Romain Lewis est éliminé en 17ᵉ place sur une confrontation inévitable entre ses Rois et les As de Greg Mueller. Sept ans après une 60ᵉ place déjà riche en sensations, son deuxième maxi-deep run sur le plus beau tournoi de monde s'achève encore plus loin, plus beau, plus fort. Deux mois après son départ du Team Winamax, le Franco-Britannique remporte 410 475 $, l'un des plus gros gains de sa carrière, et nous offre une nouvelle fois des émotions indélébiles.
Main Event 10 000 $ (Day 8)
Level 36 : Blindes 400 000 / 800 000
Je ne devrais pas écrire ça. Je ne suis qu'un observateur. Je n'ai rien à voir dans cette histoire, je ne suis là que pour la raconter. Mais, peut-être à cause de la fatigue et des émotions accumulées depuis plusieurs jours, sans doute à cause des liens qui nous ont rapprochés durant neuf ans chez Winamax, peut-être aussi à cause d'un incident particulièrement désagréable que nous avons dû subir quelques minutes auparavant (on y reviendra), j'ai, comme les autres, eu les yeux qui voyaient flou au moment de suivre Romain Lewis dans les couloirs du Paris, après son élimination en 17ᵉ place du Main Event.
Ce sont les faits. Je suis là pour les raconter.
En voici d'autres : Romain Lewis est sorti du tournoi avec deux Rois contre deux As. Simple, basique, inévitable, ses 13 blindes sont parties au milieu après un 3-bet de Greg Mueller, le Canadien a évidemment snap-call, et le board Q
10
3
6
2
n'est pas venu sauver notre héros.Romain Lewis n'a pas reçu beaucoup de mains jouables durant les trois heures qu'a duré son Day 8, ni eu de décisions compliquées. Son tapis s'est fait grignoter petit à petit, mais il n'a jamais loupé la moindre occasion de renverser la vapeur. Quelques-unes de ses relances préflop se sont fait contrer, il a fallu abandonner. Deux shoves sont passés, l'un UTG (avec As-Valet off), l'autre au bouton (avec Roi-10 offsuit).
Les faits, encore : Romain Lewis a bénéficié du soutien indéfectible d'un rail français soudé comme jamais, que ce soit sur le plateau télé (Alexandre et Aurélie Réard, Arnaud Enselme, Jérémy Saderne, Jonathan Therme, Lorenzo Lavis, Gaëtan Balleur...) qu'en ligne, dans le tchat du stream et sur les réseaux sociaux. À cette deuxième catégorie, Romain adresse un grand merci : "Vous m'avez donné de la force de ouf'. Je n'ai pas encore regardé tous les messages que j'ai reçus, car cela me faisait trop monter le rythme cardiaque... Mais ça va être un énorme kif de tout regarder au cours des prochains jours."
Les faits, toujours, ceux-là sont bien connus : comme à chaque fois, Romain Lewis a fait preuve d'un extraordinaire fair-play dans la défaite, se prêtant immédiatement au difficile jeu de l'interview post-bust en compagnie de Jeff Plat, un grand sourire fermement accroché sur le visage tout du long. Aucun effort de sa part pour ce faire : pour lui, c'est juste normal. "C'est pas comme si je sortais sur un spot mal joué, avec des regrets : là, je serais au fond du trou." Rien de tout ça ici, évidemment : avec deux Rois contre deux As, il n'y avait strictement rien à faire. "Les cartes, c'est les cartes. C'est fou, quand même, de sauter avec les Rois. Quand je les découvre, je deviens fou, et quand il me 3-bet, j'étais à deux doigts de me retourner vers vous pour hurler !"Les faits, chiffrés ceux-là : pour sa 17ᵉ place sur le Main Event 2026, Romain Lewis remporte 410 475 $. Le deuxième plus gros gain de l'été chez les Français, quasiment son record personnel en live, et un nouveau high score sur le tournoi dont il rêvait déjà adolescent, et où il avait déjà atteint la 60e place en 2018.
Des faits, suite et fin, et ceux-là il m'en coûte de les écrire. Stephen Lewis n'a pas pu assister à l'élimination de son fils, ayant été escorté vingt minutes plus tôt par des agents de sécurité du casino qui l'ont aperçu ranger son téléphone dans sa sacoche alors qu'il se trouvait à la barrière... Devant cette scène anodine, les hommes en uniforme, qui surveillaient de près le clan français depuis un moment - entre retrait du drapeau bleu-blanc-rouge et avertissement pour une bière renversée - ont décidé d'appliquer le règlement de la façon la plus stricte possible. Une décision faisant fi de l'empathie la plus élémentaire, et sur laquelle il a été strictement impossible de discuter. Quand Romain a joué sa dernière main, son papa, le plus doux et le plus adorable des retraités, qui se rendait à Las Vegas pour applaudir son fils sur un tournoi de poker pour la première fois, était à cent mètres de la salle, seul dans le couloir, avec l'interdiction de s'approcher plus près.Mais la brutalité de cette décision ne suffira pas à gâcher le moment. Quand Romain et Stephen se sont retrouvés, ils se sont longuement regardés dans les yeux. Le père a exprimé à son fils à quel point il était fier de l'avoir vu devancer 99,8 % des participants au tournoi, à quel point sa performance était magnifique. Ils se sont embrassés, et les yeux de tous les témoins, réunis en cercle autour du duo, se sont embués de plus belle, et je me suis dit, pour la millième fois, que le poker est souvent cruel mais que parfois, il est aussi le plus émouvant des passe-temps. Je ne pleurais pas parce que j'étais triste. Je pleurais parce que c'était beau. Devant la rédac, le père prendra le parti d'en rire. "J'ai trouvé le titre de ton article : 'Les deux Lewis sont éliminés à vingt minutes d'intervalle !'".








