Divertissant, usant, fatiguant... Il y a bien des mots pour décrire Martin Kabrhel à une table de poker. S'il fait le bonheur du public, amassant les foules autour de lui, il éreinte ses adversaires, au point d'être au cœur de nombreux incidents depuis le début des Series (et même avant). Alors, on se demande : le clivant Tchèque est-il une bonne chose pour le poker ?
Entrez dans une salle de poker, fermez les yeux trente secondes et vous saurez si Martin Kabrhel est dans les parages. Véritable moulin à paroles, Martin débite à longueur de journée tout ce qui lui passe par la tête. Si ses punchlines peuvent prêter à sourire, l'avoir à sa table peut vite relever du parcours du combattant. Une longue besogne où, si le Tchèque vous a pris en grippe, la journée pourra sembler interminable. Et sans même jouer de coups face à lui, il peut réussir à vous faire sortir de votre tournoi par sa seule maîtrise de la langue de Shakespeare.
Dernier highlight, que se sont pressés de relayer certains médias sur leurs réseaux, l'accrochage avec le Monténégrin Dejan Kaladjurdjevic sur le "3K 6-max". Le Balkanique aurait demandé crûment à Kabrhel de se taire, alors qu'ils étaient tous les deux engagés dans le même coup. Ce à quoi le vociférant Tchèque réplique par une demande de pénalité. Au final, Kabrhel ne se taira pas. De pénalité, il n'y aura pas. Et si les floors se refusent à toute décision, alors les cartes parleront à leur place. Les deux chiffonniers partent à tapis : les Valets de Kabrhel contre les 10 de Kaladjurdjevic. La petite histoire retiendra qu'un 10 surgira au turn pour éliminer Kabrhel. Signe qu'aux WSOP, le juge de paix reste les cartes.
Voilà un des nombreux exemples de points de crispation que peut engendrer la machine à clics Martin Kabrhel. Car, derrière ce show permanent, il y a du contenu à générer. Très actif sur son compte Instagram notamment, il a déjà posté plus de 63 réels [petites vidéos tournant généralement autour de la minute] et des centaines de stories depuis le 26 mai 2026, date de début des WSOP. Chacune pouvant générer des dizaines de milliers de likes et des centaines de milliers de vues.
Derrière tout ce divertissement, c'est un effet de boule de neige d'interactions qui touche un public étranger au poker. Et donc, potentiellement, une nouvelle manne de joueurs qui pourraient arriver aux tables. Du moins, c'est surtout l'un des arguments avancés par Michael 'TexasMike' Moncek pour défendre Kabrhel sur X. "Les super pros prétentieux qui se plaignent de Kabrhel : si vous n'amenez pas plus de monde au poker que lui, bouclez-la. Bien sûr qu'il en fait parfois trop et qu'il est bruyant., mais que font les autres ? Vous fixer et cacher leur visage pendant 30 secondes préflop ? C'est une légende", peut-on lire sur la page X de l'Américain.
À travers ses déclarations, TexasMike réagit indirectement à l'accrochage entre Kabrhel et Daniel Negreanu qui a émaillé le Super High Roller à 250 000 $. Le Canadien lui reprochait notamment son flot de paroles incessant lors de coups où il n'était pas engagé, en lui demandant d'être plus silencieux. Un épisode qui rappelle le "Be quiet !" balancé par Martin Zamani à la figure de Kabrhel, lors du Super Turbo à 10 000 $. Ce fut d'ailleurs l'une des rares fois on l'on n'a plus entendu un mot sortir de la bouche du Tchèque après cette injonction.
À la pause du PPC, j'interpelle Daniel Negreanu et évoque les différends qui l'opposent au Tchèque. "Il y a des limites qu’il franchit quand il joue avec certaines personnes. Je ne pense pas que ce soit bon pour le poker de laisser ce genre de comportement. Et ce n’est pas parce que : « Oh, je n’aime pas m’amuser » ou quoi que ce soit du genre. C’est parce que c’est du harcèlement, parce que c’est vraiment indigne. C’est incessant, ça ne s’arrête jamais, c’est de la triche. C’est tout un tas de choses, c’est lui qui en est à l’origine. Il fait tout un tas de choses qui sont globalement mauvaises. Donc s’il pouvait se retenir et se contenter d’être drôle de temps en temps - mais je ne sais même pas s’il en est capable -, ça reviendrait à la normale."
Il est vrai que Martin est souvent borderline, pour ne pas dire autre chose, dans son respect des règles. L'une d'elles, souvent évoquée par ses détracteurs, est qu'il est interdit de parler à ses adversaires s'il y a plus de deux joueurs dans la main en cours, principalement pour ne pas influencer leurs décisions. Une règle que se réserve bien de respecter Martin Kabrhel, d'après nos observations quotidiennes. C'est à ce moment que doivent, en principe, sévir les TD ou les floors. En lieu et place, on observe une certaine forme de clémence à son égard, au grand dam des autres joueurs.
Notre Team Pro W Julien Sitbon a souvent croisé Martin Kabrhel à sa table et soulève ici un nouveau point, pas évoqué précédemment : l'edge de la parole sur les récréatifs. "Je l’ai beaucoup joué, je le connais assez bien. Je ne suis pas fan de son style. Je trouve que ça déstabilise trop les amateurs en les mettant dans des situations délicates. Il reste très fort et très intelligent. Je l’ai eu sur le HU pendant quatre heures d’affilée et, dans ce format, il n’y a que toi contre lui. Donc je l’ai beaucoup entendu, je l’ai beaucoup écouté. Personnellement, ça ne me dérange pas, parce que je m’adapte à ça et que je prends des informations. Cependant, je ne trouve pas ça du tout divertissant. Je ne suis pas heureux quand il est à ma table, parce qu’il me casse la tête et empêche les joueurs de réfléchir."
Alors, se retrouver face à Martin Kabrhel, est-ce une bonne ou une mauvaise situation ? Vaste question, qu'on laisse volontiers à un scribe égyptien. Pour autant, il est clair qu'il y a un entre-deux à trouver pour ramener à la fois de l'équité et du divertissement aux tables, sur les WSOP comme ailleurs. Mais dans un pays où l'entertainment est roi, le show Kabrhel a probablement encore de beaux jours devant lui.
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