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Le crime était presque parfait

- 8 novembre 2009 - Par Benjo DiMeo

La terrible malchance d'Antoine Saout

Six heures du matin à Las Vegas. Le tête à tête final est prêt, et Antoine Saout n'en fera pas partie. Le réalisateur de ce triste film a effacé notre français du scénario en deux coups de brosse. Le rêve s'est écroulé en dix petites minutes. Et franchement, je ne comprends pas bien ce qu'il s'est passé.

Après une pause qui leur a permis de se regrouper au sein de leurs camps respectifs, Cada, Moon et Saout se sont assis autour de la table une dernière fois. L'un d'entre eux ne reviendrait pas disputer l'ultime duel lundi soir.

Et dès la première main, les jetons sont partis au milieu. Joe Cada a relancé à 2,55 millions au bouton. Antoine Saout a retourné deux Dames depuis la petite blinde, et 3-bet à 7,3 millions. Moon s'est écarté du chemin. Cada a considéré la situation une minute ou deux, et annoncé « all-in ».

Boum ! Saout a payé plus vite que l'éclair. Cada retourne... une paire de Deux ! « C'était tellement standard, comme coup », dira t-il à ses amis après le coup, et je me demande bien quel est le raisonnement qui lui permet de justifier cette affirmation en table finale du plus gros tournoi du monde.

Un jugement à posteriori facile à émettre quand le flop vous apporte directement un 2Carreau, sous les exclamations assourdissantes du clan américain. Le turn et la rivière ne changent rien, et Antoine perdait ainsi son plus gros pot de la journée, tandis que Cada s'emparait du chip-lead avec ce pot de 78 millions.

La partie a repris, et s'est terminée avant même que le contingent français ait le temps de digérer le terrible bad-beat que venait de subir Antoine. Un tour plus tard, Cada a de nouveau relancé au bouton, pour 2,5 millions. Cette fois, muni d'une paire de 8, Antoine n'a pas pris de gants, et envoyé directement son tapis au milieu : une mise de 40 millions ! Moon a passé, et Cada a payé avec As-Roi, et pour la quatrième fois seulement en neuf jours de partie, le français risquait l'élimination.

La scène était dantesque, avec des cris de tous les côtés. « Huit ! Huit ! Huit ! » chez les Bleus. « Ace ! Ace ! Ace ! », chez les Jaunes.

Antoine a conservé son avantage sur le flop, puis le turn, et... La fin, vous la connaissez déjà : un Roi sur la rivière. La première partie de la table finale du Main Event était terminée.

Antoine Saout échoue à deux marches du titre après avoir réalisé ce qu'on peut objectivement considérer comme la meilleure performance de la table finale. Le français laisse un boulevard à Cada pour remporter le titre, possédant à la fois l'avantage en jetons et l'expérience sur son adversaire Darvin Moon qui, incroyablement, entamera le tête à tête final avec le même tapis qu'il avait au départ de la partie, dix-neuf heures plus tôt. Cada a eu les Dieux du poker a ses côtés toute la journée, remportant une dizaine de confrontations à tapis avant le flop pour survivre, dont deux en position largement dominée (paire contre paire). C'était son jour, et je ne vois pas ce qui pourrait l'empêcher de s'emparer du bracelet lundi.

Durant les trois mois d'interlude, Antoine Saout fut en dehors de nos frontières une énigme, un parfait inconnu, une quantité négligeable au vu de son palmarès limité et de la faiblesse de ses jetons. On a fait peu de cas du jeune pro étranger, éclipsé qu'il fut par la présence des Ivey, Begleiter et Moon, des personnages aux profils autrement plus croustillants.

Antoine Saout ne deviendra pas le champion du monde de poker de l'année 2009. Mais j'ai envie d'espérer que tous ceux qui ne croyaient pas en lui, que tous ceux qui l'avaient mis de côté avant même que la finale ne commence, que tous ceux qui avaient oublié son existence puissent réaliser l'incroyable performance qu'il a réalisée aujourd'hui. Antoine était arrivé à la table en position de short-stack, et s'est sorti du trou à force d'agression parfaitement maitrisée, et d'une patience à toute épreuve. J'espère que le public américain allumera sa télévision mardi soir, et pourra se dire une fois la retransmission achevée : « Voilà un excellent joueur. C'est lui qui méritait de gagner. » Hélas, au poker comme ailleurs, bien souvent, le mérite n'a rien à voir là dedans.