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Les WSOP sont-ils pour tout le monde ?

- 5 juin 2019 - Par Tapis_Volant

Est-ce que la création d'événements abordables comme le Big 50 nuit au prestige des WSOP ?
Eléments de réponse avec des acteurs du milieu en réponse au tweet de Doug Polk

Salle pleine

Dans les couloirs du Rio, certains joueurs réguliers regardent avec un léger mépris les joueurs de la file d'attente qui viennent s’inscrire au premier deepstack 600 $ de ces WSOP, un nouveau Bracelet Event au programme de cette 50e édition. En effet, habituellement, ce genre de tournois étaient réservés aux joueurs de seconde zone - et à ceux qui cherchaient de la value ailleurs qu’au Rio - il fallait aller au Wynn ou au Venitian pour espérer gagner des gros sous sans craquer son PEL, ou rester au Rio pour jouer les Deepstack à 235 $ qui n'offraient pas la gloire du bracelet.

Cette année, pour le cinquantenaire des Series, les organisateurs ont choisi de faire un appel du pied à ces « petits joueurs » en leur proposant de nombreux tournois accessibles et promettant des bracelets à leur vainqueur. Ce sont pas moins de 17 tournois qui proposent des buy-ins inférieurs à 1 000 $, dont 5 tournois online, 6 tournois deepstack entre 600 $ et 800 $ et 6 tournois incontournables comme le Colossus à 400 $, le Big 50 à 500 $ ou le Crazy Eights à 888 $.

Au total, un record de 89 bracelets seront distribués cet été, 11 de plus que l’an passé et beaucoup plus qu’au début des années 2 000 (seulement 36 distribués en 2003, l'année de la victoire de Chris Moneymaker). Beaucoup trop, selon certains détracteurs, qui pensent que donner des bracelets pour des events aussi modestes nuit au prestige des WSOP et décrédibilisent l'organisation de l'événement.

C’est notamment le tweet de Doug Polk qui a mis le feu aux poudres et agité la Twittosphère lorsqu’il a expliqué que pour lui, tout le monde ne devait pas pouvoir participer aux WSOP.

Pour beaucoup d'amateurs, disputer un tournoi des WSOP relève du rêve. Un rêve qui semblait inaccessible il y a quelques années, un rêve qui parfois virait au cauchemar quand on s'aventurait à réunir de l'argent pour prendre part à une boucherie à 1 000 $ et qu'on devait se contenter de 3 000 jetons pour jouer un 1 000 $ Turbo et accessoirement le tournoi le plus cher de sa vie. Mais désormais, avec l’apparition de tournois abordables, avec des structures décentes comme sur le Big 50 qui offrait aux joueurs 50 000 jetons et des niveaux de 50 minutes, tout le monde peut se permettre de participer à un tournoi WSOP au moins une fois dans sa vie.

Precious

1 419 bracelets WSOP ont été distribués depuis les début des World Series of Poker, une récompense mythique et le but à atteindre pour tout joueur de poker. Est-ce que le développement de ces tournois qui engendrent d'énormes fields (28 371 joueurs sur le Big 50) nuit à l’image de marque des WSOP et diminue le prestige de remporter un bracelet de champion du monde ? C’est la question que j’ai posée à de nombreux acteurs du poker actuel, des pros aux amateurs, en passant par les organisateurs de l’événement, non pas dans le but d’avoir une réponse, mais plutôt un éclairage sur le sujet.

La vision des pros

Pour Romain Lewis, passé tout près d’un bracelet à trois reprises l’an dernier, "c’est une très bonne idée de développer ces tournois de No Limit Hold’em car c’est devenu encore plus populaire qu’avant, vu les fields. Ces tournois attirent beaucoup de nouveaux joueurs donc c’est parfait pour le poker. Le marché tend plus vers ces buy-ins là, on le voit bien, comme au SISMIX où 500 €, c’est juste le bon prix pour faire un tournoi avec un énorme prizpool et séduire plein de joueurs. Quand on voit quasiment 400 000 $ à gagner sur le premier tournoi deepstack à 600 $ des World Series, pour moi c’est largement digne d’un bracelet."

Romain Lewis

Romain Lewis, à deux doigts du bracelet à trois reprises l'an dernier

Victor Choupeaux, qui court après la breloque depuis sa 3e place sur un Event à 1 500 $ en 2017 : "Les WSOP font toujours autant rêver , ça ne me dérange pas du tout qu’il y ait de plus en plus d’events, au contraire, il y en a pour tout le monde comme ça. C’est peut-être moins prestigieux, mais personnellement, tu me donnes un bracelet sur n’importe quel donkament, je prends, même si je préfèrerais un beau NL 6-Max ou un PLO.".

Vainqueur d’un bracelet sur le 10K H.O.R.S.E en 2011, Fabrice Soulier regrette que "les WSOP soient devenus une énorme machine à cash et qu’en faisant trop de ces petits tournois ils dévalorisent la marque. La marque a perdu de sa superbe et on s’en fiche un peu plus tous les ans d’avoir un bracelet, il y en a trop, on ne connaît même plus les noms des vainqueurs. "Sky is the limit" comme disent les américains, dans trois ans, ils feront un 100 balles avec 100 000 joueurs. En bref il en faut pour tout le monde, certes, mais je pense que le buy-in WSOP devrait rester un minimun substantiel pour conserver un certain prestige. 1 000 $ me semble un bon chiffre. Ouvert à tous, mais exceptionnel quand même. Malgré cela, je continue d’adorer les WSOP et surtout le fait que ce soit quasiment le seul endroit au monde où on peut jouer toutes les variantes ! Donc j’espère pouvoir venir les rejouer pendant encore de nombreuses années..."

Pour Antonin Teisseire, qui avait clot le festival en ajoutant un quatrième bracelet au clan tricolore en 2011, "ces tournois à faible buy-in feront plus d’heureux. C’est plus accessible et si on n'est pas content, on n’est pas obligé de les jouer non plus. Décrocher un bracelet, ça me fait encore rêver, et même si j’en ai déjà un et que c’était une sensation incroyable de l’obtenir, j’espère plus que tout en décrocher un autre bientôt, et pourquoi pas cette année."

Davidi Kitai, qui fera son entrée tardivement sur les Series cette année (le 28 juin) pense que "plus le buy-in est bas, plus il y a de monde, et plus ça mérite un bracelet, même si le niveau moyen est plus faible. Ca ne me pose pas de problème, moins c'est cher, plus c’est difficile à gagner."

Les WSOP, c'est pour tout le monde

Chochon 2

Interrogé sur le sujet et au coeur des décisions de créer autant de nouveaux tournois à des buy-ins modérés, Grégory Chochon, directeur français des WSOP, conçoit que "c’est le gros reproche que l’on fait aux WSOP depuis quelques années, de devenir plus accessibles au détriment du prestige de l'événement" mais ajoute que cela rejoint sa conception des Series, à savoir que "Les WSOP, c’est pour tout le monde. Historiquement, c’était pour les pros et les meilleurs et cela pendant très longtemps, mais l’évolution, c’est ce mélange entre les pros et les amateurs, et c’est aussi ça qui fait rêver, jouer avec Negreanu, avec Hellmuth. Faut pas oublier que les joueurs prennent plein de selfies avec les stars, sont contents quand ils sont à leur table. L’intérêt des WSOP, c’est l’accessibilité et je trouve que c’est bien que tout le monde ait une chance de gagner un bracelet. Même les grands joueurs acceptent de jouer les tournois à petit buy-in, ils acceptent de les jouer parce que les structures ont évolué et sont devenues acceptables. Maintenant, ils ajoutent à leur programme ces tournois. J’ai hâte de savoir quels seront les profils des 50 derniers joueurs du Big 50, je ne suis pas certain que ce seront que des amateurs !"

Daniel Negreanu - Salette

Salette en mode fanboy avec Daniel Negreanu

Je vais laisser le mot de la fin à "Salette", que je vous ai présenté hier dans cette interview, car il représente plutôt bien le Poker amateur et tous ces joueurs que je croise à Vegas et qui ne passent au Rio qu'une ou deux fois par séjour, persuadés que ce n'est pas pour eux et qu'ils doivent se contenter des autres tournois organisés en marge des WSOP.

Salette : "Doug Polk aimerait que les WSOP ne soient accessibles que pour une forme d'élite, que ce soit décidé par l’argent et que le touriste de passage ne puisse pas aller gagner un bracelet par hasard mais je suis pas du tout d'accord avec cette idée là. Parce que si je reprends les propos de Doug Polk, ouvrir les tournois à davantage de joueurs amateurs, c’est mauvais pour les WSOP car ça enlève le côté exceptionnel du bracelet. Je pense tout le contraire car je crois que les WSOP ont réussi une énorme opération marketing grâce à ce Big 50. J’ai regardé les listes d’attente dans tout Vegas pour jouer en cash game c’est juste dingue il y a 30 à 50 personnes en liste d’attente sur les basses limites dans tous les principaux casinos, et tous les tournois des casinos du Strip ont vu les fields grossir par 3 ou 4. Personnellement je n’avais jamais vu ça. Je me souviens qu’ils avaient produit une étude de l’impact de la création du Colossus qui avait montré que ça avait amené énormément de nouveaux joueurs vers les WSOP et que beaucoup revenaient ensuite sur d’autres Events. Bref, il me semble que c’est incroyablement positif pour le poker. Et puis, qui a été à l’origine de ce qu’est le poker aujourd’hui et qui fait vivre tous les grands pros qu’on admire ? C’est un random comptable qui a mis quelques dollars dans un satellite online et qui a gagné le Main Event et qui a involontairement créé ce qu’est le poker d’aujourd’hui, du coup je trouve ça malvenu de dénigrer la masse ainsi. Si Doug Polk pense que le bracelet d’un type qui gagne un tournoi à 500 $ en battant 28 000 joueurs n’a pas de valeur, je lui répond qu’il en a nettement plus pour moi que le vainqueur d’un tournoi Short-Deck à 10 000 $ avec 100 joueurs !"