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WSOP : un enfer pour les croupiers ?

- 30 juin 2019 - Par Flegmatic

Les conditions de travail des croupiers au Rio auraient-elles empiré cette année ?

Croupiers Amazon

Chaque édition des World Series of Poker apporte son lot de nouveautés. Nouveaux tournois, nouvelle répartition des prix, nouvelle organisation des épreuves au long de l'été, nouvelles structures, etc. : d'un été à l'autre, les éminences grises du groupe Caesars s'activent en coulisses pour continuer de faire évoluer les WSOP et faire grossir l'affluence générale au Rio. Et de fait, depuis 2005, la marque World Series of Poker est progressivement devenue l'emblème numéro 1 du poker dans le monde, grâce à une stratégie globale comprenant la création des WSOP-Circuit aux États-Unis puis partout dans le monde et les fréquentes délocalisations en Europe (WSOP-E) et en Asie (WSOP APAC). Quant aux bonnes vieilles World Series à Vegas, leur affluence globale ne va que vers le haut d'année en année.

Au premier rang des facteurs explicatifs, la multiplication des tournois "brandés" offrant chacun leurs gimmicks propres (Monster Stack, Crazy Eight, tournois for One Drop, Millionaire Maker, Colossus, Big 50...), une prolifération de tournois aux buy-in abordables ainsi qu'une refonte des structures offrant un confort de jeu globalement supérieur à ce que l'on pouvait rencontrer il y a quelques années.

Sur le papier, tout le monde semble donc gagnant : d'un côté les joueurs, qui passent en moyenne plus de temps à table et peuvent jouer au "vrai poker" plus longtemps avant de se lancer à corps perdu dans un festival de lancers de pièces ; de l'autre, l'organisation, qui peut se vanter de détenir encore et toujours le circuit le plus emblématique du poker moderne.

Sauf que rapidement, des voix ont commencé à s'élever contre ces nouvelles structures. Si je ne reviendrai pas en détail ici sur ce sujet, déjà abordé en début de festival dans un article de Tapis_Volant, le principal élément à garder en tête est celui-ci : il faut jouer plus longtemps qu'avant pour espérer toucher au mieux la même chose. Une sorte de "travailler plus pour potentiellement gagner moins", qui s'applique également à une autre catégorie d'acteurs d'un tournoi de poker : les croupiers. Un problème de taille qui m'est apparu par l'intermédiaire d'un tweet signé Angela Jordison, une joueuse régulière du circuit américain.

"Je ne comprends pas comment les WSOP peuvent être le temps fort de l'année pour les joueurs de poker et se transformer en soupe populaire pour les croupiers. Je me sens mal pour eux de la baisse des salaires qu'ils viennent de subir. De très bons croupiers sont en train d'abandonner à cause de cela."

Everybody's feeling down

Pour comprendre d'où vient véritablement le problème ici, remontons à la source et à comment sont payés les croupiers aux World Series - et par extension dans le reste des États-Unis. En plus de leur salaire de base, qui correspond au minimum légal de 8,25 $ par heure, chaque croupier reçoit une fraction des pourboires collectés pendant la semaine, que peuvent (ou non) laisser les joueurs entrés dans les places payées au moment de collecter leur gain. Aux WSOP, 69,5% du total des pourboires est redistribué aux croupiers - le reste étant partagé entre les autres employés (superviseurs, guichetiers à l'inscription et au payout, autres membres du staff) -, montant lui-même divisé ensuite par le nombre de "downs" effectués par l'ensemble des croupiers sur tous les tournois de la semaine.

Qu'est-ce qu'un down vous entends-je demander ? Pour les croupiers, c'est tout simplement le nerf de la guerre, l'unité de mesure préférentielle servant à calculer les salaires. Plus concrètement, un down désigne la période de trente minutes durant laquelle un croupier reste habituellement à une table, avant de passer à une autre (ou de partir en pause). Le montant du down lui, est recalculé chaque semaine, et dépend de tout un tas de facteurs (taille des fields, nombre de croupiers, total des pourboires collectés...). Il ne peut donc pas être estimé à l'avance, ou alors très difficilement, par des esprits bien plus calés en équations que votre serviteur.

En résumé : salaire d'un croupier = salaire minimum (8,25 $/h) + [prix du down multiplié par le nombre de downs effectués durant la semaine]

Conséquence directe de l'allongement de la durée des tournois et de la stagnation de la part du rake allouée aux employés - à ne pas confondre avec celle qui file dans les poches de l'organisation, ici le groupe Caesars -, le montant du down a drastiquement diminué cette année, suivant une tendance démarrée au début des années 2010. S'il n'est pas facile de trouver des croupiers acceptant de parler librement de ce sujet on ne peut plus sensible, certains ont accepté de répondre à nos questions. Au contraire d'ailleurs de l'organisation qui, lorqu'interrogée, a fait valoir un sujet "trop sensible" et le tout récent rachat du groupe Caesars par Eldorado Resorts pour botter en touche.

Croupière Solo Pavilion

Une croupière au milieu de la Pavilion Room, durant la pause du Crazy Eights.

"Cette année est la pire jamais enregistrée, nous a confié Leslie*, croupière ayant travaillé aux WSOP entre 2012 et 2015 et qui continue de se tenir informée des conditions de travail au Rio. Sur les trois premières semaines de cette édition 2019, un down était payé en moyenne 12,82 $, contre 15,69 $ l'an passé, soit une baisse de près de 20%." Une chute drastique dûe en grande partie au Big 50, événement sur lequel aucun rake n'a été prélevé sur les premières entrées de chaque joueur. Et avec les longues files d'attente menant aux guichets observées dans les couloirs du Rio, peu nombreux ont été ceux qui ont pu repasser à la caisse.

"Ma fille serveuse de 19 ans gagne plus en tips !"

À ce niveau, 2015 correspond à un véritable tournant, car marqué par la première édition du Colossus - devenu alors le plus gros tournoi de poker de l'histoire en terme d'affluence - et une première retouche apportée aux structures. "La première semaine des WSOP 2015 fut la plus faible que je n'avais jamais vue, poursuit Leslie, à 10,77 $ le down. Cette année-là fut également la première où les heures supplémentaires sont devenues obligatoires, tout comme les semaines de six jours. Je suis convaincue que cela a été mis en place à cause des nombreux départs de croupiers mécontents de cette situation. D'ailleurs, la plupart des croupiers que je connais sont partis pour ces raisons, et j'ai fait de même."

Car si le montant semble décent, la formule n'a rien de mathématique : le taux du down ne reflète pas un éventuel salaire horaire. "Ce n'est pas aussi facile que cela en a l'air, détaille sur Twitter un croupier répondant au pseudo de @J9sPoker en réponse au tweet ci-dessus. Sur une journée de 8 à 10 heures, un croupier prend un certain nombre de pauses, non rémunérées, et n'effectue donc "que" entre 12 et 16 downs. Ma fille serveuse de 19 ans gagne plus gagne plus en tips !"

Trump, crise cardiaque et lasagnes préparées

Croupiers Pavilion

À ce facteur s'ajoute un autre : les multiples dépenses auxquelles un croupier doit faire face, la première d'entre elles étant, sans surprise, les taxes. Lisa*, cinq WSOP au compteur, nous aide à faire les comptes. "En moyenne, un croupier gagne entre 10 000 et 12 000 $ bruts sur l'été, soit entre 6 000 et 8 000 $ nets. De mon côté, j'arrivais jusque-là à gagner autour de 15 000 $. Cette année, je serai contente si j'arrive à 10 000." La faute également à une réforme promulguée en 2018 par l'administration Trump, empêchant les croupiers non-locaux de se faire rembourser leurs diverses dépenses (repas, logement, frais kilométriques, etc.). "Avant cela, je pouvais me faire rembourser jusqu'à 4 000 $ sur un seul été. Ce n'est plus possible aujourd'hui."

Et ils sont nombreux à venir dans le Nevada spécialement pour la période des World Series. "En moyenne, je dirais qu'un croupier en déplacement est déjà en déficit de 1 000 $ avant même d'arriver à Vegas," avance Leslie. Vivant une majeure partie de l'année en Floride, Lisa abonde : "Généralement, le logement ici me coûte environ 2 000 $. Je pourrais payer moins mais je n'ai pas spécialement envie de loger dans un motel miteux. Et puis, les prix des hôtels ont augmenté ces dernières années." Là où certains pourraient donc y voir un peu vite un salaire avantageux à se mettre dans la poche sur une courte période, la réalité est en fait toute autre. "Surtout, enchaîne Lisa, un croupier est dépendant du circuit et peut donc passer plusieurs mois d'affilée sans travailler. Les sommes touchées durant l'été servent donc également à combler ces périodes creuses."

"Quel est l'intérêt d'avoir un plus gros tapis de départ et de meilleurs structures si vous avez un croupier qui n'est pas capable de distribuer plus de dix mains en trente minutes ?"

Un statut de travailleur temporaire qui ne leur donne pas droit ni à la sécurité de l'emploi ni à une forme quelconque de sécurité sociale. "Un croupier a fait une crise cardiaque en début de semaine. L'hôpital lui a présenté une facture de 157 000 $ !" Même la nourriture ne semble pas épargnée par cette dégradation générale. "Elle est vraiment horrible cette année, poursuit Lisa. Un jour sur deux, c'est le même plat qui revient. Essayez donc de manger des lasagnes préparées pendant presque toute une semaine. On ne nous offre même pas la possibilité d'avoir des réfrigérateurs. J'achète donc à manger en dehors, ce qui s'ajoute à mes dépenses. Et quand on ose se plaindre de la situation, on nous répond que nous devrions être reconnaissants d'avoir de la nourriture à disposition !"

Salle de Repos Croupiers

À l'entrée de la salle de repos des croupiers, dans les coursives du Rio.

Un constat peu flatteur, qui inquiète autant qu'il attriste. "Ça me brise le coeur, vraiment, avoue Lisa. Je suis moins en colère que triste depuis le lancement du festival. J'aime les WSOP, j'ai envie que la marque conserve un certain statut, représente un certain niveau de standing. Mais je pense que l'expérience de chacun en ressort vraiment touchée, presque ruinée. Aussi bien pour les croupiers que pour les joueurs."

Car pour faire face aux nombreux abandons en cours de route ou à ceux qui choisissent de ne pas revenir d'une année à l'autre, les WSOP sont obligés de faire appel à du personnel non expérimenté. "Les nouveaux croupiers ne reçoivent aucune formation, aucune préparation. Une fois dans le grand bain, c'est 'marche ou crève'. Sans compter les croupiers plus âgés, qui ne sont pas tous capables de travailler entre 12 et 16 heures par jour. Et les superviseurs sont durs, rarement d'une grande aide". Sur ce point, Leslie se fait encore plus virulente : "Quel est l'intérêt d'avoir un plus gros tapis de départ et de meilleurs structures si vous avez un croupier qui n'est pas capable de distribuer plus de dix mains en trente minutes ?" Et Lisa de rebondir : "En l'état, je travaille deux fois plus pour gagner moinsJ'ai bien peur que l'année prochaine soit affreuse. On a longtemps dit que le poker allait mourir faute de joueurs. Il risque plutôt d'agoniser faute de bons croupiers."

S'unir pour mieux se faire entendre

"J'avais dit précédemment que les croupiers allaient être furieux de ces nouvelles structures. On aurait pu croire que les WSOP comprendraient que, quand l'argent n'est atteint que tard sur un Day 2, le taux du down s'effondre."
Avec Shaun Deeb et Daniel Negreanu, le triple vainqueur de bracelets John Monnette fait partie de ceux dont le nom revient régulièrement dès qu'il s'agit de prendre la défense des croupiers.

Face à cette situation qui ne cesse de se détériorer, la forte concurrence qui règne à Vegas semble avoir pris le pli et peut être une lueur d'espoir pour bon nombre de croupiers. "J'ai un ami qui travaille au Wynn, précise Lisa, il touche 27 $ pour un down. Même le Golden Nugget paie plus qu'ici ! Au Rio, on est assurés de trouver un volume de travail important, mais c'est à peu près tout. Ah tiens, on vient de recevoir le montant pour cette semaine : 15 $, c'est enfin un peu mieux," complète-t-elle en montrant sur son smartphone le statut Facebook d'un collègue. 

Partie chercher bonheur et fortune durant l'été au Venetian, Leslie ne semble elle pas regretter son choix. "La part du rake reversée aux salariés a été augmentée, se répercutant donc positivement sur le prix du down. Je pense d'ailleurs que les joueurs sont prêts à payer pour ça, pour des croupiers qui savent compter un pot et lire une main." "Les joueurs semblent vraiment touchés par ce problème, souffle Lisa. Il m'arrive fréquemment d'en discuter à table, preuve que le sujet se diffuse de plus en plus."

Une inquiétude qui ne se reflète pas encore dans les pourboires laissés, ceux-ci s'élevant à seulement 15 000 $ tous tournois confondus pour toute la semaine dernière au Rio. "S'il y a bien une catégorie de personnes qui devrait comprendre nos problèmes, montrer plus d'empathie, ce sont bien les joueurs, lâche Lisa. Eux et nous avons les mêmes dépenses. Mais il est aussi de notre devoir de nous regrouper. Les casinos ont leur association, les directeurs de tournois ont la leur... Qu'en est-il des joueurs et des croupiers ? Nous sommes censés être une famille et elle est en train de se fissurer complètement."

"Certaines personnes pensent que je garde de la rancoeur envers les WSOP mais ce n'est pas vrai, conclut Leslie. Je veux juste faire en sorte que les choses changent pour qu'un jour, n'importe quel croupier veuille s'y retrouver, plutôt que de les considérer comme l'un des pires endroits du circuit où travailler. J'adore mon métier et je suis reconnaissante de pouvoir l'exercer. Il est unique." Charge maintenant à l'ensemble des acteurs de notre milieu de faire en sorte qu'il le reste.

*Les prénoms ont été modifiés.