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Chris Moneymaker et David Oppenheim rejoignent le Hall of Fame

- 17 juillet 2019 - Par Benjo DiMeo

Hall of Fame
A chaque édition des World Series of Poker sa nouvelle vague d'entrants dans le Poker Hall of Fame. Créé au Binion's Horseshoe en 1979, ce "cercle des légendes" est géré par Caesars depuis 2005 et comme chaque année, les débats ont fait rare quand à la légitimité des potentiels entrants.

"Chris Moneymaker a t-il sa place au Hall of Fame ?" se demandait Flegmatic avant le Main Event, au moment où les votants finissaient de remplir leur bulletin. Une question hautement clivante dans la grande famille du poker : en devenant en 2003 le premier joueur à remporter le Main Event des WSOP après avoir gagné son ticket via un satellite en ligne (pour 86$ !), l'amateur du Tenessee fait incontestablement partie de l'Histoire du poker avec un grand H. Mais certains pros (comme Daniel Negreanu) se sont permis de rappeler quelques-uns des critères d'éligibilité pour rejoindre le Hall of Fame : avoir joué en high-stakes, avoir tenu la distance sur une longue période, et avoir gagné le respect de ses pairs.

Des distinctions que Moneymaker ne peut se vanter de posséder, n'ayant jamais véritablement réédité son coup d'éclat au cours des années ayant suivi sa victoire sur le Main Event. Le Hall of Fame, disent ces critiques, c'est fait pour des légendes du jeu comme Doyle Brunson, Phil Hellmuth, Stu Ungar, Phil Ivey, et pas pour un "one hit wonder" tel que Moneymaker.

Chris Moneymaker
A ces arguments, d'autres ont répondu que des personnages historiques comme Benny et Jack Binion (le combo père-fils ayant fait naître les WSOP en 1970), Jack McClelland (mythique "tournament director"), Mori Eskandani (producteur de télévision derrière High Stakes Poker et les WSOP d'aujourd'hui, entre autres) ou Henry Orenstein (inventeur de la technologie "hole cam" qui a révolutionné le poker à la télévision) ont chacun à leur tour rejoint le cénacle au fil des années.

Bref, le HoF, ce n'est pas seulement pour les pros du poker, car il existe un critère d'éligibilité alternatif, que certains considèrent comme tout aussi important : avoir contribué à la croissance et au succès du poker. Et qui peut nier que que Chris Moneymaker fut l'un des grands catalyseurs du boom du poker qui a secoué la planète au mileu des années 2000 ? L'année après sa victoire, le field du Main Event a triplé, gonflant tellement qu'il a fallu installer des tables en dehors du Binion's Horseshoe, au beau milieu de Fremont Street. L'année suivante, les WSOP déménagaient au Rio, les sites en ligne poussaient comme des champignons et chaque semaine voyait un nouveau  évènement live apparaître sur la carte du globe.

David Oppenheim
Alors, qui pour cette année ? Un pro ou un influenceur ? Le HoF s'agrandit de deux membres à chaque édition, et cette année, toutes les opinions ont eu voix au chapitre : Chris Moneymaker a bel et bien été élu, mais en compagnie d'un compétiteur aguerri, un vrai pro, aussi efficace en tournoi que sur les cash-games les plus chers : le discret mais redoutable David Oppenheim. L'Américain n'a jamais remporté de bracelet mais a disputé trois fois la finale d'un des tournois les plus durs (le PPC 50K$), et a son rond de serviette à la Bobby's Room depuis plus de quinze ans. Il est considéré comme l'un des meilleurs joueurs de Limit Hold'em de l'histoire.

Ces deux joueurs aux profils bien opposés sont les 57e et 58e intronisés dans le cénacle. "Je parie que parmi les votants, les joueurs ont fait pencher la balance pour Oppenheim, alors que les journalistes ont choisi Moneymaker", a réagi Kevmath sur Twitter. Le comité de vote pour le Hall of Fame est en effet composé de deux catégories bien distinctes : les membres encore vivants (30 cette année), et un panel de 21 journalistes. Chaque année, les votant doivent répartir un total de dix points entre zéro, un, deux ou trois des 10 joueurs sélectionnés. L'ami Kevmath voit probablement juste : faisant partie de ce panel depuis 2010, j'ai cette fois choisi de miser l'intégralité de mes dix points sur Moneymaker. Franchement, imagine t-on raconter l'histoire du poker au 21e siècle sans y consacrer un chapitre entier au gaillard ? C'est le choix que j'ai fait, quitte à evincer des joueurs méritants comme Mike Matusow, Ted Forrest ou Huck Seed, tous présents sur la liste. Bah, pas grave : tous restent éligibles pour la prochaine édition.

Le cure-dent magique du deep run

- 3 juillet 2019 - Par Tapis_Volant

J-P Besançon est dans les chipleaders à 44 left
Retour sur la recette magique pour deep run
Event #64 : Crazy Eights No Limit Hold'em 888 $ (Day 3)

JP Bet

Sans doute inspiré par la 3e place de Sandrine Phan sur le Ladies et son deep run deux jours plus tard sur le Deepstack Championship (15e), un ex-employé de Winamax s'illustre également au Rio... et cette fois, c'est sur le Crazy Eights que ça se passe, puisque Jean-Pierre Besançon, a.k.a J-P Bet ou Betteur, auréolé du drapeau australien sur WSOP.com, fait partie des chipleaders de l'épreuve à 44 left.

Si la table finale et le bracelet sont encore loin, la perf' est déjà bien là, sur un tournoi qui a généré un total record de 10 185 entrées, dont 7 pour le héros de cet article. Trader quand il est entré chez Winamax, J-P était déjà un gros joueur de cash-game online où il jouait en NL1K et NL2K. Ses performances en tournois jusqu'à maintenant restent anecdotiques, un deep run sur le Main Event WSOP en 2013 (619e pour 19k$), un sur l'EPT Deauville en 2015 (76e pour 9k€) et pas grand chose d'autre.

Venu à Vegas avec son frère pour " jouer deux ou trois tournois " et partageant son périple avec ses trois potes Jonathan Guez, Vincent "Le-Capoteur" Dupuy et Adrien Favre, J-P s'est laissé engrainer par Pierre Calamusa pour mettre trois bullets dans le 1K$ de l'Aria, puis a pris part au Crazy Eights, où il a donc mis 7 bullets pour monter enfin un stack. Superstitieux comme beaucoup de joueurs de poker, J-P et sa bande vivent ensemble ce deep run qui pourrait finir en apothéose. Et ils ont développé une recette magique pour passer les flips, que me raconte Jonathan.

" On joue tous les soirs au Craps depuis qu’on est arrivé à Vegas. A chaque fois qu’on s’installe, on regarde le look des gens autour de la table pour voir si elle est bonne. Un des premiers soirs, on arrive, y a un ricain à table avec sa meuf, il a une petite chemise chelou et il a un cure-dent. C’est à lui de lancer les dés, et il fait une énorme série. Plein de bons lancers, toute la table se régale, c'était magnifique. Il avait son petit cure-dent et on a bien run good. Quand la série s'arrête, on a faim. On est au Bellagio et on repère un resto de Noodles. On commande, la serveuse nous fait attendre 10 minutes. Et on voit une réserve de cure-dents, on en prend une tonne, et on refait un run au craps avec tous un cure-dent dans la bouche. Les pâtes attendent et nous, on a pris 2k$ en 20 minutes. On se dit que ces cure-dents font run good, tu te sens protégé, tu touches du bois, en fait ! Depuis, dès qu’on s'inscrit sur un tournoi, on prend un cure-dent. A chaque pause, on change de cure-dent. Un cure-dent neuf toutes les deux heures. On a des cure-dents partout dans la chambre. On se sent immunisé. S’il fait table finale, tout le monde aura des cure-dents dans le rail, on les distribuera. On est la ToothstickTeam "

Rail_JP

Superstitieux, les joueurs de poker ? Jonathan me confie que " c'est un peu comme le mec qui change pas de caleçon pendant son deep run sur le Main Event. Tu prends la même routine. Tous les matins, on se prend un petit muffin fourré au Nutella. Day 2, J-P en a pris deux, Day 3, il en a pris trois. Si y a Day 4, il va en prendre 4. On descend au même moment tous les matins, je commande le Uber, on refait exactement les mêmes choses. C’est débile, mais ça se passe bien comme ça donc on continue. "

Jonathan et Vincent m'apprennent que J-P n'a qu'un seul but sur cet Event : aller en table finale. Même s'il finit 15e de l'épreuve, il sera déçu. Depuis trois jours, conscient qu'il a de bonnes chances, il joue son a-game et n'est pas le genre à aller spew 50 blindes avec une paire de 3, J-P vient tout juste de passer à 18,5 millions de jetons (soit 2 averages) en doublant avec une couleur max contre la 3e couleur max. Selon lui, son adversaire l'a un peu livré, puisque le français l'a quand même 3-bet shove sur la river.

Partageant une chambre avec lui au Bellagio, Jonathan ajoute que " J-P commence à prendre à coeur le tournoi. Hier soir, tu sentais l’adrénaline dans la chambre, c'est normal, tu commences à y croire. Au Day 3, t’y crois sans y croire. T'es conscient que tu peux faire deux rois contre deux as, et que ce sont souvent des flips de range. Il a encore 75% de chances de bust, mais bon, ça commence à se rapprocher ! On a quelques swaps, bien évidemment. On vibre avec lui. "

Déjà à ses côtés en fin de Day 2, alors que J-P venait à peine d'apprendre qu'il gagnait enfin de l'argent sur le tournoi (Il a mis 6 216 $ dans le tournoi, tout de même), Jonathan Guez, Adrien Favre et Vincent Dupuy ont certes quelques pourcents mais c'est surtout par amitié qu'ils assistent dans le rail au deep run de leur pote.

A noter que Leo Margets est également encore présente dans le tournoi avec un petit tapis de 4,6 millions (une quinzaine de blindes) et que trois autres français survivent également avec peu de jetons, Jean Fabre, Allan Tirel et Alexandre Fradin.

Le vainqueur de l'épreuve repartira avec la somme colossale de 888 888 $ et les rescapés sont d'ores et déjà assurés de remporter 17 166 $, de quoi acheter une petite tonne de cure-dents pour deep run le Main Event.

Un étrange anniversaire

- 1 juillet 2019 - Par Benjo DiMeo

Au milieu d'affluences record sur les tournois, le dîner de gala célébrant la 50e édition des WSOP est passé inaperçu
Les joueurs de 2019 en ont-il encore quelque chose à faire de l'Histoire du poker ?


50 Honors
Vous êtes passés à côté des First Fifty Honors, la soirée commémorant 50 éditions des World Series of Poker ? Rassurez-vous : vous n'êtes pas le seul. Ici à Vegas, personne n'est venu à ce gala, ou presque... et il y a fort à parier que parmi la poignée qui s'y sont rendus, la majorité oubliera bien vite ce total non-évènement. Mais qu'est-ce qui a bien pu merder ?

Evidemment, qu'il fallait célébrer comme il se doit cette milestone des 50 éditions, dont aucun autre festival de poker au monde ne peut se targuer. Evidemment, qu'il fallait mettre les petits plats dans les grands, organiser un grand raout au Rio, ouvrir le carnet d'adresses pour rameuter des VIP, inonder la salle de bouffe et de cocktails et, pour faire bonne mesure, de distribuer quelques trophées à une poignée de joueurs ayant marqué le festival depuis 1970. En rachetant la marque WSOP en 2005 après la faillite du Binion's Horseshoe, Caesars a hérité du plus beau patrimoine que possède le poker : on leur en aurait voulu de ne pas célebrer comme il se doit cette étape symbolique.

Et pourtant. En arrivant samedi soir à l'heure prévue, c'est une salle de bal tristement vide qui nous attendait. On ne peut pas dire que Caesars avait fait les choses a moitié, c'était même plutôt l'inverse. La gigantesque Brasilia Room (98 tables de poker en temps normal) avait été intégralement réquisitionnée, les tables de banquet dressées avec soin, l'open bar dégueulant en carburants de toutes les couleurs et d'expansif buffets remplis à ras-bord s'étalaient le long de chaque mur. Une seule chose manquait : des gens. En coulisses, on a repoussé le coup d'envoi en loucedé, sans que cela n'y change grand chose. À un moment, il a bien fallu se lancer.

"Wow ! Qui aurait cru qu'il était si difficile d'organiser une distribution gratuite de crevettes ?" Ty Stewart, l'un des grands patrons des WSOP, a tenté de détendre l'atmosphère devant l'ocean de tables clairsemées. Rires nerveux. Juste derrière, les emblématiques commentateurs ESPN Lon McEachern et Norman Chad en remettront une couche : "Comme vous avez pu le constater, la cérémonie de ce soir est jouée en 6-max !"

Brasilia 50 Honors
Une demi-heure après le coup d'envoi de la cérémonie : photo réalisée sans trucage

Il valait mieux en rire, assurément, mais d'un rire jaune : à ce moment, les organisateurs s'étaient probablement déjà rendus compte qu'ils s'étaient tirés une balle dans le pied en restreignant cet évènement aux seuls détenteurs de bracelets WSOP, ainsi qu'à une poignée de VIP et journalistes. Oui, je ne vous avais pas dit : la soirée était privée ! De nos jours, les joueurs ayant remporté un bracelet se comptent en milliers, et hormis les vingt noms que vous retrouvez chaque année dans des listings du style "Les meilleurs joueurs n'ayant pas encore gagné un titre WSOP !", à peu près tous les grands pros que vous connaissez en ont gagné au moins un. Et pourtant, je n'en ai croisé qu'une toute petite poignée samedi soir dans la Brasilia Room.

La question mérite d'être posée : pourquoi faire d'une célébration telle que la 50e édition des WSOP un évènement exclusif ? Le poker (et donc les WSOP) est censé être quelque chose en tous points inclusif, où le fric est le seul dénominateur : pour peu qu'on dispose du buy-in en poche, n'importe qui peut jouer, quel que soit son âge, son sexe, ses origines, sa religion, ou que sais-je d'autre. Les dizaines de fans de poker, les amateurs, les petits joueurs, les touristes, les fans, ceux qui n'ont pas de bracelets mais se pressent derrière la barrière pour prendre des selfies pendant le PPC à 50 000 $, ceux qui passent des heures dans les gradins du podium TV pour le Main Event, ils n'étaient pas conviés. Tout au plus leur avait-on demandé de voter sur Internet pour désigner les joueurs les plus emblématiques de l'histoire du festival. Quand est venue l'heure de remettre les trophées aux gagnants, ces randoms n'étaient pas de la fête, et les détenteurs de bracelets WSOP non plus. Preuve, s'il était besoin de l'apporter, que lorsqu'un joueur revient au Rio après avoir remporté un bracelet, c'est pour remporter d'autres bracelets, pas pour rester assis passivement devant une cérémonie corporate. A mi-chemin de la cérémonie, devant l'évidence du ratage, les portes se sont finalement ouvertes au public : une décision de dernière minute qui n'a pas suffi.

Lorne / Norman Chad
J'ai cherché sur les réseaux sociaux : je n'ai pas trouvé de tweets ou de posts aigris expliquant la désaffection des pros pour les First Fifty Honors. Cela ne m'aurait pas étonné : comme toutes les organisations occupant une position dominante, les WSOP sont critiqués, plus que n'importe quel autre festival. Structures, horaires, réparition des prix, restauration, qualité du matériel et des installations : tout est critiquable et jour après jour, les joueurs font valoir leur droit au statut de client roi. Quelquefois à tort, plus souvent à raison, mais peu importe : c'est au sommet qu'on est le plus seul et le plus attaqué. Mais là, pas d'appel au boycott chez les pros, pas de railleries, pas de cynisme. Rien. Peut-être qu'ils s'en foutaient, tout simplement. Peut-être que célebrer l'histoire du poker n'intéresse que ceux qui ont intérêt à ce qu'elle soit écrite en lettres d'or : organisateurs de tournois, journalistes, communiquants et autres insiders d'une industrie pensant plusieurs milliards. Et sûrement qu'ils avaient d'autres chats à fouetter en ce samedi soir, les pros : chaque jour d'été qui passe voit ses deux douzaines de nouveaux tournois débuter un peu partout sur le Strip et Downtown, dans toutes les variantes et à tous les prix, et c'est le week-end que les tables de cash-games sont les plus juteuses, remplies de touristes venus des aéroports de toute l'Amérique. Mais c'est quasiment une certitude: si l'on avait ouvert cette cérémonie à tous, les pros comme les fans, il y aurait eu la queue dehors pour écouter les discours de Daniel Negreanu, Chris Moneymaker, Justin Bonomo et Doyle Brunson, tous salués pour la marque qu'ils ont laissé sur les WSOP ces 50 dernières années, et la fête se serait prolongée jusqu'à épuisement du bar.

Doyle Brunson / Jack Binion
Un seul moment à véritablement retenir de cette soirée que je n'ai pas eu le coeur de subir jusqu'au bout : voir Jack Binion et Doyle Brunson discuter et rigoler comme les vieux copains texans qu'ils sont. Les deux ont écrit les premières pages de la légende des WSOP, et par extension du poker. Le premier en faisant naître le festival au début des années 70 sous l'égide de son père Benny. Le second en devenant le premier collectionneur de bracelets de l'histoire. Mais ce moment, aussi émouvant qu'il fut, m'a aussi rappelé que nous sommes nombreux à être nostalgiques d'une époque que nous n'avons pas connue. Que ne donnerions-nous pas pour être transportés dans le temps, au coeur du Binion's de 1974 ou 1997 ! On paierait cher pour s'assoir à table avec Jack Strauss, Stu Ungar, Puggy Pearson et Johnny Moss. On rêverait d'être aux premières loges pour observer Johnny Chan en heads up face à Phil Hellmuth ou Erik Seidel. Mais très vite, on perdrait patience devant les tables 10-handed, on hurlerait contre des structures boucherie, on s'évanouirait devant des payouts n'obéissant à aucune logique, et l'on serait définitivement achevé par toutes les combines, petites et grosses, qui étaient tacitement admises et monnaie courante à une époque où le règlement d'un tournoi tenait sur une carte postale et où aucune organisation de type TDA n'essayait de standardiser un tant soit peu les codes et pratiques en vigueur à table. Et cette édition 2004, celle du record absolu de croissance, on en parle ? Cette année-là, après Moneymaker, on était passé de 800 à 2400 joueurs, du jamais vu, mais si on avait eu Twitter, on aurait tous gueulé en caps lock du matin en soir : la place manquait tellement dans le Binion's décrépi qu'il avait fallu mettre des tables sous le cagnard de Fremont Street (!) et supplier les casinos voisins de prêter un peu de leur espace. Le bordel total, l'anarchie.

Depuis maintenant 14 ans, la giga-corporation Caesars est garante du patrimoine des WSOP, un festival créé par une petite famille texane. Elle se doit de respecter et faire honneur à cet héritage, mais elle se doit aussi de le faire évoluer et grandir année après année. Et de ce côté-là, on peut dire qu'ils ne s'en tirent pas trop mal : malgré la concurrence des autres casinos de Vegas, les affluences continuent de grimper année après année, les structures n'ont jamais été aussi belles, et les prize-pools aussi. Les formats anciens en voie de disparition sont maintenus au programme (n'allez pas chercher un tournoi de Stud ou de Deuce to Seven sur un EPT ou un WPT), tandis que les buy-ins plus accessibles se multiplient pour faire le bonheur des joueurs amateurs. Les problèmes demeurent, certains préoccupants (on vous parlait hier des conditions de travail peu enviables des croupiers), mais ils ne sont pas l'apanage des WSOP. Les joueurs sont relativement bien écoutés, les tournois et règlements évoluent pour tenir compte de leurs remarques. Le bracelet reste plus que jamais LE trophée ultime du poker et le Main Event qui débute mercredi sera comme chaque année le plus gros tournoi de poker du monde.

Avec First Fifty Honors, Caesars n'a pas démontré son expertise en organisation de soirées. Peut-être qu'ils feront mieux pour la centième édition, mais en attendant, pour ce qui concerne les tournois de poker, les joueurs n'ont aucun souci à se faire. Ne cherchez pas l'âge d'or du poker dans le passé : c'est maintenant que vous êtes en train de le vivre.

Cliquez-ici pour consulter le communiqué de presse publié après la cérémonie. Il est forcément un poil moins tranchant que cet article, mais vous y découvrirez les prix remportés par le quintet Doyle Brunson / Phil Hellmuth / Chris Moneymaker / Daniel Negreanu / Justin Bonomo.

Chris Moneymaker a-t-il sa place au Hall of Fame ?

- 1 juillet 2019 - Par Flegmatic

Le débat est relancé alors que les votes courent jusqu'au 8 juillet

Chris Moneymaker

En 2018, sur la scène de l'Amazon Room pour donner le coup d'envoi du Day 1C du Main Event.

Chris Bjorin, David ChiuEli Elezra, Antonio Esfandiari, Chris Ferguson, Ted Forrest, Mike Matusow, Chris Moneymaker, David Oppenheim et Huckleberry Seed : telle est la liste, par ordre alphabétique, des dix joueurs nommés cette année pour intégrer le Poker Hall of Fame. Institution tout ce qu'il y a de plus virtuelle - ne vous imaginez donc pas de banquet annuel avec open bar et petits fours - celui que nous appellerons ici le PHoF n'en reste pas moins une vénérable confrérie, qui confère à ses membres gloire, prestige et une certaine forme d'immortalité pokeristique. Voyez-y notre version à nous du Walk of Fame sur Hollywood Boulevard, sans les touristes qui vous marchent dessus à longueur de journée.

Créé en 1979 par Benny Binion pour honorer les plus grands noms de notre jeu favori (et servir d'attraction touristique dans son casino), le PHoF n'a cessé de s'agrandir depuis, à raison d'un nouveau membre par an jusqu'en 2004 (sauf en 2002), avant qu'il ne soit racheté par le groupe Caesars en même temps que les World Series of Poker. Depuis, le nombre d'admis est passé à deux (sauf en 2009), jusqu'à porter le total à 56, dont 30 actuellement encore en vie. Autant de membres qui votent chaque été pour désigner leur nouveau futur pair, aux côtés d'un panel de journalistes spécialisés, en l'occurrence 21 pour cette année.

Parce qu'on ne devient pas une légende du poker du jour au lendemain, les critères que doit prendre en compte le jury pour désigner un nouveau "Hall of Famer" sont les suivants : 

A joué au poker contre des joueurs reconnus comme faisant partie des meilleurs ;
Est âgé d'au moins 40 ans ;
A joué en high stakes ;
A joué régulièrement à haut niveau, a gagné le respect de ses pairs ;
A survécu à l'épreuve du temps ;
Pour un non-joueur, a contribué avec succès au développement et au succès du poker, laissant une marque indélible dans l'industrie.

Maintenant que vous avez tous les éléments devant vous, reposons la question servant de titre de cet article : Chris Moneymaker a-t-il sa place au Poker Hall of Fame ? De prime abord, cette interrogation pourrait paraître saugrenue, presque déplacée. On parle quand même de Chris Moneymaker que diable ! Le comptable du Tennesse le plus célèbre de l'histoire, vainqueur du Main Event des WSOP en 2003 pour 2,5 millions de dollars, après s'être qualifié sur un satellite en ligne à 86 $, à une époque où le poker online n'en était qu'à ses balbutiements. Le nobody qui a déjoué tous les pronostics tout au long du tournoi, en éliminant notamment Phil Ivey (voir ci-dessus) en début de finale avant de claquer "Le bluff du siècle" en heads-up face à Sam Farha.

Chris Moneymaker Portait

L'homme et la légende, en une seule photo.

Il est l'homme qui a prouvé à la planète entière qu'un joueur amateur venu de nulle part pouvait battre les professionnels sur leur propre terrain et changer de vie du jour au lendemain, provoquant un boom sans précédent dans l'histoire de l'industrie. Sans Chris Moneymaker, le poker ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui et votre serviteur ne serait sans aucun doute pas en train de taper ces lignes. Un anonyme parmi tant d'autres, perdu au milieu du rêve américain, propulsé ambassadeur numéro 1 de notre jeu - dont le contrat de sponsoring avec PS semble d'ailleurs courir jusqu'à l'éternité - et qui a remporté samedi soir trois trophées à la cérémonie en l'honneur des 50 des World Series of Poker : "Main télévisée la plus mémorable", pour le bluff ci-dessus, "Victoire la plus impressionnante sur un Main Event WSOP" et une place parmi les quatre joueurs les plus importants de l'histoire des World Series. Autant dire que pour son intronisation, l'affaire semble entendue non ? Comme on disait à une époque lointaine sur Facebook, it's complicated.

"Je n'ai pas encore choisi à qui je vais donner mon vote pour le Poker Hall of Fame 2019.
Ce que je peux vous dire, c'est qu'il se basera sur les VÉRITABLES critères listés. J'espère que tous les votants feront de même mais j'en doute.
Talent et accomplissements.
Pas la popularité."

Parce que Chris Moneymaker n'en est pas à son coup d'essai. Cette année marquera même sa quatrième nomination, la quatrième consécutive depuis qu'il est éligible. Entre 2016 et 2018, ont ainsi accédé au PHoF "à sa place", Todd Brunson, Carlos Mortensen, Phil Ivey, Dave 'Devilfish' Ulliott, John Hennigan et Mori Eskandani. Six noms qui vous disent très probablement quelque chose, à l'exception sans doute de ce dernier, qui est en fait le producteur TV qui se cache, entre autres, derrière les émission High Stakes Poker et Poker After Poker. Un non-joueur donc, qui a gagné ses galons en tant que "contributeur au développement et au succès du poker." Une contribution plus importante que celle de Chris Moneymaker ? Sans doute pas, mais pour certains, le problème n'est pas là.

Comme à son habitude, Daniel Negreanu, pensionnaire du PHoF depuis 2014 (l'année de ses 40 ans), n'a pas attendu longtemps avant de faire entendre sa voix. Pour la superstar canadienne, Moneymaker doit être considéré comme un joueur et non pas seulement comme un "contributeur" ou un ambassadeur de notre jeu. Un joueur qui a remporté le Main Event des WSOP certes, mais dont le palmarès fait pâle figure à côté de tous les grands noms qui l'entourent. Chris Moneymaker a-t-il joué les parties les plus chères de la planète sur une période significative face à des pointures ? Non, non et non. Et ce n'est pas ses "maigres" 1 200 000 dollars amassés depuis sa toute première ligne en 2003 qui vont pouvoir faire pencher la balance de son côté. Un critère qui, pour un membre visiblement très à cheval sur le règlement comme le Kid Poker, suffit à le mettre hors course.

De son côté, et alors qu'il ne nous avait jusque-là pas franchement habitué à cela, Phil Hellmuth s'est voulu encore moins explicite. "Voici les candidats pour le PHoF 2019, avec neuf noms qui méritent d'être dans cette liste," a lâché le Poker Brat dans un tweet. Si David Oppenheim et Eli Elezra sont eux aussi loin de faire l'unanimité, le premier se traînant une réputation de joueur peu sympathique - un doux euphémisme d'ailleurs, si l'on en croit ce tweet signe Doug Polk - tandis que le nom du second est ressorti en début d'année dans une histoire de dettes de jeu supposément non remboursées, on peut imaginer que le Poker Brat, également grand copain de Chris Ferguson, pointe du doigt la présence de Moneymaker. Même si pour le grand Phil, le débat est tout autre et concerne l'intronisation de Ted Forrest.

En clair, et alors que le public semble accepter sans problème l'idée que le "Faiseur d'argent" gagne sa place au PHoF - ce que dit ce sondage Twitter lancé par KevMath en 2016 et qui obtiendrait sans doute les mêmes résultats aujourd'hui -, chez les pros, on continue de grincer des dents. Ou en tout cas de toujours préférer quelqu'un d'autre.

Lon McEachern - Norman Chad - Antonio Esfandiari

Parmi les deux joueurs qui semblent pour l'heure sortir légèrement du lot, se distingue tout de suite Antonio Esfandiari, seul rookie de cette liste, pour avoir soufflé ses 40 bougies en décembre dernier. Joueur et communicant irréprochable, auréolé d'un palmarès long comme le bras, toujours détenteur du plus gros gain jamais remporté sur un tournoi de poker (18 346 673 $ sur le Big One for One Drop de 2012), il a encore accru son aura ses dernières années en servant de consultant à Norman Chad et Lon McEachern sur les retransmissions TV du Main Event des WSOP (photo, en 2018). Le voir s'inviter parmi les légendes de notre jeu ne constituerait en aucun cas une surprise.

Le nom de Chris Bjorin revient aussi régulièrement, le journaliste Lee Davy affirmant notamment avec un certain à-propos qu'une septième nomination en huit ans devrait lui offrir de facto une place au Hall of Fame. Comme Leonardo DiCaprio en 2016, enfin récompensé par l'Oscar du meilleur acteur pour The Revenant après de nombreux rendez-vous manqués, l'heure serait-elle enfin venue pour le vétéran suédois ? Les mauvaises langues diront qu'en temps que seul non-Américain de cette liste, son sort est scellé d'avance. Nous ne sommes pas de celles-là.

Si l'on bouclera cet article en vous laissant faire votre propre palmarès, sachez que les jurés devront quant à eux rendre leur décision au plus tard le 8 juillet prochain. Le résultat officiel sera communiqué dès que l'ensemble des votes auront été collectés et triés, tandis que les nouveaux entrants seront intronisés en direct sur ESPN le 15 juillet, jour du lancement de la table finale du Main Event. Alors, on met un billet sur qui ?

La dure loi du poker de tournoi

- 28 juin 2019 - Par Tapis_Volant

Les pros ne sont pas immunisés contre la variance

Personnellement, quand je me fais éliminer d’un tournoi, je m'en remets difficilement, ressassant toutes les décisions que j’ai pu prendre en quittant l'aire de jeu, ne parvenant pas à encaisser « l’injustice » de ce resteal ridicule qui m’a coûté mon tournoi, ou me demandant même parfois pourquoi je suis allé register ce tournoi plutôt que profiter à la piscine.

Alors, quand je vois Julien Martini et João Vieira buster comme pratiquement tous les jours de leurs tournois respectifs, je ne peux que compatir.

Martini

Pour Julien Martini, malgré quatre placées sur ces WSOP, cette 50e édition vire au cauchemar. Il a participé à presque tous les Championship à 10k$ en Stud, 2-7, Razz, PLO, a injecté deux bullets à 50k$ dans le High Roller du début de festival, a été l’un des premiers éliminés du Poker Players Championship qu'il disputait pour la première fois. Il avait pourtant beaucoup d’ambitions cette année, après sa magnifique année 2018 qui l'avait vu remporter un bracelet et finir 3e du 10k$ Razz, à tel point qu’il a même pris des bets sur le fait qu’il obtiendrait un bracelet.

Aujourd’hui, sur le Day 2 du Razz Championship à 10 000 $ qu’il avait abordé avec un tapis situé dans le Top 10 à 14h, il a vu ses derniers jetons partir vers David Bach à seulement 16 heures. " Le seul jour où je fais des paires, faut que ce soit en Razz ! ". A la limite de la rupture, Julien s’en voulait beaucoup de ne pas avoir réussi à s’adapter. " Je suis sans doute un des joueurs qui a joué le plus de mains de cash-game online en Razz cette année, mais là, j’aurais du comprendre que les joueurs ne foldent pas. Même quand j’avais briqué sur la dernière, je tentais d’arracher le pot et je me faisais tout le temps payer. "

Conscient de son run largement au-dessus de l’EV depuis deux ans, Julien commence à être affecté par la répétition des éliminations sur cette édition 2019. Pour la première fois de l'été, on sentait qu’il se faisait à l’idée qu’il ne décrocherait peut-être pas un bracelet cette année. " C’était sans doute ma meilleure chance ce tournoi de razz, je pense être un des meilleurs du field, avec Andrei Zhigalov ou Calvin Anderson. C’est pas sur le 100k$ High-Roller ou le Main Event que je serai le favori ! "

Pour la première fois du festival, il n’arrivait même pas à envisager quel tournoi rejoindre maintenant. " Le 1 500 $ Omaha Mix, trop de variance ! Le 400 $ Colossus, pas assez cher et trop long ! Un tournoi au Wynn ou au Venitian ? Je préfère rester au Rio ! " J'ai eu beau lui conseiller d'aller jouer le 150$ du Golden Nugget pour aller faire tapis à toutes les mains, ça n'avait pas l'air de lui donner très envie. Peut-être qu’il attendra finalement demain pour prendre part au PLO Hi/Lo Championship à 10 000 $.

Vieira

C’est également ce tournoi prévu demain à 15h que João Vieira va désormais viser, après que son deep run sur l’Event #60 : Omaha Hi/Lo 1 500 $ se soit arrêté à la 37e place pour un gain de 5 588 $. Pour son premier Day 3 des World Series et son 5e ITM, João espérait sans doute mieux que cette frustrante place, mais avait conscience de la forte de variance de ce jeu, comme il l'expliquait au coach Stéphane Matheu peu de temps avant son élimination.

Quand il n'avait plus qu'une quinzaine de blindes devant lui, je l’ai vu perdre un gros coup qui a contribué à le positionner dans la zone rouge d'un tournoi de spécialistes où l'on retrouvait notamment Erik Seidel, Michael Mizrachi, Mike Matusow, Anthony Zinno ou Phil Laak dans le field restant.

Après une ouverture à 45k (sur 10k/20k) d’un jeune joueur au hi-jack, João prend l’option agressive depuis la petite blinde en 3-bettant à 145k (avec 100k derrière). Sur le flop Q86, João part à tapis et se fait payer rapidement par son adversaire.

Les jeux :
João Vieira : J35A
Opposant : 4A38

Suite à l’apparition d’un K sur la turn et d’un 5 sur la river, João Vieira se fait donc quarteriser. Il perd le Hi et ne gagne que la moitié du Lo. Il chute à 7 blindes après ce coup et ne parviendra jamais à revenir.

Stackhanoviste des tournois au Rio, João organisait déjà sa prochaine échéance, le Pot Limit Hi/Lo Championship à 10 000 $, qu’il juge comme sa meilleure chance de briller sur ces WSOP. A moins qu'il n'intègre le 1 500 $ Omaha Mix qui a démarré aujourd'hui.

Brillant online où il déroule une partition parfaite depuis des années, João Vieira peine à confirmer en live, malgré le fait qu'il joue pratiquement tous les tournois proposés pendant les WSOP. Très régulier dans les deep runs avec 29 cashs depuis 2016, soit plus de 7 ITM/an, le portugais du Team Winamax ne parvient pourtant pas à réaliser la grosse performance qu’on attend tous. Et si ce n'était qu'une question de jour ?