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Jonathan Pastore : “Aller chercher un deuxième bracelet”

- 19 juin 2024 - Par Rootsah

Ces derniers temps, deux joueurs français ont fait montre d’une forme olympique sur le circuit live : notre Team Pro Winamax Romain Lewis, qui a compilé trois tables finales en un mois… et Jonathan Pastore. Après avoir pris la cinquième place du Main Event de l'EPT Monte-Carlo début mai, le Manceau a brillamment enchaîné en faisant encore mieux sur son tournoi suivant : il s'agissait du tout premier event de ces WSOP 2024, le Champions Reunion à 5 000 $, sur lequel il termine au pied du podium. À trois semaines d’intervalle, nous avons recueili les impressions du presque champion sur ces deux deepruns, qui nous a aussi parlé de sa carrière pro, de sa vie de joueur et de ses autres passions. Interview d’un gars qui sait où il va, et comment y arriver.

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On commence avec cette table finale à l'EPT Monte-Carlo. Comment analyses-tu cette performance ?

Ce furent six jours assez intenses. Enfin, huit jours, parce que j’avais un peu deeprun le tournoi à 2 000 € juste avant. Je suis content du résultat. C’est la meilleure TF que j’ai fait de ma vie en termes de niveau de jeu produit. Je pense avoir fait très très peu d'erreurs [propos recueillis avant sa première finale aux WSOP 2024], et je suis très reconnaissant d'être arrivé jusqu’à cette finale. J’ai vécu le moment très intensément, et c'est quelque chose que j’avais eu beaucoup plus de mal à faire lors de mon deeprun sur le Main Event des WSOP Europe à Rozvadov [runner-up en 2022 pour 852 949 €] et lors de mon titre sur le 5K 6-max. J’ai eu la chance de pouvoir extérioriser avec des amis autour de moi, en profiter avec eux. Je n’ai pas eu ce côté retombée d’adrénaline. 

Tu semblais confiant avant d'aborder cette TF. Pourquoi ?

Ce sont des situations qui se présentent peu en live, et ce sont des spots que j'ai énormément joué sur Internet il y a quelques années. Au niveau de l'ICM préflop par exemple, ça m’a beaucoup aidé. J'étais très confiant. L’avantage que j'avais sur mes adversaires, c’est que je n’avais aucune pression : globalement j’ai toujours orienté mes décisions pour aller jouer la gagne. C’est ma grande force : être complètement détaché de l’événement. Je n’anticipe rien, je joue main par main, je profite de l’instant.

Au final, quel bilan tires-tu de cet EPT Monte-Carlo ?

Financièrement parlant, c’est un très bon résultat. Je voyais Monaco comme une préparation avant les WSOP, je l’ai abordé de cette manière en sachant que ce n’était que mon troisième EPT. J’ai eu de très bonnes sensations aussi à table, j’avais besoin de volume pour me remettre un peu en selle sur les tournois live, car mars-avril, c’est vraiment le début de ma saison à ce niveau. J’ai beaucoup progressé sur la gestion de la fatigue et de l’adrénaline ces dernières années. J’ai pris beaucoup d'expérience, j’ai appris de mes erreurs. Je me sens vraiment de mieux en mieux pour être très fort dans le moment présent. J’ai donné le meilleur de moi-même, j’ai eu les confrontations pour moi aussi durant les deux derniers jours, mais j’ai vraiment fait ce que j’ai pu avec les armes que j’ai eues. J’ai beaucoup axé mon travail sur les tells ces derniers mois, j’ai pris beaucoup de décisions par rapport à ça, notamment avant la shot clock. 

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Jonathan en fusion avec son rail à Monte-Carlo

Et cerise sur le gâteau, tu enchaînes avec une première finale sur ton premier tournoi aux WSOP 2024, le Champions Reunions à 5 000 $…

Cela fait quinze jours que je suis aux World Series [propos recueillis le 15 juin], et c’est assez fou d’enchaîner alors que je n’ai pas fait de tournoi entre-temps. C’est une bonne préparation pour la suite, et c’est sûr qu’au niveau de la confiance, je ne peux pas être mieux actuellement que ces dernières semaines. L’objectif reste d’aller chercher un deuxième bracelet, voire un troisième. J’en suis tout proche, c’est quand même ma quatrième table finale WSOP en deux ans. Je vais donner le meilleur de moi-même pour cela.

Peux-tu nous raconter ce nouveau deeprun ?

Cela a été vraiment fluide, encore une fois. C’était un tournoi sur trois jours, plus rapide que l’EPT par exemple, donc il y a moins de fatigue. Mais c’est assez particulier, car personne n’était arrivé à Vegas encore. Autour de nous, ça finissait de monter les tables, c'était plutôt une ambiance de fin de festival ! Et je n’étais pas installé dans ma villa : j’ai l’impression que Vegas s’est seulement lancé à partir du moment où j'y ai emménagé. C’est vraiment de bonnes sensations, j’ai vraiment bien joué. Cela me donne beaucoup de confiance pour la suite.

Pastore31Un gain de 132 545 $, d’entrée, cela change t-il quelque chose dans ton programme pour la suite des WSOP ?

Non, pas spécialement. Je vais juste prendre plus d’actions en tant qu’investisseur. Au final, je n’ai même pas joué les tournois à 25 000 $ depuis le départ, car j’ai commencé à faire des points sur le classement Player of The Year des WSOP. Donc j’ai joué davantage de petits tournois, car ils rapportent plus de points. Autant se focaliser sur ça cette année, j’aurai tout le temps de jouer ces gros tournois l’année prochaine. Au niveau du programme, l’objectif est de jouer uniquement des tournois WSOP, de focus jusqu’à la fin, tout jouer entre 600 à 10 000 $, et gagner un bracelet. Faire une table finale c’est bien, mais ce n’est pas un objectif en soi, même si c’est très bien en termes de sensations, car c’est toujours agréable pour les souvenirs de jouer en table télé. Cela me satisfait, mais au poker seule la victoire a une saveur particulière.

Le bracelet, les titres, c’est ce qui te motive le plus ?

Oui. Maintenant, je vais me concentrer sur les EPT, les gros Main Events, les WSOP, éventuellement le WPT Championship en décembre, mais cela fait quand même beaucoup de live. Il y a aussi un pré-Vegas, avec des tournois comme les WSOP-C ou le SISMIX, comme mise en route pour enchaîner avec des grosses périodes comme les WSOP.

Et quelles sont tes ambitions dans le classement WSOP POY, actuellement mené par Scott Seiver ?

Bien figurer. Le gagner, ça va être très compliqué, il faudrait vraiment faire une grosse TF et remporter un bracelet pour que cela devienne envisageable. Top 10 ou Top 20, ce serait bien. J’ai déjà pris pas mal de points, et l’idée est de bien figurer dès mon premier essai pour finir premier Français et premier Européen. Jouer la gagne, ce sera pour plus tard, car c’est dur de gagner si on ne joue pas les tournois de variantes à 10 000 $. Même si cette année, ils ont un peu changé la répartition des points, et que c’est devenu plus accessible pour des joueurs qui ne jouent pas forcément les variantes.

"Je pense qu’on peut créer de gros écarts en live avec les tells"

Tu avais annoncé avoir bossé sur l’aspect "physique" ces derniers temps. Peux-tu nous en dire plus ?

C’est lié à la synergologie, l’analyse des signaux corporels que nous envoie notre adversaire, ce qu’on appelle à la base des tells, une réaction émotionnelle à une interaction. Je tente d'orienter mon jeu vers cela, car je pense qu’on peut créer de gros écarts là-dessus en live : personne ne le travaille, et j'ai vu beaucoup de choses sur des très bons joueurs high-rollers, alors je me dis qu'il y a quelque chose à exploiter. Ils se concentrent sur l’aspect technique, et ils ont raison en soi, mais il y a beaucoup d’autres choses à voir. Il va me falloir des années pour travailler ça, mais l’idée c’est de devenir très bon là-dessus et ça passe par beaucoup d'analyses, de reviews. J’ai la chance de travailler avec le seul coach qui fait ça : il y a 500 synergologues dans le monde, et lui a fait tout son sujet d’études sur le poker, il a fait une thèse d’ailleurs. On est une petite équipe française à travailler sur le sujet.

Tu vois déjà les effets de ton travail sur ces WSOP ?

Oui. Davidi Kitai en parlait dans son documentaire. Au niveau du sourire, c'est quelque chose d’assez flagrant, aussi lié à la discussion. Par exemple à Monaco, la table était un peu crispée, alors j'essayais de détendre l’atmosphère pour voir des émotions plus naturelles. J’ai mis l’ambiance exprès pour observer des émotions plus authentiques, et non pas liées à la pression et à l’enjeu. Et pendant les WSOP c’est incroyable : il y a parfois trop d’informations. Des fois, je me trompe, mais c’est normal, c’est un apprentissage. 

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Justement : Davidi est réputé pour être un expert dans le domaine. Est-il un modèle pour toi ?

C’est un peu la légende dans ce domaine. Je pense qu’il n’y a pas meilleur que lui en Europe à ce niveau, et ça m’inspire beaucoup. J’aime la façon dont il a amené ça, comment il a développé cette image, et bien sûr il reste un exemple. C’est marrant : dans Nosebleed on le voyait discuter avec Alexandre Luneau, et j’ai l’impression que le joueur parfait serait un mix des deux.

Les tournois High-Rollers, c'est dans un coin de ta tête ?

Mon objectif est de jouer les tournois Tritons, et j'ai prévu d'aller les faire à Jeju en Corée du Sud l’année prochaine. J’ai déjà joué trois ou quatre 25 000 $, sans succès, et l’idée est de commencer à tester la scène High-roller. Mais j'attends d’avoir plus d'expérience en synergologie, de devenir performant et compétent dans mon analyse, et surtout d'avoir étudié le field pour dégager un plus gros edge. Car au niveau technique, en me tuant à la tâche, je pourrais peut-être rattraper les meilleurs, mais je n’aurai jamais d'avantage sur eux. Cela passe par l’avènement de la synergologie. Quand je me sentirai prêt, j’irai !

"Dans les moments importants, j’ai toujours été du bon côté de la pièce"

Parlons de ton calendrier global. Pour toi, c’est six mois de live, six mois de online. Pourquoi t’organiser d’une telle façon ?

J’ai vu qu’au niveau social, ça me convenait mieux. J’habite au Mexique et quand je reviens en Europe, je joue principalement en live. J'ai du mal à jouer online sur le fuseau européen, je n’ai plus la force de me coucher à 4 ou 5 heures du matin. Alors j'ai trouvé ce bon équilibre, avec six mois en Europe où je profite de mes amis et de ma famille et du circuit européen. Mais en fait, c’est plutôt huit mois en Europe et quatre mois et demi au Mexique, ce qui me permet de jouer sur des fuseaux horaires américains. Cela permet d’avoir une vie sociale beaucoup plus épanouie, on se lève à des heures pas trop tardives et on se couche plus tôt. C’est toujours plus agréable, ça me permet de trouver un bon équilibre quand je joue online. Et je switche d'un format à l'autre plus rapidement : avant je faisais un mois de live, puis un mois et demi de online, et j’avais trop de mal à me remettre dedans à chaque fois. J’ai juste mieux organisé ma vie, elle est mieux structurée. J’ai eu un déclic l’année dernière, où je voyais que je me sentais moins à l’aise, que je prenais moins de plaisir à jouer. Je me suis posé, je me suis demandé ce qui n’allait pas, et j’ai fait des choix personnels.

Pastore 30Tu sembles estimer avoir été chanceux dans ta carrière. Peux-tu développer ?

Quand je dis chanceux, c’est que dans les moments importants, que ce soit live ou online, j’ai toujours été du bon côté de la pièce. Cela fait un écart financier de 300 000 ou 400 000 €. À Monaco, j’ai gagné un coin flip en demi-finale, et à Vegas j'en ai encore gagné un : Roi-Dame contre paire de 8, exactement le même. Cela vaut beaucoup d’argent. Ce n’est pas pour paraître modeste, c’est c'est la réalité : j’ai toujours eu de la chance dans les moments importants, je suis au dessus de l’EV que j’aurais pu avoir. J’ai des amis à moi qui ont fait beaucoup de deepruns mais n’ont pas connu la même réussite. Cela se traduit par des demies, des neuvièmes ou dixièmes place comme Nico Vayssières sur le 1 500 $ : le coup où il est éliminé vaut 100 000 €. Mais plus on se crée de spots, plus on a d'opportunités, et plus on a de chances de gagner. C’est ma vision des choses.

Comment vois-tu la suite de ta carrière, après dix ans à jouer au poker ?

Cela ne fait vraiment que depuis 2019 que je ne fais que du poker. Entre 2016 et 2019, j’ai aussi alterné avec le tennis une partie de l’année, je donnais des cours à des jeunes. Mais aujourd’hui, je suis focus sur le poker. J'ai soif de titres. Tant que j’ai cette envie qui m’anime et que je me lève chaque jour en me disant que c’est cela que je veux faire, je continuerai. À un moment, je m’étais fixé une date limite, et je me suis rendu compte que ça n’avait pas de sens, car j’étais toujours enclin à faire les sacrifices pour le poker. Tant que j’aurai envie de le faire, je le ferai à 100%.

Le tennis peut-il constituer un projet pour l’avenir ?

J’aurais pu devenir prof de tennis. Quand j’étais plus jeune, mon objectif était d'entraîner les meilleurs jeunes, mais après je suis "tombé" dans le poker. J’accompagnais le directeur départemental qui s’occupait des meilleurs jeunes, et j’ai eu mon diplôme d’initiateur fédéral à 15 ans alors qu’il fallait en avoir 18. Puis j’ai eu mes deux diplômes suivants à ma majorité. Le troisième diplôme est le diplôme d’État que je n’ai jamais passé encore car je n’ai jamais eu le temps, ni le classement requis. Peut-être que ce sera un objectif à terme, ou alors reprendre un club de tennis, car ce sport reste l’une de mes plus grandes passions.

Pastore-YoshiDurant l’EPT puis sur ces WSOP, un caméraman te suit partout… Peux-tu nous en dire plus ?

Mon ami vidéaste Yoshi (photo ci-contre) m’a suivi pendant tout le festival EPT, et on a prévu de faire un film documentaire qui est prévu pour mi-septembre à peu près. Il n’y aura pas que moi dedans, mais aussi Virgile Turchi, filmé pendant son deeprun FPS notamment, et peut-être une partie à Vegas. On va voir comment on quantifie ça, car on a énormément de contenu ! Je rentre en France début août, et on va passer tout le mois à regarder ça. L’idée de base est vraiment de mettre le poker français en avant. Le problème c’est que je vois beaucoup de projets qui se concentrent sur une seule personne, et je me suis dit : "Pourquoi on ne se focaliserait pas sur la commu française sur ce festival, sur les joueurs amateurs aussi, qu’on voit le côté entraide du rail français ?" On est la nation la plus soudée, c’est bien de pouvoir le montrer aux yeux du monde.

Quand tu n'es pas en déplacement sur le circuit, tu joues aussi sur Winamax ? Des perfs récentes à signaler ?

J’ai gagné trois Wina Series, et le dernier, c’était le Heads-Up Championship en janvier. J’ai aussi un bracelet Mini-WSOP, j’ai dû gagner tous les tournois de la grille je pense. Quand je rentre en France, je joue beaucoup sur Wina, et les tournois les plus chers de la grille quand je suis à l’étranger.

Ta victoire sur le 6-handed des WSOP, ça vient de cet entraînement en ligne sur ce format ?

Je pense que ça nous aide beaucoup par rapport aux ranges, car les Américains s’adaptent beaucoup moins. Il y a aussi ce côté très agressif, ça joue en 3-bet. On a cet avantage, on sait qu’on doit jouer plus de mains, cela joue notamment sur les fins de tournois. Est-ce que cela justifie toutes les perfs françaises en 6-max aux WSOP ? C’est possible que ça ait un impact.

Crédits photos :
Instagram Jonathan Pastore
rav_yoshi

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