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Les plus belles des retrouvailles

- 10 novembre 2021 - Par Benjo DiMeo

Aéroport« Cela faisait 600 jours que nous n’avions pas pu prononcer ces mots : Welcome to Fabulous Las Vegas ! »

Lorsque la voix de l’hôtesse de Virgin Atlantic a résonné dans les haut-parleurs du Boeing 787-9 en provenance de Londres, les 258 passagers trépignaient d’impatience dans leurs sièges depuis déjà un petit moment. Et les applaudissements qui ont suivi cette annonce nous ont semblé bien plus nourris et enthousiastes que d’ordinaire. Après vingt mois de travel ban, l’atmosphère de fête entourant la réouverture des frontières des USA à plus de trente pays était palpable bien avant le décollage. Dans le terminal 3 de l’aéroport d’Heathrow, inondé d’équipes de télévision et de voyageurs aux valises aussi grosses que leur excitation à l’idée de traverser de nouveau l’Atlantique, des mannequins en tenue de showgirls distribuaient des répliques miniatures du drapeau américain tandis qu’un sosie d’Elvis prenait la pose, guitare en bandoulière. Dommage que l’état actuel des relations diplomatiques entre la France et les USA nous ait privé de scènes bon enfant de ce genre à l’aéroport Charles de Gaulle au moment de prendre notre premier vol trois heures plus tôt. Mais qu’importe. On était de la fête aussi.

AéroportArrivés à McCarran, un comité d’accueil similaire nous attend. Mais avant, détour obligatoire par les guichets d’immigration. Malgré l’atterrissage d’un avion plein à craquer en provenance d’Europe, le premier depuis mars 2020, très peu de guichets sont ouverts et ce n’est qu’après une bonne heure de queue qu’un placide officier de l’U.S. Customs and Border Protection tamponnera notre passeport. Si les Américains ont bel et bien retrouvé leur sens de l’hospitalité, celui-ci s’accompagne de la même absence d’empressement que dans le monde d’avant. Pas grave : des goodies nous attendent à la sortie. On chope une casquette lettrée du nouveau slogan de la ville (fini l’usé What happens in Vegas stays in Vegas, maintenant le mantra est What happens here only happens here), et nous voilà à l’air libre. Habitués à être cloués sur place par la chaleur étouffante et l’odeur âcre du bitume bouillant lors de nos séjours estivaux, la fraîcheur de la brise automnale nous prend de court, mais les 27° affichés sur le thermomètre ne nous font pas regretter Paris. Quelques minutes plus tard, on retrouve avec bonheur nos automatismes (et une boîte automatique) au volant de la voiture de location. Virage à droite en sortant de l’agence, encore à droite au feu rouge, puis toujours à droite pour attaquer Las Vegas Boulevard par la face Sud. On laisse sur notre gauche l’emblématique panneau dessiné par Betty Willis en 1959 - il y a toujours autant d’attente pour prendre un selfie - car les retrouvailles avec le Strip n’attendent pas. Home sweet home! Petit jeu traditionnel : repérer les nouveaux buildings, et compter ceux qui ont été détruits depuis notre dernière visite. Impossible de louper l’Allegiant Stadium sur notre gauche, derrière l’autoroute I-15 : le stade le plus cher du monde (2 milliards de dollars pour 70 000 places) a été inauguré en juillet 2020, permettant d’offrir à Las Vegas les Raiders, la première franchise NFL de l'histoire de la ville. En revanche, le nouveau casino dont tout le monde parle est trop loin de notre vue. La visite du Resort World, projet à 4,3 milliards abritant 40 restaurants et dans lequel les plus grosses parties de cash-game se déroulent désormais (si l’en croit la rumeur) devra attendre.

In N OutNous n’avons même pas eu le temps d’atteindre notre première destination (In-N-Out Burger, les lecteurs fidèles n’en seront pas surpris) que la nuit nous saute dessus sans prévenir. Ajoutez à cela vingt heures de voyages dans nos pattes, et les 17 heures affichées sur l’horloge en paraissent 23. C’est le moment de retrouver le Rio. Pas de villa en banlieue cette année pour les reporters Winamax : ce voyage organisé en urgence, qui ne tenait qu’à l’ouverture des frontières en dernière minute, se déroulera au plus près des World Series of Poker. Le mal-aimé Rio reste perpétuellement dans l’ombre du Strip, ses deux tours décaties se tenant debout à l’écart de l’artère principale telles des écoliers timides exclus à la récré des bandes d’élèves populaires. Surprise après avoir posé les bagages : les couloirs menant vers le centre de convention sont bien calmes. On passe devant les restaurants (soit fermés, soit désertés) pour atteindre la Pavilion Room. Dans la plus grande salle des WSOP ne s’agitent que quelques cash-games et un super satellite pour le Main Event. On met un pied en Brasilia… et on le retire aussitôt : ce n’est pas le premier Day 1 du Little One for One Drop qui nous intéresse ce soir. On parvient enfin à la salle maîtresse, l’Amazon Room. Après un Day 1D mastodonte (2 550 joueurs), c’est un Day 1E pépère sur lequel nous tombons - à peine 797 joueurs, en attendant le contingent international qui arrivera juste à temps pour le dernier Day 1 organisé mardi.

RioPas grand-chose à voir autour des tables : retour dans les couloirs. On les emprunte masqués. L'obligation de porter cet appendice de l’âge du Covid, plus le fait que nous n’avons croisé que très peu de joueurs de poker en chair et en os depuis deux ans, rend très ardue la reconnaissance de visages pourtant très familiers. Hé regarde ! Y a le sosie de Mikedou qui se dirige vers les toilettes. Ah non : en fait c’est le vrai Mikedou. Retrouvailles, accolades, on va au bar, tu nous accompagnes ? Tu es encore dans le One Drop, bien. Plus tard, sans faute hein ? Un joueur qui n’a pas de tournoi au programme aujourd’hui, c'est Pierre Calamusa, et c’est avec plaisir qu’il s’assoit sur un des tabourets libres autour du bar principal du casino, dont le comptoir en forme de fer à cheval est connu de tous les joueurs des WSOP sous le nom de Hooker Bar, en raison des négociations d’ordre sexuel qui s’y déroulent à toute heure du jour et de la nuit - des transactions depuis toujours illicites à Las Vegas, malgré une croyance tenace. Auteur d’un Day 1A réussi, LeVietF0u a le temps de souffler, et de siffler (un Perrier), après un mois marqué par deux belles finales WSOP en Turbo. « Je n’ai pas été sur le Strip de tout le séjour. Avec les années qui passent, je me rends compte de toutes les conneries que l’on peut éviter en n’y mettant pas les pieds. Au final c’est surtout un endroit qui sert à se faire voler sa thune de la façon la plus crasse possible. On te bourre la gueule, on te fait jouer, on continue de te bourrer la gueule, jusqu’à qu’il ne reste plus rien. » Le Pierre Calamusa modèle 2021 est d’humeur sage, et cela tombe bien : nous avons pris dans nos bagages Fausto, un jeune reporter découvrant Sin City pour la toute première fois. Un conseil pour notre bizut ? « Tu pars explorer la ville avec seulement 100 dollars en poche, rien de plus. C’est ton budget pour t’amuser. Tu fais tout ce que tu veux avec, mais tu ne vas pas plus loin. » En plus de devoir affronter la faune des WSOP, Pierre a dû faire face à une autre menace lors de son séjour, bien différente mais tout aussi dangereuse : les caméras de TF1, qui ne le quittent pas des yeux depuis leur arrivée. « Ils tournent un long format, ça va s’appeler L’Empire du Jeu. Ça va parler aussi des courses hippiques, des échecs, de l’e-sport. Là-dedans, je serai le joueur de poker. » Sur le High Roller à 25 000 $, son premier tournoi de l’automne, la présence des caméras a semble-t-il pesé sur sa stratégie. « Dès la première main, j’ai eu un spot super relou. J’aurais pu sauter direct. C’était vraiment close. Et c’est là que j’ai préféré abandonner le coup, penser à mon sponsor, à l’image que je vais donner. Bon, j’ai quand même sauté dix minutes après [rires]. Et là, j’ai flippé. Je suis imaginé lancé dans un Vegas qui commence avec moins 25K, et derrière une pente qui part tout droit vers le fond : que des busts pendant un mois, devant les caméras. J'aurais fait un super pro du poker ! Heureusement, derrière ça s’est très bien passé. »

Strip23 heures. On tombe de sommeil. Certains ont envie de découvrir le Strip by night, d’autres de faire des provisions dans les dispensaires de cannabis, dont les produits tout à fait légaux embaument désormais toutes les artères passantes de la ville d'un fumet suffisant pour donner le vertige à n'importe quel non-fumeur. Nous, on passe notre tour. Six heures plus tard, la même surprise que la veille, mais à l’envers : les rideaux de la chambre sont déjà transpercés par la lumière du soleil naissant. Aucune raison de traîner au lit. Petit déjeuner XXL dans un diner voisin, il faut faire des provisions car le prochain repas n'est pas pour tout de suite. Récupération des accréditations. Nouveauté cette année sur nos badges presse : un code couleur avec trois différents niveaux d’accès. Soulagement : en tant que partenaire officiel des WSOP, Winamax a droit à la couleur verte. Comme chaque année, on pourra donc se promener librement entre les tables et prendre toutes les notes et photos dont on aura besoin. Ce n’est pas le cas de tous les confrères, certains pourtant habitués du Rio depuis plus de dix ans.

Davidi Kitai & Jack EffelÀ 11 heures, le premier Day 2 est lancé dans une Pavilion pleine à craquer mais c’est à midi, avec le Day 1F et l’arrivée in extremis de centaines de joueurs internationaux, que les World Series of Poker vont enfin de nouveau mériter le premier mot de leur appellation. Le matin même, on se disait que le coup d’envoi serait forcément donné par un joueur venu de loin, et on rêvait à voix haute en songeant que Davidi Kitai serait parfait pour le rôle. Magie magie, voilà que sur le podium apparaît le Génie, aux côtés de Jack Effel. On devra probablement remercier Grégory Chochon, le frenchie des WSOP, pour avoir suggéré l’idée au tournament director des WSOP. À quelques mètres de là, Gaëlle Baumann sourit comme une enfant venant de croiser le père Noël. Elle aussi va toucher ses premières cartes en vingt mois, et pour cela elle est arrivée à l’heure. Pas question de late reg : « Je préfère être là fatiguée que ne pas être là ! » Même trépignation du côté de Louis Linard. Pour le Lillois, une fois l’ouverture des frontières acquises, la chose était entendue : ne pas venir était impensable. Que ressent-on à ce moment ? « Un mélange de pression, de nervosité et d’excitation. Je n’avais pas gagné de ticket en ligne, mais comme j’ai fait une très bonne année… » Partout autour des tables de l’Amazon Room, des joueurs ayant à peine eu le temps d’ouvrir leur valises, aussi crevés qu’heureux : Franck Kalfon, Jérôme Zerbib, Mickael Guenni, Benoît Lam, Moundir, et un Bruno Fitoussi qui peine à nous reconnaître - il nous a fallu tomber le masque pour le faire réagir. Avec son afro de Krusty le clown, lui ne souffre pas de ce genre de souci.

CroupierCela fait déjà quinze minutes que le remix de l’Ecstasy of Gold de Morricone, hymne quasi-officiel du Main Event, tourne en boucle. Retard à l’allumage ? On dirait que certaines tables manquent de croupiers. Des superviseurs sont promptement depêchés pour colmater la brèche. Témoin Dan, cravate jetée sur l’épaule afin de pouvoir brasser les cartes proprement : « J’adore quand ils me demandent de passer à table : je suis debout toute la journée, ça me fait des vacances ! »

Le lancement du Day 1F nous permet d’obtenir un début de réponse à une question qui nous angoissait depuis de longs mois. Comment il allait se passer, ce retour au boulot de « couvreur » ? Est-ce qu’on allait se souvenir de comment il faut faire pour suivre un tournoi live ? La réponse n’est finalement pas si surprenante : rien n’a changé, ou presque. Quelques minutes auront suffi pour effacer ces 18 mois d’absence, et c’est sans effort que l’on chasse la poussière de notre costume d’observateur privilégié, que l’on nage d’une brasse rapide au milieu de l’océan de tables, que l’on hôche la tête pour faire signe de loin à tel visage familier, que l’on tend notre poing fermé à telle connaissance, et que l’on échange quelques banalités avec un vieux copain, comme si on s’était quittés la semaine dernière et non début 2020. Finalement, c'était peut-être le meilleur moment possible pour retrouver tous ces gens : sur la plus belle compétition du monde, celle dont l'absence s'est faite le plus cruellement ressentir, celle qui réjouit simplement à l'idée qu'elle va débuter.

JoueursC’est ce mercredi que les reporters Winamax commenceront véritablement le suivi des WSOP en « présenciel » . Depuis le Day 2CEF du Main Event, qui débutera à 11h, heure locale (20h en France) jusqu'aux gros High Rollers à 100 000 et 250 000 $ programmés en fin de festival, en passant par la table finale du Big One, disputée sur deux jours les 16 et 17 novembre, attendez-vous à des rafales d’infos, anecdotes et photos en continu, à raison d’un post par heure jusqu’à qu’il ne reste plus qu’un seul joueur en course. C’est tardivement que nous rejoignons le marathon, mais notre excitation est intacte.