Comment garder la motivation quand on ne fait que bust de chaque tournoi ? Un amateur germano-américain nous guide à travers son bad run, et révèle quelques conseils pour rester de bonne humeur
L'interview qui va suivre est un peu la séquelle d'un de mes articles préférés de TapisVolant. Publié durant les WSOP 2019, "La folle journée d'un grinder à Vegas" cherchait à répondre à la question : combien de fois peut-on sauter d'un tournoi en 24 heures ? À l'époque, pour obtenir la réponse, Tapis s'était adressé à l'un des pros français les plus acharnés, Erwann Pecheux. Cette fois, nous allons aborder la question avec un joueur amateur comme cobaye. On nous reproche parfois de n'évoquer que ceux qui réussissent, ceux qui vont en finale, bref ceux qui prennent l'argent. Forcément, les perfs occupent la majorité de nos journées de travail (car elles sont nombreuses)... mais on sait bien que pour beaucoup de ceux qui viennent à Vegas, que ce soit une semaine ou deux mois, le séjour ne se termine pas dans le vert. Parlons-en, donc !
Dennis habite à Centreville, en Virginie, dans la banlieue de Washington D.C., la capitale des États-Unis. Il a quitté l'Allemagne en 2008 pour s'installer au pays de l'Oncle Sam : il possède aujourd'hui la double nationalité. Il est ingénieur dans le secteur des satellites. Quand il joue au poker, il aime bien s'habiller de manière flashy. C'est peut-être le plus grand fan de Dans la Tête d'un Pro outre-Atlantique : c'est d'ailleurs comme ça qu'on se connaît depuis des années, il laisse des commentaires sous chaque épisode, ou presque. Sur sa Hendon Mob, il affiche 223 000 $ de gains bruts, dont une troisième place à 110 K$ il y a un an.
Mais hier, Dennis n'a pas ajouté le moindre dollar à son palmarès. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Il nous raconte.
Donc, hier, on était mercredi. Tu te réveilles, et... tiens, d'ailleurs : à quelle heure tu te réveilles ?
Je me suis levé aux alentours de 7 heures.
OK, et ton tournoi du jour était le Mini Main Event, qui commence à 10 heures.
C'est ça.
C'était le Day 1C, et tu avais déjà joué le 1A et le 1B les jours précédents. Que s'est-il passé dans le 1C ? La première bullet du jour...
Elle a bien démarré, celle-là. J'ai commencé à construire un stack, j'avais une belle table... Je me suis bagarré toute la journée avec un type assis à ma droite. Je l'ai senti très loose, ''bluffy'', un peu calling station. On essayait de se bluffer, de se prendre nos jetons. Donc j'ai fini par me dire : si j'arrive à choper une grosse main, il va me payer.
OK.
Et cette grosse main a fini par arriver. On est au niveau où la BB vaut 5K, on doit avoir 250 000 chacun à peu près.
Ce qui est énorme.
C'est beaucoup. Il a juste deux ou trois jetons de plus que moi. Il open au hijack, je suis au cutoff avec les Rois. Derrière moi, il y a trois stacks qui peuvent potentiellement shove préflop, environ 15 BB chacun.
Donc tu flat-call.
Je flat. Et ces mecs-là avaient shove chacun à leur tour au cours des orbites précédentes, donc j'aime le flat. Mais personne ne shove, il y a juste la SB qui flat. Mon voisin de droite flat aussi. Flop : 10-7-6. Il y a un tirage couleur, j'ai le Roi qui va avec. La SB check, le HJ envoie 12 000, je relance à 35 000, la SB fold. Et le HJ insta-shove.
Pfouffff...
J'ai snap-call, hein ! S'il a une quinte, tant pis, il a une quinte. Il peut avoir les Dames, les Valets, As-10... Mais en fait, il n'a aucune de ces mains. Il a une paire de 8.
Il touche la quinte à la rivière.
Argh.
C'était un pot de 550 000. Je pense que le chip leader, à ce stade, avait 700 000.
Donc tu bust du Mini Main Event au Level 6, il n'y a qu'un re-entry par jour, donc c'est fini. Tu fais quoi ? Tu avais un plan B tout prêt, ou tu es plus dans l'improvisation ?
Dans le passé, j'étais du genre à avoir un programme très fourni. ''Si je bust de X, je joue Y'', ce genre de plan. Mais pour ce voyage-là, je suis plus en mode : ''J'ai choisi un tournoi aujourd'hui, après on verra''.
OK. Du coup, c'était quoi la bullet #2 ?
Le Daily Deepstack des WSOP. 250 $ l'entrée. J'ai tenu deux mains avant de sauter ! Les Dames contre les Rois.
On arrive à la bullet #3...
Et la journée est encore jeune !
C'est pas trop dur de se focus vraiment sur un 250 $ assez random, quand tu viens de jouer un très beau tournoi WSOP à 1 000 $, où il y a un million de dollars à gagner ? Tu passes d'un truc super excitant à quelque chose de... peut-être un peu moins excitant, quoi.
Non, en définitive, ça reste du poker, et je suis là pour jouer au poker. Je suis marié, j'ai deux enfants, j'ai un job, donc quand je suis à Vegas, c'est 100 % poker. Évidemment, je fais attention à ma bankroll, mais je ne suis pas là pour zoner, mater un spectacle, enchaîner les restos ou les soirées. Je veux jouer au poker. Je veux prendre les meilleures décisions possibles. Et comme je suis déjà ici et que le tournoi commence, la décision est ultra-simple : je m'inscris.
OK, donc : bullet #3... Tu as retenté ta chance sur le Daily 250 $ ?
Oui. Et celle-là était marrante aussi, car j'ai commencé à construire un stack. Jusqu'à avoir le deuxième stack de la table. Et là, j'ouvre avec As-2 de pique. Je me fais payer par le cutoff, donc je suis hors de position. Flop : 3 et 4 de pique, et un 10. Je check, il mise, je relance, il fait tapis. On avait 35 BB chacun, environ, ce qui était beaucoup à ce stade. Je paie. Il montre Roi-Valet de pique.
Donc tu es devant !
Il touche le Valet ! Je suis OUT.
Pfiou. C'était donc la bullet #3...
Et pendant que je jouais ce tournoi, j'ai ouvert WSOP.com sur mon téléphone, et j'ai lancé le satellite « Flip » à 160 $ pour le Main Event.
Ah oui, c'est les qualifs où tu es à tapis tout le temps...
Oui. 64 joueurs, et tu enchaînes les mains à tapis en heads-up. J'ai sauté dès la toute première !
J'ai joué un autre satellite sur mon téléphone... Je ne me souviens plus lequel. Un sat pour jouer un plus gros tournoi, aussi en ligne. Mais je me souviens avoir bust à 50 ou 60 places de l'argent, un truc standard.
On arrive à la bullet #6...
Je me suis retrouvé au Venetian, pour jouer le tournoi à 800 $. J'ai mis deux bullets dans celui-là.
Ce sont donc les bullets #6 et #7.
Sur la deuxième, j'ai passé la late reg, donc j'ai quand même pu brag à un pote que j'avais accompli quelque chose. Genre : ''Hé, je vais pas re-entry plus sur celui-là !'' Et juste après, je l'ai éliminé ! [rires]
Il s'est passé un truc marrant, au moins.
Mais j'ai été card dead. Dame-4 à chaque main. Et je ne me rappelle même pas comment j'ai bust.
Imbattable sur les costumes, on vous dit
OK, on arrive à la bullet #8. Tu viens de jouer deux fois au Venetian. Et maintenant ?
Je suis revenu ici [au Horseshoe] et j'ai rejoué.
Il était quelle heure, en gros ?
Il faisait noir... Attends, je regarde les messages sur mon téléphone. J'ai une conversation avec mon pote Justin, et on plaisante souvent là-dessus : on veut faire partie du club ''Bonnes Décisions'', mais parfois on rejoint le club ''Mauvaises Décisions''. Là, c'était une mauvaise décision. J'aurais dû rentrer à la maison et dormir.
Mais...
Il y avait le 250 $ du soir. Je l'ai ''max late reg''.
Et ?...
Attends, faut que je me rappelle. [C'est vrai qu'à ce stade, ça commence à faire beaucoup de mains à se souvenir en une journée, NDLR.] Ah, oui : j'open avec KK, je dois avoir 20 BB à ce stade, et un joueur très actif paie au cutoff, encore. Situation similaire à précédemment. Le flop tombe 9-5-x avec deux cœurs. Je check, car à chaque fois que j'ai checké contre lui, il a misé. Il mise, je raise, il paie. Turn : une brique. Je fais tapis. Il fait genre : ''Mmmmh...'', il joue avec ses jetons, puis il paie. Il a un tirage couleur. Avant que la rivière tombe, il tapote la table deux fois, comme ça [il mime], et là, je sais que je suis mort ! [rires] La couleur tombe, et je suis OUT.
Cette journée s'achève donc sur cette bullet #8.
Après ça, je suis rentré à la maison. On est huit ou neuf à vivre dans une villa à quelques minutes d'ici. Mentalement, je dois dire que je suis un peu... fragile, on va dire ? Mais je me soigne.
Est-ce qu'une journée comme ça peut te faire reconsidérer ton programme des jours suivants ? Le montant des buy-ins ?
Non, pas du tout.
Tu as une bankroll poker, n'est-ce pas ?
Tout à fait.
Tu as un job à côté, mais tu essaies de gérer le poker comme un pro : tu ne joues jamais tes économies, par exemple.
Ma bankroll poker est complètement séparée du reste de mon argent.
Ce qui est tout à fait raisonnable et la bonne chose à faire.
Ça me serait quasiment impossible de perdre ma bankroll sur ce séjour. Même si je me mettais à tout jouer et à re-entry tout le temps, tous les jours. Ceci étant dit, la semaine a été assez mauvaise.
Mais... tu vas survivre.
Tout va bien se passer ! Ma bankroll va s'en sortir, je vais m'en sortir.
Mais tout de même, ce que tu dis, c'est que mentalement, les signaux ne sont pas au vert.
Je suis arrivé à Vegas un jour avant toi [le 21 juin, donc, NDLR]. Avant les trois bullets dans le Mini Main, j'ai mis trois bullets dans le Mystery Millions. Ma première session, j'ai les As, je floppe brelan, tapis turn : je perds contre un tirage couleur ! Donc quand ce genre de choses arrive plusieurs fois de suite, il y a un moment où tu commences à développer un syndrome de l'imposteur. Du genre : ''Est-ce que je sais vraiment jouer au poker ?'' Mais honnêtement, en définitive, tous ces spots... Certains sont peut-être débattables, mais dans l'ensemble, c'est assez standard. Là où j'ai de la chance, c'est que j'ai un gros réseau d'amis dans le poker.
Pour le soutien émotionnel, pour le soutien stratégique...
Oui, pour tout. À la villa, ils sont tous joueurs pros. Je suis le seul qui a un job.
Et ils te respectent encore, même après avoir joué huit tournois en une journée.
Peut-être qu'ils me respectent encore plus après ça ! [rires] Genre : ''Purée, Dennis, il y va fort !''
Bon, évidemment, le plus gros truc, pour toi et plein d'autres gens, c'est le Main Event, qui arrive maintenant. Tu as réfléchi à un plan pour arriver au Main dans le meilleur état possible ?
J'ai choisi le Day 1D, comme l'an passé... [Dennis avait fait ITM, NDLR].
Ça te fait gagner quelques jours...
Et je vais prendre un jour off la veille. Peu importe ce qu'il se passe avant. À moins que je me qualifie pour une grosse table finale, évidemment. Le Day 1D, je le prends car je soupçonne que je peux tomber sur une table un peu meilleure que la moyenne, par rapport aux jours précédents. Mais bon, c'est quand même assez random, le tirage de table. Mon raisonnement, c'est que les amateurs qui gagnent leur ticket dans des home games, ils choisissent tous le Day 1D. Donc je veux jouer avec ceux-là. Donc voilà : Day 1D, et j'arrive à l'heure, ça, c'est sûr. Je veux jouer toutes les mains.
Et tu mets un beau costume ? Tu es connu pour ça, mais l'an passé, tu t'es habillé "casual".
Peut-être. Je n'ai pas encore décidé. Mais très probablement.
Tu fais ça pour passer sur ESPN ?
Je ne fais pas ça pour passer à la télé. M'habiller comme ça, ça provoque des effets secondaires sympas. Je le fais parce que je peux, déjà. Et aussi parce que c'est marrant. Et parce que ça génère plein de conversations amusantes.
Oui, j'ai remarqué, tu connais plein de monde aux WSOP ! Le costume est un accélérateur social.
Totalement. Ça me permet de créer du lien avec les gens. Et comme ça, si je passe une mauvaise journée, comme hier, j'ai au moins ça : je me promène, et les gens me parlent. Et je peux me dire : ''Hey, this is good!'' Ça aide.
C'est ça, le bon mindset quand tu es sur un long festival ? Genre, ''Demain est un autre jour'' ?
C'est mon mantra. J'ai coutume de dire : ''Today is the day. Tomorrow is the next day. And that's how days work.'' [NDLR : difficile à traduire, mais grosso modo : "Aujourd'hui est aujourd'hui. Demain sera demain. C'est comme ça que les jours fonctionnent."]
Merci, Dennis !
Cette interview à été conduite pendant une pause du Day 1 du Deepstack à 600 $. Au moment de la publier quelques heures plus tard, notre ami est toujours en course avec un stack de 250 000. Bien au-dessus de la moyenne, qui est de 150 000. Les places payées ne vont pas tarder à se pointer... Pour reformuler un le mantra de Dennis : la vérité d'hier n'est pas toujours celle du lendemain !




