Et si l'option "max late reg" était devenue l'arme ultime des top regs ?
Event #36 : High Roller 100 000 $ (Day 2)
Un débat enflammé agite la sphère des joueurs de poker high-stakes, ainsi que celle des couvreurs qui cherchent un truc croustillant à vous raconter. Pour ou contre le "max late reg" ? Depuis quelques années, cette possibilité de rejoindre un tournoi à la toute dernière minute, (en moyenne 30 heures après le coup d'envoi du tournoi !) connaît un engouement sans précédent. Sur le High-Roller à 50K$, ils étaient plus de 50 joueurs à avoir décidé volontairement de démarrer leur tournoi avec seulement 12,5 blindes en guise de tapis. Moi qui n'ai jamais raté la première main d'un tournoi, et surtout pas aux World Series, voir des mecs mettre autant d'argent sur la table en acceptant de jouer très short-stack et disputer - peut-être - une seule main me rend perplexe.
Mais alors, pourquoi font-ils ça ? Pour éviter la fatigue d'un Day 1 passé à batailler ? Parce qu'ils ont peur de se faire "own" par des joueurs de cash-game habitués à jouer 100 BB deep ? Ou tout simplement parce qu'un petit génie a dû "solver" la situation et comprendre que débuter un tournoi avec 12,5 blindes avec peu de joueurs restants dans le field donne une tout autre valeur à votre stack. Sur le 50K$, avant de max late reg, Emilien Pitavy m'expliquait qu'en termes d'ICM, son stack valait environ 70K au moment où il allait buy-in, et donc que l'opération était rentable. Notre Team Pro n'avait d'ailleurs aucun doute sur le fait que c'était mieux de max late reg que de buy-in le tournoi avec 40 blindes. Le vainqueur de ce même tournoi, Santosh Suvarna, avait également choisi cette option et ne l'a pas regretté, obv.
Pour vérifier si la même chose allait se produire sur le 100K $ High-Roller dont le Day 1 était hier, je suis allé faire mon paparazzi près du groupe de joueurs qui attendaient de faire leur entrée sur le tournoi, en ayant, volontairement ou non, sauté 12 niveaux de jeu. Après avoir cliqué sur "register" sur l'application, les gars se pointaient les uns après les autres près de l'aire de jeu où les joueurs se battaient depuis 12 heures pour tenter de monter des jetons, avec parmi eux Daniel Negreanu, Adrián Mateos, Kristen Foxen, Artur Martirosian, Martin Kabhrel ou Chris Hunichen.
Quelques minutes avant que la late reg ne se termine, ils n'étaient que 23 joueurs restants dans un tournoi dominé par Alex Foxen. Quand elle se termine, ils sont... 65 ! Le calcul est facile : 42 joueurs ont lâché 100 000 $ pour rejoindre le field à la dernière seconde, et faire gonfler le nombre d'entrées à 115. Sur ce tournoi, les joueurs ont un poil plus de blindes pour s'exprimer, 600 000 de jetons pour un démarrage max late reg à 20 000 / 40 000 (40 000), soit 15 blindes. Conséquence : c'est véritablement un nouveau tournoi qui commence à ce moment-là, et pour éviter que les max late reg se retrouvent ensemble à la même table, les organisateurs effectuent un redraw complet en mélangeant les joueurs encore en course et les nouveaux arrivants. Un joyeux bordel où chacun se rend à sa nouvelle place, leurs racks (ou leurs 6 jetons de 100 000) dans les mains, espérant de ne pas atterrir en grosse blinde. Le bouton est tiré au hasard et un nouveau shuffle up and deal est annoncé. Une scène surréaliste à laquelle on dirait qu'il va falloir s'habituer... en attendant un potentiel changement dans les règles de la Tournament Directors Association.
Alors que certains s'offusquent sur Twitter qu'on laisse des joueurs entrer si tardivement, notre Emilien national voit les choses différemment. Pour lui, les organisateurs ont "tendance à favoriser les joueurs qui font ça en faisant ce redraw complet. Parce que c'est mieux de se retrouver à une table avec des joueurs qui ont des jetons qu'entre joueurs qui ont late reg."
Croisé avant la reprise, Chris Brewer (triple finaliste WSOP cette année et 4ᵉ du 50 000 $) m'avoue qu'il est "systématiquement entré au dernier moment possible ces derniers temps" et qu'il n'a "jamais commencé un tournoi à l'heure", avant de me caser un petit brag : "c'est aussi parce que j'ai eu la chance d'aller loin dans plusieurs épreuves que je n'ai pas eu l'opportunité de jouer les Day 1 !" Quand on lui demande ce qu'il pense de cette possibilité de max late reg, il avoue que ce n'est "probablement pas une bonne chose. Je pense que ce n’est pas très agréable pour les joueurs qui disputent le Day 1 de se retrouver ensuite dans une phase du tournoi où la moitié du field se retrouve avec douze blindes et où il faut essentiellement enchaîner les flips."
Pour Thomas Muelhoecker, l'option de max late reg s'envisage s'il a prévu deux bullets pour le tournoi. "Je commence généralement dès le début. Et si je suis éliminé, je peux toujours revenir en max late reg. Le principal problème quand tu rentres tardivement, c’est que tu arrives avec un petit tapis. Tu te retrouves donc short-stack à l’approche de la bulle. Tu as peut-être plus de chances d’atteindre l’argent, mais moins de chances d’aller au bout du tournoi. À l’inverse, arriver à la bulle avec un gros tapis a énormément de valeur. C’est aussi pour ça que je pense que l’avantage du max late reg est peut-être un peu surestimé par certains joueurs."
Pour Julien Sitbon, fervent détracteur de cette option que choisissent de plus en plus les top regs, la possibilité de max late reg est "catastrophique et donne un avantage énorme aux joueurs réguliers et aux professionnels. Là où je trouve ça frustrant, c’est pour tous ceux qui ont joué dix ou douze heures pour construire leur stack et qui se retrouvent avec vingt blindes. Un joueur arrive alors tranquillement avec ses douze blindes et demie, double une seule fois, joue une main, et se retrouve avec plus de jetons que toi alors que tu as passé la journée à te battre." Conscient que le grand bénéficiaire de ce système est l'organisateur, qui voit parfois les fields doubler grâce à cette option proposée aux joueurs, Julien regrette le temps où les inscriptions tardives étaient permises pendant un temps beaucoup plus réduit. "Aujourd’hui, tu joues un tournoi, tu sais que les inscriptions restent ouvertes jusqu’au Day 2. Tu reviens le lendemain, et il reste encore deux heures de late reg. Et là, tu sais qu’il y a encore tout un groupe de joueurs qui va débarquer dans le tournoi."
Les avis sont partagés sur la question même entre les regs, mais il est admis qu'avec 40% du field restant et 15 % des joueurs payés, même avec un petit tapis, vous avez une bonne chance d'atteindre l'argent. Certains pensent que c’est une excellente stratégie, d’autres trouvent que ça ne change pas grand-chose. Mais de plus en plus, si on leur donne la possibilité d'avoir encore une chance dans un tournoi, même avec si peu de blindes pour se battre, ils tenteront leur chance. Adepte de cette technique, qu'il avait déjà adoptée l'année dernière sur le 250 K$, Emilien nous assurait que ça allait changer l'année prochaine. "Beaucoup de gens se plaignent sur les réseaux, même si ça profite beaucoup aux WSOP, c'est possible que ça évolue dans les prochaines éditions." Un discours qui revient dans la bouche de pas mal de regs qui "profitent" du système... mais aimeraient bien le voir changer.
Et toi, t'en penses quoi du max late reg ?








