de BB et du flat call d’UTG+2, je décide également de flat au bouton… Le pot fait désormais 12 975.

Le turn est le T. BB check, UTG+2 reprend le lead et envoie 6500…

Quel est votre plan et pourquoi ?"

 


Au flop, j’avais pensé prendre l’initiative sur un T turn, tout en précisant bien qu’il faudra rester prudent en touchant une double paire ou un brelan. Nous y voilà, sauf que l’agresseur n’est plus le même, UTG+2 reprend le lead et mise ½ pot après un check de la BB.

Il se peut que ce dernier checke pour tenter d’emmener sa main au showdown, qu’il n’ait rien du tout ou toujours un tirage qu’il décide de jouer passivement, ou une simple paire avec laquelle il aurait effectué une « mise pour info » au flop afin de se situer.

En ce qui concerne le joueur UTG+2, sa reprise du lead me surprend et ne semble à première vue pas très cohérente avec le call flop dans un pot à 3 joueurs. Que représente-t-il ?

Il ne se serait probablement pas contenté de payer un donk bet flop avec quinte ou brelan sur un flop avec autant de tirages pouvant faire perdre leur valeur à ces mains. Il y a le cas de 67 de pique et JQ de pique, avec lesquelles il aurait dans les deux cas pu décider de payer le flop et de miser cette turn, ayant quinte et tirage couleur.

Même si ces mains ne sont pas à exclure totalement bien sûr, elles ne me semblent pas représenter une grande partie de la range d’UTG+2, qui pourrait bien avoir décidé de miser suite au check de la BB, tout en pensant que notre range de call au bouton sur un tel flop est assez large et composée surtout de mains à tirages. Il pourrait également avoir deux paires inférieures, mais encore une fois son call au flop n’indiquait pas autant de force.

Il est important de dire qu’un nombre important de cartes nous poseront des problèmes à la river, et il faudra établir un plan clair.

Le fold est clairement une option que j’ai envisagé, mais je ne peux pas me résigner à me dire que je suis battu. L’avantage du fold étant d’éviter les problèmes éventuels river, en raison du nombre de cartes problématiques pouvant survenir, et donc de la vulnérabilité de notre main. En effet, tous les piques sauf le T seront selon moi problématiques que nous soyons deux ou trois joueurs (nous n’avons pas exclu un call de la BB). Les J et les 7 formeraient nous confronteraient à de fortes menaces de quinte et à une décision difficile. Sans compter les éventuelles overcard pouvant donner deux paires supérieures nous avons déjà 15 cartes (soit 32% river).

Cependant près avoir payé le flop, il me paraitrait quand même assez incohérent de folder ayant touché deux paires max. D’autant plus que toutes les river ne vont pas poser problème : 4 outs (9% river), deux 9 et deux T nous donneraient un full qui l’emporterait.

Il faut cependant encore choisir entre call et raise. Si une relance aurait l’avantage de pouvoir faire coucher les bluffs, et de prendre de la value contre les tirages (ou les combinaisons peu probables de deux paires inférieures), que faire sur une surrelance ?
Cette éventualité nous placerait dans une situation trop compliquée. J’ai envisagé l’option de minraise 13K puis fold sur une relance mais cette relance en quête d’information me semble beaucoup trop risquée.

Au final, je ne souhaite donc pas sortir de ce coup, je vais donc me contenter de payer afin de contrôler la taille du pot, sachant qu’une relance du joueur de BB me semble maintenant invraisemblable après un donk bet flop puis un check turn qui ressemble plutôt à un abandon.

L’autre avantage du call est qu’il permet de laisser notre adversaire continuer de miser avec une main plus faible (voire un bluff).

Maintenant il faut bien prévoir son action river en fonction de celle-ci.

  • Sur un pique (sauf le T), soit les plus mauvaises cartes, le joueur UTG+2 ne devrait miser qu’avec la couleur sachant que nos deux calls peuvent très souvent représenter un tirage couleur ; il faudra alors probablement folder s’il mise. S’il check on pourra alors checker assez sereinement.
  • Sur un J ou un 7, l’idée est à peu près identique, à savoir qu’il ne misera probablement pas sans la quinte (ou la couleur) et l’on devrait rarement se faire bluffer par un jeu plus faible river.
  • Sur toute autre carte, on devrait pouvoir continuer de payer en contrôlant la taille du pot.

 


"Revenons-en à nos moutons… UTG+2 avait repris l’initiative sur le turn en misant 6500. Pour ma part, j’ai décidé de flat call une fois de plus au bouton, et BB s’invite aussi de la partie ! Le pot fait donc 32475 !

La river est le 6. BB check assez rapidement, visiblement mécontent de voir cette river… UTG+2 tank un peu et finit par miser 12K river…

Que faites-vous ?"


Nous voici donc à la river, sur ce 6c la BB check semblant mécontent et le joueur UTG+2 bet 12K soit 36% du pot. Ayant fait l’erreur à la turn d’omettre l’éventualité d’un 6 à la river, je me dois de réévaluer la situation, de regrouper les informations antérieures du coup et celles que nous apportent la river pour prendre la meilleure décision possible dans ce coup compliqué et très intéressant.

Ce 6 ne complète pas le tirage couleur (sur lequel j’envisageais souvent le joueur de BB). Il apporte cependant une quinte évidente avec un 7 et le jeu max reste JQ. C’est une de ces combinaisons que souhaite représenter UTG+2 en effectuant ce qui ressemble à une mise de valorisation d’environ un tiers du pot.

La range d’UTG+2 établie précédemment comprend encore beaucoup de mains. Il y a plusieurs possibilités ici :

- Il valorise un jeu max :

Comme dis précédemment, il pourrait avoir JQs à pique, mais avec un jeu aussi prometteur au flop (tirage couleur et quinte ventrale) n’aurait-il pas souvent relancé le donk-bet de la grosse blinde au flop ? Le raisonnement est le même concernant Ax à pique, un joueur ayant relancé en début de parole aurait souvent relancé un donk-bet flop avec autant d’équité.

Un call flop de JQo avec une ventrale et deux overcards n’est pas à exclure totalement bien qu’il soit un peu ambitieux. En ce qui concerne le 7, il n’y a que très peu de 7 dans la range d’UTG+2. Les seuls 7 qui auraient pu payer le donk-bet au flop seraient 67s à pique et éventuellement 77.

- Il tente de placer un bluff :

Il mise avec un jeu qu’il sait battu, voulant faire croire qu’il valorise sa main, profitant du check mécontent de la BB et de notre passivité tout au long de ce coup. Cette éventualité comprend les tirages pique manqués et les autres mains qu’il aurait tourné en bluff comme une simple paire.

- Il place un « blocking bet » :

Il effectue une mise de protection avec un jeu moyen ici comme top paire, double paire ou brelan (très peu probable au vu de l’action au flop) afin de ne pas se faire bluffer s’il check par un jeu inférieur, tout en sachant qu’il peut représenter le jeu max et remporter le coup en faisant coucher ses adversaires. En effet, s’il check avec ce type de main, il sait qu’il nous laisse une très bonne opportunité de miser, et cette mise pourrait être plus chère que 12000. Il pourrait donc estimer avoir moins à perdre et plus à gagner en misant lui-même et représentant le jeu max.

Si l’on se tourne alors vers l’aspect mathématique, on peut voir que cette mise d’UTG+2 représente 36% du pot à la river. Avec cette mise, le pot fait dorénavant 44475. Notre stack est de 39425 et il nous est demandé 12000 pour payer. 12000 jetons représentent 26,9% du pot.

On peut tout d’abord noter qu’en cas de call et de la perte du coup, il nous resterait 27425 soit 45bb.

Pour que le call soit ev+, profitable, il faut que nous remportions le coup plus de 26,9% du temps.

J’estime qu’UTG+2 va souvent profiter de cette river et de la passivité de ses deux adversaires (qu’il pourrait souvent placer sur des tirages) pour tenter d’arracher le coup. L’option la plus fréquente ici selon moi reste le blocking bet avec un jeu que nous battons, espérant faire coucher tous les jeux moyens en représentant JQ ou le 7. Le fait qu’il tank avant de miser, ne signifie pas grand-chose selon moi, il pourrait vouloir nous faire penser qu’il bluff, ou simplement avoir réfléchi aux différentes options ou au montant de sa mise.

Avant de call, il faut quand même convenir d’une action en cas de relance à tapis de la BB même s’il semblait mécontent de voir cette river. Son check au flop a vraiment très peu de chance d’être un check raise, il ne représente lui quasiment qu’un tirage manqué. S’il fait tapis et qu’UTG+2 call je devrai fold, si UTG+2 fold je pense que je devrai payer.

On ne peut pas avoir de certitudes au poker, mais il faut savoir prendre des risques, ce que je pense que ce jeune joueur visiblement agressif sait faire. Il sait qu’il peut profiter de cette river pour remporter un joli pot (avec une mise relativement faible), et que son 12000 sera souvent perçue comme une parfaite mise de valorisation.

Prenant en compte ces considérations, je décide donc de call la mise d’UTG+2 en espérant qu’il ne retourne pas JQ, 77 ou 67s.