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LeVietF0u, équilibriste du sponsoring

- 30 juin 2019 - Par Benjo DiMeo

Iconoclaste sur les réseaux sociaux mais grand bosseur en coulisses, Pierre Calamusa mène sa carrière tel un funambule
Enquête sur un pro dynamitant les codes du sponsoring


Je n’ai pas besoin de vous dire que Pierre Calamusa avait misé très gros sur le quarts-de-finale France-USA de la Coupe du Monde de foot féminine, disputé vendredi. Je n’ai pas besoin de vous le dire, parce que vous le savez probablement déjà. Facebook, Twitter, Instagram : les réseaux sociaux les plus populaires ont été mis à contribution pour annoncer le pari. 

« Toujours bet contre les français en sport sauf au Judo et à la pétanque », proclamait l’un de ces posts. LeVietF0u avait donc décidé de faire confiance aux joueuses américaines. Une confiance fixée à un prix élevé - 12 300 €, très précisément, sur deux paris successifs - et un choix résolument peu patriotique, mais définitivement value : lorsque l’équipe considérée comme la plus forte au monde est cotée à 2,35, on peut se permettre de troquer son drapeau de naissance pour un autre. 
 


Des gros sous, un flirt prononcé avec le risque, des opinions qui provoquent, et de l’humour : en présentant ce pari, Pierre Calamusa respecte à la lettre les codes qu’il s’est imposé sur les réseaux sociaux depuis quelques années. Loin de la formule éculée servie jour après jour par tant de pros (photo du stack au shuffle up and deal, chip-count toutes les heures et un bref "AQ vs JJ, out" peu avant minuit), LeVietF0u fait partie de ces joueurs ayant su réinventer le rôle du joueur sponsorisé, à l'instar d'un Erwann Pecheux (dans le registre "lanceur d'alerte" prêt à pousser une gueulante à tout moment) ou d'un Ivan Deyra ou un Mustapha Kanit (hilarants sur Instagram comme dans la vie). Rebonds sur l'actualité, memes, sosies de merde, vannes sur le look de ses collègues du Team, tout y passe : sur les réseaux sociaux, LeVietF0u fuit comme la peste le premier degré et les hand histories so 2012.

Et la recette fonctionne : une paire d’heures après la publication du bet sur France-USA, le post génère déjà des centaines de commentaires, likes et partages. Les réactions couvrent à peu près l’intégralité du spectre des sentiments que l’on peut ressentir envers son prochain. Incrédulité et raillerie : « Bravo tu viens de perdre un buy in du Main Event WSOP », ou « Ce post sera supprimé après la qualification des françaises ». Approbation teintée de respect : « Kler que tu vas pas te faire que des amis mes tu t'en bats les reins. ». Crainte : « WoW sec c'est chaud !!! » Encouragements : « ça ça fait plaisir y’a plus qu’à espérer ». Même topo après la conclusion du match, heureuse pour LeVietF0u puisque les américaines ont acquis leur qualification pour les demi-finales sur un score de 2 à 1. Sous le post montrant fièrement un screenshot du ticket Winamax gagnant (28 905 €) il y a ceux, les plus nombreux, qui remercient et/ou félicitent : « Bien joué! Grace à toi j'ai gagné pas mal! Continue de poster tes paris et moi franchement je te suis comme un con y'a pas de pb! » Au milieu de tout cela, quelques rares qui jalousent ou sermonnent, mais la plupart du temps au second degré : « Traître à la nation, personnellement j'ai pas pu me résigner à bet contre mon pays. » On aime ou on aime pas, on applaudit ou on se moque; qu’importe : on réagit.

Aussi fumant qu’il soit, ce pari (et la médiatisation qui va avec) n’est que le dernier en date d’une série entamée il y a déjà plusieurs mois : de nos jours, on dirait que Pierre Calamusa a plus envie de parler de cotes que de 3-bets préflop. Incongru, pour quelqu’un dont le métier est de tenir des cartes et de mettre des jetons au milieu ? Pas du tout, si l’on garde en tête que LeVietF0u n’est pas seulement un joueur de poker, mais depuis août 2015 un joueur de poker sponsorisé, avec les obligations que cela implique. « Les paris sportifs occupent de plus en plus de place chez Winamax, et parmi les joueurs de poker, il y en a des tas qui sont fans de sport. A un moment, il m’est apparu logique de me mettre à parler aussi de mes paris », m’explique t-il peu avant le coup d’envoi de la rencontre, confortablement installé dans un fauteuil du Sport Book de l’Aria.

Qu’on ne s’y trompe pas : ces jours-ci, LeVietF0u envoie des parpaings sur des matchs de foot, mais il n’oublie pas pour autant la raison principale de sa venue à Vegas. Travailler son poker, ainsi que le mental et le physique; jouer au poker, jour après jour, au Rio, au Wynn, à l’Aria; rechercher les bonnes cotes; partager tout ça sur les réseaux : cette débauche d’activité sied bien à cet hyperactif notoire, et remplit aisément ses journées. Vendredi, Pierre était à l’Aria avant midi, avec au programme deux objectifs : regarder le match pour vérifier la validité de son pari à cinq chiffres, puis se diriger vers la salle de poker voisine pour le Day 1 d’un gros tournoi de No Limit à 10 000 dollars. Un pari à 12K suivi d'un tournoi à 10K, l’enchaînement est somme toute cohérent : « Si je perds sur ce match, j’aurais bien du mal à aller jouer un 1 000 $ derrière. Et puis, après 15 tournois depuis mon arrivée à Vegas, j’ai fait le constat que j’ai du mal à rester concentré sur les petits buy-ins à 6 000 joueurs des WSOP. C’est un truc bizarre chez moi : j’ai un meilleur ROI [retour sur investissement] sur les gros buy-ins que sur les petits. Sur un 10K, tu joues contre les meilleurs, et j’ai besoin de ça. J’ai besoin de faire de nouveau face aux top players, et ressentir cette tension qui te fait jouer ton A-game. » Actuellement sans deal de staking en cours, Pierre ne compte que sur son contrat de Team Pro et sa bankroll pour jouer ces WSOP 2019, mais sa confiance n’a jamais été aussi élevée : « C’est le moment de jouer plus cher ! »

Pierre Sports Book
11 heures 59. Les joueuses sont sur le terrain. Leurs lèvres murmurent en playback les hymnes, dont les airs retentissent sur les haut parleurs d’un Sport Book déjà bien rempli en cette heure matinale (pour Vegas). La caméra de Winamax TV est là pour filmer les réactions de Pierre, entouré par ses colocataires de Vegas, Victor Choupeaux et Tony Miles, son poulain sur le Main Event 2018. « Allez la France ! », hurle t-il en guise d’introduction. « Ouais, il faut provoquer le contre-jinx. » Coup de sifflet, c’est parti, Pierre prévient : « Bon, faut pas exagérer, je vais pas trop gueuler en faveur des ricaines, quand même. » Cinq minutes plus tard, la frappe de coup-franc de Megan Rapinoe transperce un amas de corps dans la surface : but ! Pierre, debout, sautillant, gesticulant, hurlant : « USA, USA, USA ! » Regards interloqués des américains qui nous entourent, ils n’ont pas l’habitude d’entendre ce chant avec un fort accent frog. Pour la promesse de début de match, on repassera, mais on s’en fout : sans avoir à se forcer, Pierre vit à fond sa prise de risques, ce qui fait de lui le client parfait pour les caméras.

Le match est engagé et la France a la possession de balle pour elle, mais ne cadre pas ses quelques tirs : au sein des parieurs, la pression retombe, juste un peu. Sans perdre le match des yeux, Pierre raconte sa nouvelle carrière de betteur. « Le truc, c’est juste de trouver les erreurs de cote, celles où ce qui est affiché est en gros décalage avec la réalité. » Et pour ça, il faut aller quotidiennement à la pêche aux infos. « J’ai mes informateurs, des experts, des anciens pros. On me donne des bonnes values. Sur ce match, on m’a dit que la cote des USA était trop élevée, que c’était une occasion à ne pas louper. C’est marrant, je me sens dans la peau d’un amateur éclairé de poker, quelqu’un qui apprend et progresse ! » Avec une préférence pour le tennis, son sport préféré. « Le tennis, ça me rappelle beaucoup le poker : quand deux joueurs de niveau similaire vont s’affronter, le mental va souvent faire la différence. Et là-dessus, l’expertise de Benoit Maylin [journaliste et consultant, entre autres, dans le Sans Filet de Winamax TV] est hallucinante. Ce mec connaît ce sport sur le bout des doigts, les joueurs en forme, ceux qui peuvent craquer alors qu’ils sont favoris. Il est capable d’aller chercher des cotes à 3, et de battre les traders dans ses prédictions ! Je le suis les yeux fermés. » Après quelques mois difficiles en début d’année, le dernier French Open a permis à Pierre de repasser largement dans le vert, à la faveur de plusieurs combinés gagnants. Les sommes annoncées (qui resteront off) ont largement de quoi redonner le sourire à une bankroll pas épargnée par la variance propre au poker.

Deuxième mi-temps. Avec un seul but d’avance, Pierre et les USA sont loin d’être tirés d’affaire. Un match nul dans le temps réglementaire condamnerait notre parieur à mettre son gros ticket à la poubelle. Son match n’est pas vécu aussi physiquement que s’il était sur le terrain, mais nous n’en sommes pas loin. A chaque poussée française dans le clan américain, Pierre remue, lance des explétifs fleuris, cogne ses voisins qui n’en demandent pas tant. Son siège recule, centimètre par centimètre, il va bientôt cogner le rang derrière lui. Puis Megan Rapinoe double la mise à la 65e minute. Nouvelle explosion de joie, mais pas si vite : un troisième but est refusé sur un hors-jeu invisible à l’oeil nu, avant que Wendie Renard ne réduise le score de la tête quelques minutes plus tard. Les dix dernières minutes de la rencontre sembleront durer des heures, les cinq minutes de temps additionnel une journée entière. Jusqu’à la délivrance : trois coups de sifflet, joie échevelée, téléphone dégainé : « Bon, combien j’ai gagné ? Ah, trois bullets sur le 10K, en freeroll ! »

Pierre Aria
20 heures. Il ne reste plus qu’une heure à jouer sur le Day 1A du partypoker Live Millions de l’Aria. Au compteur, 210 joueurs répartis sur un nuage de tables disposées au beau milieu des machines à sous du luxueux casino. Une affluence correcte pour une épreuve prévoyant deux journées de départ et un juteux garanti de 5 millions de dollars. Les yeux mi-clos, l’air éteint, Pierre Calamusa divise son attention entre l’action à sa table et son téléphone mobile. « Je suis crevé ! » Je lui fais remarquer qu’il ne joue que depuis six heures : il ne s’agit pas exactement d’un marathon du poker. « Ouais, mais j’ai laissé un paquet d’énergie dans le match ! » Pas faux. Et puis, devoir jouer entre Justin Bonomo et Stephen Chidwick (pour ne citer que les deux joueurs les plus connus auxquels Pierre fait face), c’est probablement un poil fatiguant. Le reste du field est à l’avenant : loin des boucheries low cost des WSOP, ce 10K a attiré un concentré de hauts dignitaires du poker. Shaun Deeb, Matas Cimbolas, ElkY, Sergio Aido, Mike Sexton… Les légendes jouent des coudes avec les cadors de la nouvelle génération, et la proverbiale table facile n’existe pas.

Soixante minutes plus tard, Pierre termine la journée dans le vert, avec 138 000 jetons à mettre dans le sac (stack de départ : 100K). C’est autant que son coéquipier Ivan Deyra, et un profit appréciable si l’on considère la lenteur de la structure. « C’est le rêve : on a débuté à 500/1 000, on termine à tout juste 1 000/2 000 ! Le seul inconvénient c’est qu'avec 100 BB au départ, si tu trouves un setup genre deux Rois contre deux As, tu sautes dès le niveau 1. » Une déconvenue qu’a subie aujourd’hui Adrien Delmas (deux Rois qui ne tiennent pas face à As-Roi), mais pas Pierre : devant lui s’ouvre la réjouissante perspective d’un rare day off, pendant que d’autres joueurs tenteront leur chance sur le Day 1B. « On mange où ? Attention, je suis en plein régime keto. J’ai pas le droit aux sucres. Donc pas de pâtes, pas de riz, pas de sauces. » Mon Ami Gabi, le restaurant mi-steakhouse, mi-français situé au pied de la fausse Tour Eiffel en face de l’Aria, fera parfaitement l’affaire, et c’est devant un gigantesque Bone-In Ribeye cuit à point que nous allons faire le bilan de ces WSOP, à quelques jours du Main Event.

Pierre WSOP
« J’avais l’impression qu’il fallait que je change quelque chose par rapport au Vegas précédent », explique Pierre. « Avoir Tony [Miles] à mes côtés, ça me donnait la chance de m’inspirer de ce qu’il fait bien. » En l’occurence : sa préparation. « L’objectif, ça devenait de me scotcher à lui, lui faire confiance à 100% pour le régime et pour l’entraînement. Je me colle à son rythme : on s’entraîne ensemble, on prend les repas ensemble, il me dit quoi manger et quand manger. C’est important parce que le régime keto, c’est dangereux. Cela implique de manger beaucoup de graisses, donc il faut faire gaffe à bien les cramer derrière, c'est facile de se foirer. » Côté cerveau, Pierre travaille avec une préparatrice mentale depuis six mois, et le poker se travaille aussi en équipe, avec le Team bien sûr, et des joueurs de l'ombre lui apportant leur concours pour apprendre à faire face aux schémas qui l'embêtent encore. "Mon jeu le plus fort, c'est avec 100 blindes deep. Avec 20 ou 30 blindes, j'ai des leaks à résoudre." En revanche, en ce qui concerne les distractions, c’est forcément déçu que je vous révèle le scoop : « Je ne suis pas encore sorti. Même la semaine dernière, quand tous les autres sont partis en boîte, je suis resté à la maison ! »

Résultat : Pierre n’a jamais été aussi en forme. « J’ai énormément d’énergie et ce qui est marrant, c’est que je suis presque devenu accro à l’entraînement. On fait des séances assez lourdes, entre 45 minutes et une heure, et faire ça à deux est beaucoup plus intense que lorsque tu es seul, c’est ce qui m’avait manqué l’an passé. En fait, pour être performant, j’ai besoin que toutes les planètes soient alignées : il me faut la bonne salle, le bon partenaire… Si je suis seul, je ne fais rien de bien. Aller à la salle, ça me donne un tonus de fou. »
 


Après un bon début d’année aux Bahamas (trois places payées et un beau deep run sur le Main Event que vous pourrez bientôt voir dans la prochaine saison de Dans la Tête d’un Pro), Pierre peine à lancer la machine à Vegas : il n’est passé que deux fois à la caisse depuis son arrivée il y a trois semaines, pour un total de gains bien inférieur à son total de buy-ins. Toute la discipline du monde ne peut rien contre une variance défavorable, mais elle peut aider à voir le bon côté des choses : « C’est compliqué, mais ce qui compte c’est de suivre ma routine, jour après jour. Si à chaque tournoi j’arrive plus fort mentalement et physiquement que sur le précédent, ce n’est pas grave de sauter ensuite. »

Une explication possible à cette carence de résultats est peut-être à chercher dans la stratégie adoptée par Pierre, résolument agressive d’entrée de jeu. « C’est vrai que je gamble à fond, sans me soucier du ROI. Je me dis toujours ‘C’est le bracelet ou rien’ » Ainsi, Pierre préfèrera volontiers arriver tardivement dans un tournoi, quand le tapis de départ ne représente plus que 20 blindes, et prendre le premier spot potable qui se présente pour faire tapis préflop. « J’envoie tout comme un porc, et on voit si ça passe. Le bracelet est tellement important, surtout pour un joueur sponsorisé. C’est con, mais c’est comme ça : si je gagne un bracelet à 500K après avoir buy-in 600K de tournois, cela sera plus marquant que si je suis gagnant de 100K en ayant fait deux finales où je bust rapidement. »
 



J’expose à Pierre Calamusa ma théorie personnelle à propos de Pierre Calamusa : si l’on prend l’ensemble de sa carrière (six, sept ans au compteur, mettons), on constate que LeVietF0u alterne constamment entre les périodes où il est un degen complet, et celles où il prétend être un degen complet. Les périodes où il fait la fête jusqu’à l’aube après avoir monté le tapis du chip-leader, pour sauter le lendemain sur un bluff, et les moment où ce grand n’importe quoi n’est qu’une image, masquant un travail acharné sur tous les fronts. Pour répondre, Pierre rembobine : « J’ai vécu un énorme traumatisme à Malaga à mes débuts [une période racontée avec brio sur le blog du Team]. Quand je suis parti, j’avais perdu la meuf que j’aimais, j’avais perdu tout mon argent, on m’avait volé, je pesais 90 kilos, j’étais horrible. C’est là que j’ai compris que si tu te mets à sortir, à faire la fête, à profiter, et que tu le fais tout le temps, tu vas dans le mur. Tu seras malheureux. Je ne veux plus jamais revivre ça ! Et puis, pour vraiment apprécier ces périodes où tu te laisses aller, il faut assurer derrière, être rigoureux. » Ce mouvement de balancier, un coup la vie de noceur, un coup la vie d’ascète, est parfaitement assumé par Pierre. « Pour voir dans quelle période je suis, c’est simple, tu regardes le coverage : est-ce que j’ai l’air d’un loukoum ou pas ? » Et la forme physique est selon lui le meilleur indicateur de sa forme mentale. « Si tu me croises avec des kilos en trop, tu peux être sûr qu’à l’intérieur je suis au fond du trou. » Ce qui ne veut pas dire que Pierre culpabilise de ses excès. « Je sais très bien qu’après les WSOP, je vais sûrement faire le con. Je vais aller quelque part en Europe, choisir les meilleurs restos, les bonnes bouteilles. Mais après une semaine, stop, c’est reparti pour trois semaines sérieuses. » Là où certains auraient un mal de chien à quitter le costume de fêtard pour celui d'athlète, Pierre se réjouit à l’avance de cette phase de transition. « Se remettre en forme, c’est méga grisant ! Chaque jour, tu te sens plus fort, chaque jour tu te sens plus beau. Tu te vois remonter la pente. »
 

Pierre WSOP
De nos jours, un bon joueur de poker sponsorisé est un joueur constamment présent sur les réseaux sociaux, disponible pour la communauté, se racontant en permanence. Réelles ou exagérées, les frasques de Pierre Calamusa à la table comme en dehors ont contribué à faire de lui un joueur qu’on aime suivre : on admire ses forces et on s’identifie à ses failles. Mais cette image qu’il a façonnée, ne s’en sent-il pas parfois prisonnier ? Pierre balaie la question d’un revers de la main. « Peu importe, en fait ! » C’est que les années et l’expérience lui ont inculqué ce que les gens attendaient de lui : qu’il partage les coulisses de cette carrière si singulière qu’est celle d’un joueur, et qu’il nous fasse vibrer en prenant les risques que nous n’oserons jamais prendre. Mais dans un milieu où l’argent est l’outil de travail quotidien, la frontière est souvent mince entre le rêve et la vulgarité la plus bas de gamme. Pour contrer cela, Pierre dispose d'une arme pas du tout secrète : le second degré. Sur les réseaux, son humour n’épargne personne, et surtout pas lui-même. Quitte à parfois choquer. « Les gens ont parfois du mal avec ça », admet-il. « Quand je poste ‘les fragiles jouent le 1K$, les hommes jouent le 10K$’, il faut voir aussi le post juste derrière où j’écris ‘merde, j’ai bust du 10K$, retour à la division des fragiles !’ Je suis le premier à me moquer de moi, et à dire qu’il ne faut pas juger les gens sur la taille de leur bankroll. »

Aujourd’hui, Pierre Calamusa a atteint une sorte de quadrature du cercle du joueur de poker sponsorisé. Perpétuellement au milieu d'un numéro d’équilibriste, voulant tout faire à la fois, il doit savoir jongler entre des variables bien différentes. Abscisses : recherche de la performance aux tables tout en faisant la promotion d’une marque. Ordonnées : proximité avec la communauté mais style de vie atypique. Mais derrière, il y a quoi ? Pour l’heure, Pierre ne préfère pas se fixer de date de péremption dans le milieu du poker, ni d’objectifs chiffrés à atteindre pour « passer à la suite », selon la formule consacrée. « Ce que je fais en ce moment, me préparer chaque jour, essayer de devenir meilleur, c’est un objectif qui se suffit à lui-même, c’est assez pour me contenter au quotidien. Et puis, je suis à l’aise dans ce milieu, je profite à fond des avantages. Ce qui m’a donné envie de jouer au poker, ce sont les anciens du Team comme Ludovic Lacay ou Antony Lellouche, des mecs qui me faisaient rêver aussi bien par ce qu’ils faisaient à table qu’en dehors. »

Le Grenoblois a grandi dans une famille où l’on respectait deux choses avant tout : la valeur de l’argent, et la littérature. Son choix de carrière particulier l’a amené à piétiner allègrement la première notion, mais quelques-uns des livres avec lesquels on l’a fait grandir l’ont marqué au fer rouge. « J’ai toujours ce désir d’ascension sociale dans le milieu que j’ai choisi, un milieu pas toujours très rose. Il y a toujours le risque d’échouer, et de se retrouver à quarante ans avec rien de plus que des souvenirs. J’ai deux héros : d’abord Julien Sorel, dans Le Rouge et le Noir : il est aussi fasciné que dégoûté par l’aristocratie et la grande bourgeoisie. Et puis Lucien dans Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac, l’auteur préféré de mon père. Il a toutes les armes et les appuis pour réussir, mais sa faiblesse de caractère finit par le faire échouer complètement... » Ascension vers le haut de la pyramide ou dégringolade vers les sous-sols ? Ne me demandez pas à quoi ressemblera le dernier chapitre du VietF0u : je ne sais même pas de quoi la prochaine page sera faite...