Un EPT à l'américaine ?

- 6 avril 2026 - Par Tapis_Volant

On a mené l'enquête pour savoir ce que retiennent les joueurs de ce nouveau Main Event des WSOP-E, qui multiplie son affluence par quatre avec 2 617 entrées et devient le plus gros tournoi à 5 000 balles jamais organisé sur le sol européen
Main Event 5 300 € (Day 2)

Salle

Pour un couvreur comme moi, la ville de Prague est synonyme d'EPT. C'est le premier gros tournoi que j'ai couvert pour ClubPoker en... 2010. L'émouvante victoire de Roberto Romanelllo, en pleurs après la dernière main du tournoi, est gravée à jamais dans ma mémoire. À 18 reprises, la caravane de l'European Poker Tour s'est posée à l'Hôtel Hilton, faisant de cette ville une place centrale du poker en Europe. Cette année, le mastodonte WSOP investit les lieux pour transformer leur Main Event des WSOP-E, un événement toujours dans l'ombre du grand frère de Vegas. En seize éditions, dont la moitié du côté de Rozvadov, jamais on n'avait jamais dépassé les 817 entrées (re-entries comprises), c'était en 2023. Alors, qu'est-ce qui a changé pour que l'on parle aujourd'hui d'un énorme succès pour ce cru 2026 ?

Premier changement, et pas des moindres, le buy-in a été divisé par deux, passant de 10 350 € à 5 300 €, soit le buy-in exact d'un Main Event EPT. Un peu à la manière de la Grande Finale de l'EPT Monte-Carlo, qui avait vu la fréquentation multipliée par deux en 2016 en effectuant le même virage dix ans plus tôt. Cette fois, l'affluence a été pulvérisée, avec 2 617 entrées, soit une augmentation de 300% par rapport à l'édition 2025 (659 entrées) de ce même tournoi. "C’est probablement le plus gros 5 000 € de l’histoire en Europe", nous confiait fièrement Greg Chochon, le grand manitou français des WSOP. Après enquête, on a du mal à trouver plus gros, effectivement. On peut le comparer à l'EPT Barcelone, qui détient le record de la fréquentation sur un Main Event EPT, avec 2 294 entrées en 2022 lors de la victoire de Giuliano Bendinelli

La recette magique

WSOP Prague

La recette de ce succès est multiple : commencez par poser une base solide avec une garantie à 10 millions de dollars. De quoi attirer immédiatement le chaland et donner envie aux joueurs du monde entier de s’asseoir à la table. Ajoutez ensuite des dizaines de satellites sur GGPoker, avec 545 packages distribués à la clef : un ingrédient essentiel pour démocratiser l’accès au tournoi et injecter une belle dose de joueurs récréatifs dans le field. Incorporez délicatement le prestige du bracelet WSOP, et vous aurez des centaines de joueurs américains venus découvrir la ville de Prague avec l'envie d'imiter Phil Hellmuth. Choisissez une destination européenne accessible, véritable place forte du poker, afin de faciliter la venue de professionnels et d'amateurs. Laissez mijoter le tout dans un calendrier parfaitement maîtrisé, sans autre grand rendz-vous en face à part un Irish Open à 500 €. Résultat : tout le gratin du poker mondial s'est donné rendez-vous ici en ce début avril. Assaisonnez avec une structure de tournoi aux petits oignons, qui n'est pas sans rappeler les structures de Vegas, tout en s'inspirant des structures EPT. Enfin, relevez le tout avec plusieurs possibilités de re-entries chaque jour et vous obtiendrez un Main Event des WSOP-E Prague à succès.

La question des re-entries

Sitbon

Hormis le Main Event des WSOP à Vegas, difficile de trouver un tournoi qui refuse cette possibilité des re-entries. À la question "trouve-moi encore un tournoi où ne peut pas re-entry" que me posait Greg Chochon, je ne savais pas trop quoi répondre. En effet, difficile d'en trouver un autre, à part online. Maintenant que cette possibilité de re-entry est validée par la communauté (même si elle fait grincer des dents de nombreux amateurs), la question est de savoir quelle limite poser : "C’est difficile de fixer une limite cohérente. À partir du moment où tu en mets une, ce n’est déjà plus un freezeout. Aujourd’hui, le freezeout est devenu l’exception en live. La norme, c’est le re-entry. En revanche, le Main Event ne changera jamais." Une garantie à 10 millions de dollars implique un certain nombre de sacrifices. Ça ne peut pas faire que des heureux, mais la grosse différence entre un EPT et ce Main Event des WSOP-E est donc le nombre de re-entries autorisées.

Alexandre_Reard

Sur ce Main Event, les joueurs ont le droit à trois bullets par Day, y compris au Day 2, ce qui fait un nombre de bullets maximum à 12. Sur un EPT, seul un re-entry est autorisé en plus de votre première bullet, une seconde chance qui dénature un peu moins le jeu. Pour Julien Sitbon, c'est précisément cette possibilité de multi re-entries qui sépare ce tournoi du Main Event des WSOP. "Tu bust un mec, tu le retrouves le lendemain. Tu le re-bust, et il revient au Day 1C. T'arrives au Day 2, tu le bust encore, et tu le vois revenir à la table d'à côté." Pas de problèmes par contre pour Pierre Calamusa. "Je m'en ballec, si un allemand rebuy 20 fois, je vais le bust 20 fois !". Pour les top regs comme Alexandre Réard, c'est une notion qui est maintenant totalement acceptée, et qui fait sens dans des endroits où il y a une offre moins fournie que Vegas : "Concrètement, quand tu es sur place, tu as envie de jouer. Et ça permet, après un setup ou une mauvaise rencontre, de pouvoir revenir dans le tournoi. La grosse différence avec Vegas, c’est que là-bas, il y a plein d'autres tournois à jouer si tu bust du Main Event."

Chilaud

Un truc assez étonnant, et dont on a plus l'habitude sur les petits tournois du côté de Namur, par exemple, c'est cette possibilité du stack choice. À savoir que les joueurs ont la possibilité de rejouer même s'ils ont bag. Imaginez que vous finissiez votre Day 1A avec 5 blindes, vous avez la possibilté de participer au Day 1B en remettant 5 300 € sur la table. Si vous faites mieux, vous abandonnez votre stack du Day 1A. "Ce n'est pas très value, me glisse Maxime Chilaud (photo). Autant re-entry juste avant la fin du late reg dans ce cas." Et oui, comme à Vegas, les joueurs peuvent s'inscrire avec seulement 15 blindes. Pendant les deux premiers niveaux du Day 2. Si vous commencez à la dernière minute du late reg, vous aurez 15 blindes pour démarrer avec 60 000 sur 2 000 / 4 000 - 4 000. Et ils sont nombreux à avoir dit oui à cette possibilité, une trentaine quand même. 

La "qualité" du field

Roussey

À titre perso, on me pose souvent la question : "Ce n'est pas frustrant de ne pas pouvoir jouer quand on est couvreur ?" Je n'ai jamais ressenti ça en couvrant un EPT, tout simplement parce que je pense que je n'ai pas le niveau. Un Main Event EPT, c'est un field intimidant, constitué de top regs finlandais et de la crème de la crème des joueurs français. Même les qualifiés sont souvent des top regs et les récréatifs se font très rares. Oui, à Vegas, c'est parfois frustrant, quand on regarde le field, mais sur un EPT, on sait que l'on va se faire massacrer si on mesure au field. Ici, sur ce Main Event WSOP-E, c'est très différent. Un seul chiffre suffit à vous faire comprendre pourquoi le field est plus soft qu'ailleurs : le chiffre hallucinant de qualifiés GGPoker sur cet event. "Il y avait plein de sats sur GG", m'explique Quentin Roussey (habitué du soft), même des sats à 150 $ qui offraient des packages à 10 000 $ pour ce tournoi."

Les top regs français s'accordent aussi à dire que le field est plus soft avec l'arrivée de nombreux Américains sur ce tournoi. Attiré par le prestige du bracelet, les Américains sont venus en nombre. À la reprise, ils étaient la nation la mieux représentée ici avec 80 représentants (avant les re-entries du Day 2) soit 8% du field, un pourcentage très loin des chiffres de l'European Poker Tour. C'est simple, sur le dernier EPT Prague, en 2025, aucun Américain n'est parvenu à se glisser dans les places payées, c'est dire qu'ils n'étaient vraiment pas nombreux. 

Une structure à en faire pâlir l'EPT

Jack Effel

Jack Eiffel, le tournament director des WSOP

Beaucoup de joueurs louent la structure de ce Main Event des WSOP-E, 60 000 jetons de départ, des niveaux de 60 minutes au Day 1 et ensuite 90 minutes dès le Day 2. "C'est comme sur un EPT, mais avec deux fois plus de jetons pour commencer, se réjouit Giuseppe Zarbo. On dit toujours que la structure EPT est la meilleure, mais franchement, avec 30 000 jetons de départ, tu perds un ou deux coups moyens et tu te retrouves vite short. En plus, le premier niveau 100 / 100 ne sert vraiment à rien." Ce qui revient aussi souvent, et notamment chez Alexandre Reard, c'est que "tu es rapidement dans l'action. Ça écrème pas mal au Day 1, mais la structure devient de plus en plus confortable au fil des jours." On est quand même loin de la structure de rêve du Main Event des WSOP qui propose deux heures de niveaux dès le Day 1, mais cette structure a l'air de satisfaire tous les joueurs que j'ai eu l'occasion de croiser sur ce Day 2 du Main Event. 

Si on est quand même loin du Main Event des WSOP que l'on vous fait vivre ici tous les ans sur nos coverages, on sent "une vraie vibe WSOP", me souffle Harper, "Même si t'as la musique d'Ennio Morricone, comme à Vegas, t'as rien qui ressemble à un Main Event WSOP, c'est autre chose, mais c'est incroyable de voir un événement comme ça en Europe, c'est beaucoup plus accessible pour ceux qui ne peuvent pas se rendre à Vegas."

Un peu d'histoire sur le Main Event des WSOP-E

Obrestad

19 ans plus tard, Annette Obrestad is back !

Année Buy-in Lieu Entrées Vainqueur Prix
2026 5 300 € Prague 2617 ??
2025 10 350 € Rozvadov 659 Daniel-Gai Pidun 1 140 000 €
2024 10 350 € Rozvadov 768 Simone Andrian 1 300 000 €
2023 10 350 € Rozvadov 817 Max Neugebauer 1 500 000 €
2022 10 350 € Rozvadov 763 Omar Eljach 1 380 129 €
2021 10 350 € Rozvadov 688 Josef Gulas 1 276 712 €
2019 10 350 € Rozvadov 541 Alexandros Kolonias 1 133 678 €
2018 10 350 € Rozvadov 534 Jack Sinclair 1 122 239 €
2017 10 350 € Rozvadov 529 Marti de Torres 1 115 207 €
2015 10 450 € Berlin 313 Kevin MacPhee 883 000 €
2013 10 450 € Enghien-les-Bains 375 Adrián Mateos 1 000 000 €
2012 10 450 € Cannes 420 Phil Hellmuth 1 022 376 €
2011 10 450 € Cannes 593 Elio Fox 1 400 000 €
2010 £10 350 Londres 346 James Bord £830 401
2009 £10 350 Londres 334 Barry Shulman £801 603
2008 £10 350 Londres 362 John Juanda £868 800
2007 £10 350 Londres 362 Annette Obrestad £1 000 000

Entretien avec Grégory Chochon (Directeur WSOP)

Main Event WSOP

Tapis_volant : Comment tu considères ce tournoi par rapport au Main Event WSOP et à un EPT ?

On ne s’est pas vraiment positionné par rapport à eux. L’idée, c’était plutôt de proposer quelque chose de complémentaire à notre offre. On a déjà le plus gros 10 000 $ à Vegas et le plus gros 25 000 $ aux Bahamas. Ce troisième “majeur” devait donc être différent. C’est pour ça qu’on a descendu le buy-in à 5 000. L’objectif, c’est d’avoir trois buy-ins, un peu comme dans le sport, avec trois événements majeurs aux identités distinctes : Vegas pour l’histoire et le freezeout, les Bahamas pour un côté assumé plus “gambler”, et l’Europe comme une option intermédiaire, plus accessible. Les trois offres sont complémentaires.

Qu’est-ce qui a motivé le changement de lieu ?

Principalement l’accessibilité. Rozvadov est plutôt orienté high rollers, même si l’offre s’est élargie avec le temps. Prague est beaucoup plus accessible, notamment pour les joueurs asiatiques, avec des vols directs. C’est aussi plus attractif pour les joueurs récréatifs. Les pros iront toujours là où il y a les prizepools, mais on observe surtout une forte présence américaine, probablement plus importante que lors des précédents WSOP Europe.

Comment vous avez décidé du nombre de re-entries autorisé ?

Dès qu’on autorise les réentries, c’est difficile de fixer une limite cohérente. À partir du moment où tu en mets une, ce n’est déjà plus un freezeout. Aujourd’hui, le freezeout est devenu l’exception en live. La norme, c’est le réentry. En dehors des WSOP à Vegas, il y en a très peu. En revanche, le Main Event ne changera jamais.

Comment s’organise le staff ici ?

C’est la première fois, avec les Bahamas, qu’on organise entièrement nous-mêmes. Avant, on dépendait toujours d’un casino partenaire. Aujourd’hui, on a renforcé nos équipes avec des profils expérimentés, notamment issus de l’EPT. La majorité des dealers et du staff restent freelance, mais la structure est plus interne. On reste plus légers que l’EPT, mais on évolue dans ce sens.

Chochon

Est-ce qu’il y a eu des couacs organisationnels ?

Rien de majeur. On a eu quelques soucis de capacité — pas assez de tables à certains moments — et des files d’attente liées aux procédures locales, comme le check-in quotidien obligatoire. La salle est un peu chargée, mais c’est plutôt un bon signe. L’idée, c’est d’agrandir pour l’année prochaine.

Certains parlent d’un EPT “à l’américaine”, tu en penses quoi ?

Il y a forcément des similarités : même lieu, buy-in comparable. Mais il y a aussi des différences importantes, comme la garantie et surtout la présence de nombreux joueurs américains. Certains viennent uniquement pour les bracelets. Donc oui, il y a des points communs, mais on essaie d’apporter notre identité et d’améliorer l’événement chaque année.

Le bracelet, c’est ce qui attire les joueurs ?

Oui, surtout les Américains. Ils sont très attachés à la marque. Il y a toujours le débat sur la valeur des bracelets Europe Vs Vegas, mais au final, ça reste reconnu. Et puis tout le monde ne peut pas aller à Vegas, pour des raisons financières ou administratives. Donc proposer ça en Europe, c’est important.

Les Européens sont contents de pouvoir jouer un WSOP avec bracelet ici ?

Oui, clairement. Beaucoup de joueurs amateurs ne peuvent pas se payer Vegas mais peuvent venir quelques jours à Prague, qui est une ville accessible. C’est aussi une des missions des WSOP Europe. À une époque, on a failli arrêter, mais j’ai poussé pour continuer. C’est important pour développer la marque à l’international, surtout là où il n’y avait ni événements ni diffusion télé.

Les garanties ont beaucoup augmenté, non ?

Oui, clairement. Historiquement, avec un 10 000 €, on avait déjà de bons chiffres, mais aujourd’hui les prizepools explosent. C’est probablement le plus gros 5 000 € de l’histoire en Europe. Donc oui, c’est un succès, et on ne va pas s’arrêter là.