Une élimination marque la fin d'un parcours. Mais elle dit rarement ce qu'elle laisse derrière elle. C'est pourtant là que parfois commencent les histoires les plus intéressantes
Main Event 10 000 $ (Day 1 TF)
Hier, je me suis bien gardée d’écrire sur l’élimination de Mario. D’abord, parce que Florian s’en est chargé bien mieux que je ne l’aurais fait et surtout parce que je n’en étais pas capable. Il fallait laisser passer une nuit. Que le vacarme du Horseshoe s’éloigne un peu, que les images s’arrêtent de tourner en boucle, parce qu’au fond ce n’était pas seulement Mario qui venait d’être éliminé, c’était aussi trois semaines d’une aventure hors du temps qui s’achevaient en une river aussi cruelle que sans appel.
Quand on fait mon métier, on sait qu’il y a des moments très inconfortables. Photographier la joie, c’est toujours facile : quand quelqu’un gagne, il vous cherche du regard, il veut que vous soyez là pour immortaliser le moment. Mais photographier une bulle ou une élimination, c’est tout autre chose.
D’un seul coup, on a l’impression de s’introduire dans quelque chose qui ne nous appartient plus, de voler des images d’une douleur qui devrait rester intime Si j’essaie d’avoir toujours un oeil réconfortant dans ces moments là je sais que j’avance toujours sur la pointe des pieds pour ne pas etre la voyeuse qui vient chercher l’image qui va faire pleurer les chaumières et celle qui dérange de trop.
Hier, quand la river est tombée, que je l’ai vu fermer les yeux dans mon viseur, j’ai cru que je n’allais pas y arriver. Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu autant de mal à faire ce que je sais faire. Je les ai suivis, j’ai fait une dernière photo d’eux tous ensemble, j’avais envie d’être sur cette photo parec que c’était ma team à moi aussi et je les ai regardés partir, déconcertée parce que je ne pouvais pas les suivre. Il fallait continuer à travailler, à reporter la suite de cette maudite finale.
Autour de moi, le vacarme continuait comme si rien ne s’était passé. Je ne sais pas si le plus violent, finalement, ce n’est pas la vitesse à laquelle tout continue. Les tribunes scandaient les chants écrits pour leurs poulains, et des dizaines de personnes continuaient de vivre leur rêve tandis que nous, quelques mètres plus loin, le nôtre venait de s’arrêter. Le tournoi n’a absolument aucune considération pour ceux qu’il vient de briser, il continue d’écrire son histoire avec une froideur glaçante. Ce qui m’a le plus frappée : le bruit, le bruit euphorisant qui nous avait portés toute la journée, devenait soudainement assourdissant, presque oppressant. Parce que d’un seul coup, il manquait une voix : le rail de Mario n’était plus là.
Je ne pouvais plus réajuster la casquette d’Yvon qui décidément n’était pas faite pour lui, je n’entendais plus les hurlements, que dis je, les beuglements de Mathieu, Victor et Bilou. Je ne voyais plus les regards enveloppants de Toto, Nico et Kevin. Plus rien, si ce n'est le vide, le vrai.
J’ai dû attendre 3 heures avant de pouvoir les rejoindre. Pendant tout le trajet, je me suis demandé dans quel état j’allais les retrouver. D’instinct, j’étais sûre qu’ils étaient en train de fêter cette enorme perf', mais la réalité était différente. Dans les faits, tout était exactement comme d’habitude : on allait et venait entre la cuisine, la piscine et la table de jeu. Les mêmes gestes, les mêmes activités, la même maison sauf que tout le monde avait baissé d’un ton. Personne ne faisait le clown, chacun avait l’air enfermé dans sa bulle. Au milieu de tout ça : Mario. Mario le solide. Mario au sourire désarmant. Mario le solaire.
Il passait d'un groupe à l'autre en répétant : « Hey les gars, tout va bien ! Je viens de finir huitième du Main Event , j’ai gagné 1,25 million de dollars ! Il y a pire non ?! ». Le monde marchait à l’envers : c’était lui qui réconfortait les autres. Après quelques jours passés avec lui, ça n’avait rien d’étonnant. Ce garçon est aussi attentif qu’il est déterminé, il est de ceux qui gardent la tête froide même lorsque le sol se dérobe sous leurs pieds, ceux qui trouvent encore la force de regarder les autres quand tout devrait les ramener à eux.
Je voyais bien que les autres avaient du mal à l’entendre parce qu’ils n’étaient pas déçus pour eux, mais déçus pour lui. Dans la cuisine, Yvon rangeait deux assiettes avec une énergie inhabituelle, il râlait contre le désordre : " il y en a marre de ce bordel… regarde moi ça il y en a partout ". Je le regardais s’énerver devant cette cuisine qui, en réalité, était le cadet de ses soucis. Il lui fallait simplement quelque chose contre quoi se mettre en colère. Quelque chose de plus facile à ranger que cette immense déception. Il est fier de son fils, immensément fier. Mais il aurait aimé que l’histoire continue encore un peu, sans le dire. Chez les Boos, on continue d’avancer et on prend ce que la vie nous donne du mieux qu’on peut. Pendant toute cette aventure, je me suis souvent dit que cette famille était différente. Dans un milieu où l'argent, les résultats et les ego prennent parfois beaucoup de place, eux n'ont jamais cessé d'être simplement... ensemble.
Au fond, Mario n’a pas seulement réussi un exploit dont rêvent tous les joueurs de poker. Il m’a surtout rappelée quelque chose que parfois on oublie : les plus grandes victoires ne se lisent pas à travers des lignes Hendon Mob. Elles se cachent parfois dans une maison remplie de gens qui vous aiment, dans les liens que l’on tisse, dans la façon dont on traverse les épreuves, ensemble.





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