Ange ou démon ?

- 22 juin 2025 - Par mama913

1,5 million de dollars sur HendonMob, une présence sur la scène poker tricolore depuis trois décennies, Angelo Besnainou est un des pionniers du poker français.
Nous le retrouvons alors qu'il va entrer dans l'argent sur le Milly
Event #53 : Millionaire Maker 1 500 $ (Day 2)

Pause du Millionaire Maker, c'est le Jour 2, il reste 100 joueurs à sacrifier pour atteindre les 1 800 places payées. La salle est en effervescence, la reprise est proche tandis que je cherche Angelo Besnainou. Alors que le Français est tout proche d'une nouvelle place payée, il est temps de mettre en lumière son parcours à Las Vegas. "Je préfère que cela ne se sache pas, notamment à table, là j'ai un Canadien à ma table depuis hier, il me chambre", rigole "Ange", en se redirigeant vers sa place, proche de Barry Greenstein, Mario Boos, Maria Lampropoulos, Arno Peronnet ou Fred Konowitz.

Angelo a plusieurs cordes à son arc

Un Ange au repos

Retour de quelques minutes en arrière. J'ai retrouvé Angelo au milieu de l'agitation et une photo vaut 1 000 mots : l'ancien est en train de méditer contre un mur au milieu de la cohue. Tranquille. "J'ai commencé les exercices de respiration il y a un an. Est-ce que ça marche ? On va voir cela tout de suite", tranche Angelo avant de m'entraîner vers sa table. Ça vous parle Davidi lors d'un épisode de Dans la Tête d'un Pro qui cherche son siège dans un océan de tables ? Il nous faudra sortir WSOP+ pour retrouver la table 409...

Angelo Besnainou est plutôt short, mais il a sa stratégie. "Prendre son temps, faire patienter ses adversaires" et animer la table après avoir tank-fold toutes les mains. Son voisin de droite remarque enfin le sucre qui parsème le tapis proche des jetons du tricolore. "C'est quoi ?" demande Samad Razavi (à gauche sur la photo ci-dessous), un joueur qui a trois finales WSOP à son actif et a notamment terminé runner-up de l'édition 2018 du Millionaire Maker pour 724 756 dollars ! "It's cocaine", lâche Ange du tac-au-tac. De quoi relancer la discussion et perdre de précieuses secondes quand on joue un peu moins de 15 blindes.

Samad Razavi et Angelo Besnainou

Samad Razavi et Angelo Besnainou

Le Français est d'humeur joviale. Pour l'avoir pratiqué aux tables de l'Aviation Club de France, Angelo est du genre à jouer avec les limites avec son côté démon... Son personnage est néanmoins unique dans le paysage du poker tricolore : il est le deuxième Français à avoir jouer les demi-finales du Main Event des World Series Of Poker. Avant lui, Marc Brochard avait goûté à la finale, huitième pour 75 000 dollars ! Angelo a lui terminé 14e pour 45 640 dollars. Une performance énorme, mais peu lucrative, car il y avait 512 joueurs en 2000 pour le sacre de Chris Ferguson, qui avait empoché 1,5 million de dollars à l'époque. 

Comment Angelo s'est retrouvé à Las Vegas pour disputer le tournoi le plus prestigieux du poker ? L'histoire commence en 1997. "Bruno Fitoussi monte une équipe pour aller aux Championnats du Monde à Las Vegas et il me choisit. Il nous paye le voyage et après, c'est à nous de jouer". Le tricolore s'en va faire du cash game et… en avant les histoires, au milieu d'un brouhaha qui ne fait que s'amplifier à mesure que l'ITM approche dans la grande salle du Horseshoe.

Les 1800 places payées se rapprochent

Les 1 800 places payées se rapprochent

"Je pars avec 15 000 $ et, en deux jours, je monte 100 000 $. Je me retrouve alors à une table folle en Omaha. Il m'est arrivé un truc, je m'en souviendrai toute ma vie. Un Fançais passe derrière et me dit qu'à Las Vegas, on se lève quand on gagne autant. Je m'apprête à jouer ma dernière main, et là j'ouvre AAQQK. Ça fait 1 500 $ chez Surinder (Sunar)Les autres, ils jetaient leur argent, des pots énormes. Ça fait call et moi, je fais 4 500 dollars, on est encore beaucoup sur le flop Q94 et je fais 29 000 dollars, payés par Surinder et Roger Moore – pas l'acteur, un cowboy avec le chapeau qui joue 300 000 dollars devant lui. Sur le tournant 3 je fais tapis pour 40 000 ou 50 000 et Roger call. River 6. Il retourne A2345 et il me rase. Derrière, je parle pendant trois jours aux oiseaux à la piscine quand un mec de Londres passe et il me donne deux jetons de 5 000 en me disant qu'il est down de 600 000 dollars. C'est là que j'ai commencé les petits tournois".

Ange montre la voie vers l'ITM

Ange montre la voie vers l'ITM

Angelo Besnainou est lancé. Les éliminations s'enchaînent et le Français se lève pour raconter son histoire entre les coups, après avoir tank. "Tu es connu ? Winamax pro ?" demande un joueur à sa table et Angelo zig-zag pour gagner des secondes supplémentaires avant de revenir raconter la perf' d'une vie. En 2000, il a remporté un Carnivale Of Poker à 5 080 dollars à Las Vegas pour 386 900 dollars. Face à lui, des joueurs du calibre de John Cernuto, Tony Cousineau, Men Nguyen et Annie Duke dans les 27 places payées. Le Français s'est débarassé de Phil Hellmuth himself et de Farzad Bonyadi lors du plan à 3 final !

"Phil, je l'ai allongé deux fois par terre. À cette époque, on pouvait mettre un jeton sous la table pour deal, mais bon Farzad n'était pas d'accord. Il ne voulait pas partager avec un Français", se souvient Angelo qui raconte ensuite qu'il se met plus ou moins d'accord avec le recordman des titres WSOP pour un deal aux toilettes. "Le jeu est stoppé en pleine main. Il fait tapis et j'ai une main bidon. Je reviens avant lui et je fold tout en mettant mes mains comme si mon jeu était en dessous. Je lui fais croire que je call et il demande si j'ai bien payé. Je lui réponds 'Yes I call a friend'. Il pète un câble, demande une pénalité et je le sors un peu après. Quelle victoire, il y avait un Français avec moi, Sloane, à qui je donne un fétiche de 10 000 dollars qu'il perd en deux jours et je lui redonne 2 500 pour revenir confortablement à Paris. Il en perd la moitié et rentre en éco".

Pour appeler la chance, un peu de sucre !

Pour appeler la chance, un peu de sucre ! 

Angelo a des mains à folder, il a du temps à perdre et enchaîne les anecdotes. "Il faut que je te raconte celle-là, tu vas comprendre pourquoi rapidement", promet le Francilien avant de raconter une histoire d'un tournoi à Las Vegas 1999 avec Barry Shulman, un Américain "sympathique" avec deux bracelets, qui a fondé Card Player. "Il ouvre, je paye au bouton avec JT et je fais full au flop. Pas d'action sur une Dame au tournant et je fais tapis sur un 3. Il paye, jette sa main dans le muck et il s'en va s'en rien dire. L'année d'après, je suis sur le Main Event et je termine 14e"...

"C'était facile, je me rendais pas compte et quand j'ai sauté, je pensais que j'allais le refaire l'année suivante. J'avais aucune idée de l'importance de ce tournoi", explique Angelo avant de concéder qu'il n'a pas lu les deux pages que lui consacre James McManus dans son magnifique livre Positively Fifth Street: Murderers, Cheetahs, and Binion's World Series of Poker. Envoyé à Sin City pour couvrir les WSOP et les remous causés par la mort de Ted Binion, ce journaliste va se qualifier pour le Big One et deep-run jusqu'à la 5e place pour près de 240 000 dollars (le rêve de tous les journalistes qui passent 14 heures par jour aux World Series). Le récit de son aventure est un monument de l'histoire du poker où l'ovni tricolore et son sucre autour des jetons ont une belle mention. "Il ne comprenait rien à ce que je faisais", se souvient Angelo avant de préciser qu'il ne "repense pas" à cette aventure. Il garde pourtant un souvenir indélébile de sa sortie.

"Une fois l'argent atteint, on se retrouve à 45 au Binion's. Je joue dur et on se retrouve en demi-finales. Le fils Shulman est là au siège 9 et je fais tapis avec A6. Il hésite 10 minutes, tellement longtemps que le Time est appelé... 6 - 5 - 4 - 3 et il paye avec A T alors qu'il avait joué le plomb. Donc je saute, je me lève et je demande pourquoi : "T'as éliminé, mon père l'an dernier !"... Jeff Shulman terminera 7e pour 146 700 dollars, il n'a toujours pas de bracelet, mais a recroisé la route d'un Français lorsqu'il a terminé 5e du Main Event des Worlds Series Of Poker, presque une décennie plus tard, en 2009. Un certain Antoine Saout. Ange, lui, n'a plus jamais atteint les places payées du plus beau tournoi du monde, mais quelques minutes après cet entretien, il ralliera celles de ce Millionaire Maker. Pour s'y forger à nouveau près de trente ans de souvenirs ?

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