Une petite réflexion sur l'évolution du profil des joueurs de poker en marge du High Roller à 25 000 $
En discutant avec Julien "JELLYFISH" Duveau, finaliste du 6-max à 1 500 $ hier, j'ai été frappé par la description qu'il faisait de lui-même au moment où il a débuté le poker. "J'étais le mec du fond de la classe, le fumeur de oinj, le mec un peu saoulé par le système scolaire et qui n'ouvre pas beaucoup ses manuels scolaires." Un profil finalement assez courant à l'époque, qui a trouvé dans le poker un moyen de vivre en marge du système et trouver une alternative aux grandes études qui leur étaient prohibées. "J'ai raté le brevet", me lâche Florian Ribouchon quand je lui parle de son expérience scolaire, avant de me dire qu'il se considère comme un "branleur débrouillard" et de valider le fait qu'il a, comme beaucoup, trouvé avec le poker un moyen d'exprimer ses talents. Un choix de vie qui lui a permis de décrocher un million sur le Millionaire Maker il y a quelques années : une belle revanche pour les cancres ! Si on devait écrire l'appréciation-type des joueurs de poker de la génération 2010 lorsqu'ils étaient en cours, possible qu'on lise souvent "A des capacités, mais se contente d'être un branleur".
À titre perso, j'avais eu un choc en découvrant la vidéo de Winamax "La journée d'un Pro" où Adrien Delmas expliquait sa manière de travailler le jeu : un marqueur puissant d'un moment où les choses étaient en train de changer si on voulait continuer à gagner au poker. Ce qui est marrant, c'est que quand tu demandes à Adrien, présent sur ce 25 000 $, il te dit qu'il faisait aussi partie ceux qui n'en foutaient pas une ! "J'ai fait une école de commerce, mais c'était vraiment pour les branleurs. Les mecs qui travaillaient bien à école, ils n'allaient pas jouer aux cartes et ils finissaient en école d'ingé." Alors aujourd'hui, est-ce encore possible d'être un "branleur" et d'arriver à performer sur le circuit ? Quand on regarde le field du High Roller d'aujourd'hui, sans être non plus dans les préjugés, difficile d'imaginer les joueurs recevoir un 0 à un contrôle de maths. "Je pense qu'il y a beaucoup de profils neuroatypiques dans le poker", me disait hier Malcolm Franchi. "Parce que ce jeu demande de réfléchir différemment. Tu dois avoir une capacité d'analyse très poussée. Beaucoup de personnes neuroatypiques sont extrêmement intelligentes, mais le système scolaire n'est pas tendre avec eux. Par contre, ils peuvent s'épanouir dans une activité comme le poker, parce qu'ils peuvent se donner à fond dans un domaine qu'ils apprécient." Le sujet mériterait d'être approfondi, mais force est d'admettre que lorsqu'on regarde des profils comme ceux de Daniel "Jungleman" Cates, Tom Dwan ou même Martin Kabhrel, on semble parfois à la limite de l'autisme.
Pour Alexandre Réard, c'est une évidence que les meilleurs joueurs de poker sont des types très intelligents. "Regarde un Mateos : tu crois vraiment qu'il était nul à l'école ? Il y a quelques années, on pouvait s'en sortir en live avec de l'empathie et de l'instinct, mais maintenant, il faut bosser. Il y a beaucoup de notions mathématiques à maîtriser et de mécaniques de jeu à connaître. Et tu dois constamment te tenir au courant des avancées, sinon t'es largué." Conscient de ne pas être le plus bosseur du field, "par manque de temps principalement", Alex se met pourtant régulièrement à niveau, entouré de spécialistes qui "solvent" des spots pour lui et le font progresser dans la théorie. "Si je voulais être dans le Top 10 mondial, il faudrait que je m'arrête deux ans et que je passe mes journées derrière un solveur pour apprendre", m'avouait-il, avant d'ajouter qu'il ne le fera sans doute jamais. À quelques mètres de là, Emilien Pitavy ne rate pas une miette de la conversation. Alex l'apostrophe : "Tu vois, Emilien, je suis sûr qu'il bossait bien à l'école !" Un simple hochement de tête pour confirmer et on comprend aisément qu'Emilien fait partie de la génération 2.0 des joueurs de poker, ceux qui ont beaucoup étudié le jeu avant de venir jouer contre les meilleurs du monde. "Aujourd'hui, sur les High Rollers, tu n'as quasiment plus de profils de joueurs à l'ancienne, qui jouent à l'instinct et se foutent de la GTO. Il y a peut-être juste Inaus... mais lui, c'est un génie à sa façon !"
Aux "branleurs débrouillards" du début des années 2010 succèdent maintenant les élèves studieux qui respirent GTO et arrivent sur le circuit avec un gros bagage technique et beaucoup de certitudes. Julien Duveau, encore lui, me faisait part de son travail en tant que manager de l'écurie Spin Elite. "Parfois, je reçois des CVs de mecs qui ont 19 ans et me disent 'Ça fait deux ans que je travaille sur GTO Wizard, j'ai solve des milliers de spots, bien avant de pouvoir jouer online. À 18 ans, je me suis mis à jouer et j'ai tout de suite crush.'" Et pourtant, à quelques rares exceptions, les jeunes joueurs sont encore très loin de faire la loi sur les high stakes. Sans doute aussi parce qu'il faut du temps pour avoir la chance de se faire repérer et espérer trouver un deal pour jouer contre les meilleurs joueurs du monde. Même si on connaît la théorie sur le bout des doigts.





