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Chris Moneymaker a-t-il sa place au Hall of Fame ?

- 1 juillet 2019 - Par Flegmatic

Le débat est relancé alors que les votes courent jusqu'au 8 juillet

Chris Moneymaker

En 2018, sur la scène de l'Amazon Room pour donner le coup d'envoi du Day 1C du Main Event.

Chris Bjorin, David ChiuEli Elezra, Antonio Esfandiari, Chris Ferguson, Ted Forrest, Mike Matusow, Chris Moneymaker, David Oppenheim et Huckleberry Seed : telle est la liste, par ordre alphabétique, des dix joueurs nommés cette année pour intégrer le Poker Hall of Fame. Institution tout ce qu'il y a de plus virtuelle - ne vous imaginez donc pas de banquet annuel avec open bar et petits fours - celui que nous appellerons ici le PHoF n'en reste pas moins une vénérable confrérie, qui confère à ses membres gloire, prestige et une certaine forme d'immortalité pokeristique. Voyez-y notre version à nous du Walk of Fame sur Hollywood Boulevard, sans les touristes qui vous marchent dessus à longueur de journée.

Créé en 1979 par Benny Binion pour honorer les plus grands noms de notre jeu favori (et servir d'attraction touristique dans son casino), le PHoF n'a cessé de s'agrandir depuis, à raison d'un nouveau membre par an jusqu'en 2004 (sauf en 2002), avant qu'il ne soit racheté par le groupe Caesars en même temps que les World Series of Poker. Depuis, le nombre d'admis est passé à deux (sauf en 2009), jusqu'à porter le total à 56, dont 30 actuellement encore en vie. Autant de membres qui votent chaque été pour désigner leur nouveau futur pair, aux côtés d'un panel de journalistes spécialisés, en l'occurrence 21 pour cette année.

Parce qu'on ne devient pas une légende du poker du jour au lendemain, les critères que doit prendre en compte le jury pour désigner un nouveau "Hall of Famer" sont les suivants : 

A joué au poker contre des joueurs reconnus comme faisant partie des meilleurs ;
Est âgé d'au moins 40 ans ;
A joué en high stakes ;
A joué régulièrement à haut niveau, a gagné le respect de ses pairs ;
A survécu à l'épreuve du temps ;
Pour un non-joueur, a contribué avec succès au développement et au succès du poker, laissant une marque indélible dans l'industrie.

Maintenant que vous avez tous les éléments devant vous, reposons la question servant de titre de cet article : Chris Moneymaker a-t-il sa place au Poker Hall of Fame ? De prime abord, cette interrogation pourrait paraître saugrenue, presque déplacée. On parle quand même de Chris Moneymaker que diable ! Le comptable du Tennesse le plus célèbre de l'histoire, vainqueur du Main Event des WSOP en 2003 pour 2,5 millions de dollars, après s'être qualifié sur un satellite en ligne à 86 $, à une époque où le poker online n'en était qu'à ses balbutiements. Le nobody qui a déjoué tous les pronostics tout au long du tournoi, en éliminant notamment Phil Ivey (voir ci-dessus) en début de finale avant de claquer "Le bluff du siècle" en heads-up face à Sam Farha.

Chris Moneymaker Portait

L'homme et la légende, en une seule photo.

Il est l'homme qui a prouvé à la planète entière qu'un joueur amateur venu de nulle part pouvait battre les professionnels sur leur propre terrain et changer de vie du jour au lendemain, provoquant un boom sans précédent dans l'histoire de l'industrie. Sans Chris Moneymaker, le poker ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui et votre serviteur ne serait sans aucun doute pas en train de taper ces lignes. Un anonyme parmi tant d'autres, perdu au milieu du rêve américain, propulsé ambassadeur numéro 1 de notre jeu - dont le contrat de sponsoring avec PS semble d'ailleurs courir jusqu'à l'éternité - et qui a remporté samedi soir trois trophées à la cérémonie en l'honneur des 50 des World Series of Poker : "Main télévisée la plus mémorable", pour le bluff ci-dessus, "Victoire la plus impressionnante sur un Main Event WSOP" et une place parmi les quatre joueurs les plus importants de l'histoire des World Series. Autant dire que pour son intronisation, l'affaire semble entendue non ? Comme on disait à une époque lointaine sur Facebook, it's complicated.

"Je n'ai pas encore choisi à qui je vais donner mon vote pour le Poker Hall of Fame 2019.
Ce que je peux vous dire, c'est qu'il se basera sur les VÉRITABLES critères listés. J'espère que tous les votants feront de même mais j'en doute.
Talent et accomplissements.
Pas la popularité."

Parce que Chris Moneymaker n'en est pas à son coup d'essai. Cette année marquera même sa quatrième nomination, la quatrième consécutive depuis qu'il est éligible. Entre 2016 et 2018, ont ainsi accédé au PHoF "à sa place", Todd Brunson, Carlos Mortensen, Phil Ivey, Dave 'Devilfish' Ulliott, John Hennigan et Mori Eskandani. Six noms qui vous disent très probablement quelque chose, à l'exception sans doute de ce dernier, qui est en fait le producteur TV qui se cache, entre autres, derrière les émission High Stakes Poker et Poker After Poker. Un non-joueur donc, qui a gagné ses galons en tant que "contributeur au développement et au succès du poker." Une contribution plus importante que celle de Chris Moneymaker ? Sans doute pas, mais pour certains, le problème n'est pas là.

Comme à son habitude, Daniel Negreanu, pensionnaire du PHoF depuis 2014 (l'année de ses 40 ans), n'a pas attendu longtemps avant de faire entendre sa voix. Pour la superstar canadienne, Moneymaker doit être considéré comme un joueur et non pas seulement comme un "contributeur" ou un ambassadeur de notre jeu. Un joueur qui a remporté le Main Event des WSOP certes, mais dont le palmarès fait pâle figure à côté de tous les grands noms qui l'entourent. Chris Moneymaker a-t-il joué les parties les plus chères de la planète sur une période significative face à des pointures ? Non, non et non. Et ce n'est pas ses "maigres" 1 200 000 dollars amassés depuis sa toute première ligne en 2003 qui vont pouvoir faire pencher la balance de son côté. Un critère qui, pour un membre visiblement très à cheval sur le règlement comme le Kid Poker, suffit à le mettre hors course.

De son côté, et alors qu'il ne nous avait jusque-là pas franchement habitué à cela, Phil Hellmuth s'est voulu encore moins explicite. "Voici les candidats pour le PHoF 2019, avec neuf noms qui méritent d'être dans cette liste," a lâché le Poker Brat dans un tweet. Si David Oppenheim et Eli Elezra sont eux aussi loin de faire l'unanimité, le premier se traînant une réputation de joueur peu sympathique - un doux euphémisme d'ailleurs, si l'on en croit ce tweet signe Doug Polk - tandis que le nom du second est ressorti en début d'année dans une histoire de dettes de jeu supposément non remboursées, on peut imaginer que le Poker Brat, également grand copain de Chris Ferguson, pointe du doigt la présence de Moneymaker. Même si pour le grand Phil, le débat est tout autre et concerne l'intronisation de Ted Forrest.

En clair, et alors que le public semble accepter sans problème l'idée que le "Faiseur d'argent" gagne sa place au PHoF - ce que dit ce sondage Twitter lancé par KevMath en 2016 et qui obtiendrait sans doute les mêmes résultats aujourd'hui -, chez les pros, on continue de grincer des dents. Ou en tout cas de toujours préférer quelqu'un d'autre.

Lon McEachern - Norman Chad - Antonio Esfandiari

Parmi les deux joueurs qui semblent pour l'heure sortir légèrement du lot, se distingue tout de suite Antonio Esfandiari, seul rookie de cette liste, pour avoir soufflé ses 40 bougies en décembre dernier. Joueur et communicant irréprochable, auréolé d'un palmarès long comme le bras, toujours détenteur du plus gros gain jamais remporté sur un tournoi de poker (18 346 673 $ sur le Big One for One Drop de 2012), il a encore accru son aura ses dernières années en servant de consultant à Norman Chad et Lon McEachern sur les retransmissions TV du Main Event des WSOP (photo, en 2018). Le voir s'inviter parmi les légendes de notre jeu ne constituerait en aucun cas une surprise.

Le nom de Chris Bjorin revient aussi régulièrement, le journaliste Lee Davy affirmant notamment avec un certain à-propos qu'une septième nomination en huit ans devrait lui offrir de facto une place au Hall of Fame. Comme Leonardo DiCaprio en 2016, enfin récompensé par l'Oscar du meilleur acteur pour The Revenant après de nombreux rendez-vous manqués, l'heure serait-elle enfin venue pour le vétéran suédois ? Les mauvaises langues diront qu'en temps que seul non-Américain de cette liste, son sort est scellé d'avance. Nous ne sommes pas de celles-là.

Si l'on bouclera cet article en vous laissant faire votre propre palmarès, sachez que les jurés devront quant à eux rendre leur décision au plus tard le 8 juillet prochain. Le résultat officiel sera communiqué dès que l'ensemble des votes auront été collectés et triés, tandis que les nouveaux entrants seront intronisés en direct sur ESPN le 15 juillet, jour du lancement de la table finale du Main Event. Alors, on met un billet sur qui ?