Entretien avec Patrick "Pads" Leonard, l'un des meilleurs joueurs online depuis plus de 15 ans et coach reconnu et apprécié de toute la communauté poker
WPT World Championship (Day 5)
Plutôt que de vous faire un live blogging à l'ancienne sur les éliminations successives des demi-finalistes de ce WPT World Championship, j'ai profité du début de journée pour aller à la rencontre d'une légende de notre jeu préféré, Patrick "Pads" Leonard, un joueur qui s'est surtout fait connaître online par des gains faramineux (plus de 20 millions de dollars) et surtout en tant que co-fondateur de la plate-forme de staking/coaching bitB. Depuis quinze ans, il offre généreusement ses précieux conseils au monde du poker à travers ses réseaux sociaux et a propulsé beaucoup de joueurs vers les sommets à travers sa formation "Pads on Pads" et ses nombreux coachings. Discussion à bâtons rompus avec cette légende que je n'avais même pas reconnu dans le field de ce WPT World Championship il y a quelques jours.
Bonjour Patrick. Si tu devais te présenter à quelqu’un, comment le ferais-tu ?
Me présenter à quelqu’un ? Bonne question. En réalité, je ne rencontre pas tant de nouvelles personnes. D’habitude, on se connaît déjà. Je peux rencontrer quelqu’un parce qu’on joue parfois ensemble online ou quelque chose comme ça. Mais disons que si je rencontre quelqu’un pour la première fois à une table, des amateurs qui ne me connaissent pas, je dis simplement : "Je m’appelle Patrick, je viens de Londres".
Tu ne te présentes pas comme un joueur de poker ?
À une table de poker, non, parce qu’ils peuvent probablement le sentir, tu vois. Mais dans un Uber, par exemple, et que le chauffeur me demande ce que je fais dans la vie, je lui dis que je suis joueur de poker. Avant, il m’arrivait parfois de mentir. D’ailleurs, histoire drôle : une fois, j’étais à une soirée jeux de société. Je n’ai pas forcément envie que les gens sachent que je suis joueur de poker, parce qu’ils peuvent te googler et voir tes gains. Moi, je veux juste m'amuser, je suis là parce que j'aime les jeux de société. Du coup, j’ai dit que je m’appelais... Harry. Il fallait installer le jeu, dire son prénom et mettre un badge sur son t-shirt pour que tout le monde sache qui est qui. J’ai donc dit que je m’appelais Harry et que je travaillais chez Zara, le magasin de vêtements. On joue au jeu, et là un type arrive avec 20 minutes de retard. avec un gros sac Mc Donald’s, un peu négligé, et il me lance : "Oh mon Dieu, Patrick, je suis un énorme fan !" C’était un joueur de poker. Et toute la table m’a regardé comme si je leur avais menti, c’était super bizarre. Depuis ce jour-là, je dis toujours la vérité. Je suis joueur de poker, voilà.
Quel est ton avis sur la petite guéguerre entre les opérateurs avec les Bahamas, Vegas et Prague sur la même période ?
Les gens disent que ce n’est pas une bonne chose, mais honnêtement, ça ne fait pas tant de mal que ça, parce que les fields restent énormes. Je pense que chacun a son endroit préféré. Certains veulent être proches de leur famille pour Noël. D’autres veulent profiter du beau temps aux Bahamas. D’autres aiment les marchés de Noël à Prague. Je pense que c’est surtout une question de ce que tu préfères, de ce qui est le plus confortable pour toi. Beaucoup de gens cherchent l’argent, la value. Mais l'offre fait que chacun a quelque chose qui lui plaît et ce n'est pas si mal. Ce serait bien que ce soit un peu plus étalé, mais il y a aussi beaucoup d’autres tournois à d’autres moments de l’année. Il n’y a que 52 semaines dans une année. Il y a les World Series, les Series online, les EPT… Il y aura toujours des événements qui se chevauchent, malheureusement.
Pourquoi choisir Vegas plutôt que les Bahamas ?
J’ai un appartement ici. Je vis une partie de l'année à Vegas. Je joue aussi des cash-games ici. Donc si je bust d’un tournoi, par exemple à Prague, je dois attendre le lendemain pour rejouer. À Vegas, je peux directement aller jouer en cash-game. J’ai beaucoup d’amis ici. J’ai aussi un chiot depuis six mois, donc j’aime être ici. J’aime vraiment être ici, c'est un peu ma deuxième maison. Quand j'avais la vingtaine, j’allais à Prague, aux Bahamas, ailleurs… Tu vis toujours dans ta valise et de chambre d'hôtel en chambres d'hôtel. Je n'aime pas spécialement. J’aime avoir un endroit où je peux rentrer, avoir mon bureau, étudier, me reposer.
Quelle a été ta motivation pour créer ta célèbre formation "Pads on Pads" ?
C’était simplement à cause du Covid. Je jouais en high stakes depuis longtemps, mais avant, les plus gros tournois online, c’était genre un 500 $ une fois par semaine. La plupart des jours, le plus gros tournoi était à 215 $ de buy-in. Ce n’était pas vraiment high stakes. Tout le monde avait des bankrolls énormes, avec des milliers et des milliers de buy-ins devant eux. Puis le Covid est arrivé, et les limites ont augmenté encore et encore. Et soudain, cinq mauvaises sessions pouvaient effacer une année entière de tes gains d'avant. Je me suis dit : le Covid est là. Je n’ai pas envie d’apprendre une nouvelle langue. Je n’ai pas envie d’apprendre à coudre. Je vais simplement réapprendre le poker depuis zéro. Vraiment depuis la base : bouton contre grosse blinde, petite blinde contre grosse blinde, under the gun contre grosse blinde, under the gun contre bouton, comme si je recommençais tout. Je me suis dit que si je disais tout à voix haute, je trouverais des choses qui n’avaient pas de sens.
J’ai commencé comme ça, et je me suis rendu compte : pourquoi ne pas en faire un cours ? Parce que souvent, tu commences quelque chose et tu ne le finis pas. Comme les résolutions du Nouvel An : beaucoup arrêtent au bout d’une semaine. Mais si tu t’engages avec une entreprise pour faire un cours, tu t’y engages vraiment. Pendant trois ou quatre mois, toute la journée, tous les jours, j’ai fait ça encore et encore. Ça m’a beaucoup aidé à ce moment-là, parce que je jouais high stakes tous les jours. Je pouvais jouer une session, avoir plein de choses à étudier, puis faire des vidéos où j’analysais tout ça. J’ai eu de la chance : j’ai gagné beaucoup de tournois pendant cette période. Je pense que j’ai gagné environ 2,5 millions aux tables pendant que je faisais le cours. Donc le cours était bon, il a très bien marché, les gens l’ont aimé. Mais je l’ai surtout fait pour devenir le meilleur joueur possible. Tous ceux qui l’achètent diront qu’il est très long — je crois qu’il y a environ 250 vidéos — parce que c’était littéralement moi en train de réapprendre tout le jeu. Pour moi, ça a été très bénéfique personnellement. Et je ne me soucie pas vraiment du nombre de personnes qui l’achètent, parce que ça m’a surtout aidé moi. C’est pour ça que je ne le promeus pas vraiment.
Quels sont tes plus grands accomplissements au poker ?
Je dirais que les accomplissements individuels dépendent beaucoup de la chance. Ce n’est pas toujours lié à ce que tu fais. C’est souvent l’univers qui te laisse gagner. Je dirais que mon plus grand accomplissement, c’est la longévité. Je joue high stakes depuis 15 ou 16 ans maintenant. Je suis toujours là chaque année, à faire des deep runs, à gagner des tournois. Je vois beaucoup de gens gagner un tournoi une année, puis trois ans plus tard ils ne jouent plus. Cinq ans plus tard, beaucoup ont perdu la majorité de leurs gains. Dix ans plus tard, ils ne jouent presque plus high stakes. Mon objectif n’a jamais été de gagner absolument un EPT ou un bracelet. Mon objectif, c’est d’être encore là dans 10 ou 20 ans. Je suis un grand fan de football. Chaque saison, quelqu’un marque beaucoup de buts en Premier League, puis les quatre saisons suivantes il devient nul. Alors que les meilleurs joueurs de tous les temps sont ceux qui dominent pendant 20 ans, comme Ronaldo ou Messi. D’autres joueurs peuvent montrer cet éclat sur des moments isolés, mais ils ne peuvent pas le faire sur 20 ans. Et pour moi, c’est ça qui est inspirant.

Patrick Leonard avec Espen Jorstad pour son premier bracelet WSOP sur le Tag Team
As-tu encore des objectifs au poker ?
J’essaie juste d’être meilleur que l’année précédente. Je n’ai plus l’impression de jouer pour l’argent. Je joue pour les moments, les expériences. J’adore bâtir un gros stack dans un tournoi. J’adore les moments de fin de tournoi. Il y a énormément de pression et d’adrénaline quand tu arrives dans les trois, quatre ou cinq derniers joueurs. J’ai probablement joué environ 2 000 tables finales et c'est toujours la même adrénaline quand tu arrives parmi les derniers joueurs d'un tournoi. J’aime jouer contre différents types de joueurs et utiliser mon expérience pour gagner les tournois.
Peux-tu expliquer ton sentiment par rapport à la GTO et au jeu exploitant ?
Oui. Il y a beaucoup d’idées fausses. Le vrai GTO, en réalité, personne ne le joue. Le vrai GTO, ce serait énormément de sizings différents, beaucoup de mix, beaucoup de variations… C’est quelque chose qu’un humain ne pourrait jamais reproduire. Si quelqu’un jouait vraiment GTO, ce serait un bot. L’exploit, en fait, c’est comprendre le GTO. Tu dois comprendre le GTO pour exploiter quelqu’un. Par exemple, disons que je c-bet au flop, et qu’en théorie il devrait défendre 40 %. Mais je regarde un solveur et je vois qu’il doit défendre, mettons, Roi-6 sur un board As-10-8 — ce n’est pas forcément un bon exemple, mais imaginons que ce soit le cas. Et je me dis : "Ok, mais je ne pense pas qu’il va défendre Roi-6 ici." Donc si ma fréquence GTO de c-bet au flop est 70 %, eh bien maintenant je vais c-bet plus, parce que je sais qu’il ne va pas atteindre ces fréquences de défense. Donc je pense que l’étude du GTO est très bonne, mais surtout pour pouvoir exploiter le field. Moi, j’essaie de trouver des choses que moi-même j’aurais du mal à faire. Genre : "Oh wow, j’étais censé défendre ça. Oh wow, j’étais censé check/raise ça. Ok, moi je ne trouverais pas ce raise au flop… et il est probable que lui non plus." Donc s’ils ne peuvent pas la trouver, je vais attaquer ce spot plus souvent. Quand j’étudie, ce n’est pas pour jouer parfaitement ou pour avoir des validations sur mon score GTO. C’est pour trouver les endroits où les autres font de grosses erreurs et pouvoir les punir. C’est comme… tu vois ça tout le temps : un vieux monsieur mise river et toi tu foldes, même un très gros jeu, genre les “second nuts”, parce que tu te dis : non, je ne pense pas qu’il va trouver l’agression ici. C’est exactement ça. Tout le monde essaie d’avoir une idée du GTO dans sa tête, puis de prédire comment l’autre va s’en approcher — ou pas — et de prendre une décision à partir de là. Je ne connais personne qui essaie juste de jouer GTO. C’est un gros malentendu, je dirais.
Depuis les années, es-tu encore fan de poker ? Tu regardes les streams des tournois live ?
Pas vraiment. Je ne regarde pas les Tritons, je ne regarde pas les streams… même là alors que j'ai encore des parts dans des joueurs dans le tournoi, je ne regarde pas les streams. Tu joues déjà tellement au poker, ton esprit est déjà tellement immergé dans le poker… ce n’est pas vraiment productif. Tu ne peux pas apprendre grand-chose en regardant un stream. Même si je suis moi-même sur un stream, je ne le re-regarde pas posteriori. Parfois je peux regarder comment je réagis à certaines situations, mais rien de plus. Et puis, en 2025, j’ai l’impression que c’est plus facile de consommer du contenu plus court. Le contenu long est difficile à regarder. On perd beaucoup de temps. Quand je regarde des replays de poker, c’est plutôt des tables finales de tournois online. Et je les regarde souvent en vitesse x5, pour gagner du temps. Les streams live sont difficiles à regarder, honnêtement.
De quoi es-tu le plus fier dans ta déjà longue carrière ?
Comme je l’ai dit, la longévité. Et sinon… quand je gagne un truc ou quand je gagne de l’argent, je ne ressens pas grand-chose. Je suis un peu “mort à l’intérieur” par rapport à ça, parce qu’en tant que joueur de poker, tu ne peux pas te permettre des hauts et des bas émotionnels. Mais quand je stake des gens, quand j’aide des gens, quand je mentorise des gens — c’est ce que je fais depuis environ dix ans — et que eux gagnent, ou qu’ils sortent d’un downswing énorme… là, c’est ça qui me rend le plus fier. Parce que tu peux avoir un impact sur la vie de quelqu’un d’autre, ou sur la vie de sa famille. Je ne sais pas… j’ai probablement staké plus de 3 000 joueurs dans ma vie. Et tu sais, certains ont pris leur retraite grâce à l’aide que je leur ai apportée. Ils ont acheté des maisons, ils ont obtenu une liberté financière, ils ont aidé leurs familles. Ça, ça me rend plus fier que mes propres résultats individuels. Parce que ce que j’accomplis individuellement, ça repose sur beaucoup de chance, et c’est éphémère, dans l'instant. Donc oui, c’est plus le succès des autres dont je suis fier.
En tant que coach, quels sont tes meilleurs souvenirs, tes plus grandes réussites ?
Chaque tournoi qui existe en ligne, au moins un de mes joueurs l'a déjà gagné. Donc je suis devenu un peu insensible à ça aussi. Je pense que ce sont plutôt des cas individuels : des joueurs qui traversent des très mauvaises périodes, et je sais que la plupart des gens abandonneraient. Mais parce qu’ils ont la communauté, parce qu’on est là autour d’eux, ils se battent vraiment, ils tiennent bon. Et ça me donne aussi de la force. Quand moi j’ai de mauvaises périodes, je me dis : "Ok, eux ils l’ont fait. Je leur ai dit qu’ils pouvaient le faire. J’y ai cru. Je leur ai tout donné." Parfois tu donnes des conseils aux autres, mais tu ne les appliques pas à toi-même. Par exemple, quand tu es en downswing, tu perds tes bonnes habitudes, tu n’étudies pas autant que tu le devrais, tu tiltes… Et j’essaie de repenser à ces moments où je leur ai dit : "Hé, ça va aller, c’est ok, ça va passer, tiens bon." Je pense aussi que c’est très dur aujourd’hui parce que les réseaux sociaux prennent une place énorme. Si j’ouvre Instagram maintenant, dans les cinq premières stories, je vais voir cinq personnes qui “bag” un gros stack dans le tournoi à 3 000 $ que je joue (NDLR : Il allait disputer le Day 1B du 3K$ 3 millions garantis du WPT World Championship). Alors qu’en réalité, 85 % des gens n’ont pas bag. Mais quand tu vas sur les réseaux, tu vois ces cinq personnes qui ont toutes passé le Day 2 et qui ont eu du succès. Et 85 % des gens voient ce succès alors qu’eux ont échoué. Et ça donne un peu le syndrome de l’imposteur : "Wow, tout le monde réussit sauf moi." Et même quand tu réussis, tu ne l’apprécies pas particulièrement. Parce que quand tu fais Day 2, tu as souvent gagné quelques flips, tu as eu de la chance, tu as floppé un brelan contre des As, ce genre de choses. Donc tu ne te sens même pas bien, parce que tu te dis : "Je ne le mérite même pas tant que ça." Du coup, j’essaie de ne pas être trop heureux, parce que je pense que si tu as beaucoup de bonheur, tu auras aussi beaucoup de tristesse. Si tu imagines un graphique de bonheur, il y a des pics, des hauts, des bas. Alors que si tu restes “content”, un peu neutre, un peu “mort à l’intérieur”, ta ligne est plus droite et tes journées sont plus régulièrement “ok”, plutôt que des très bonnes journées et des très mauvaises journées. Donc quand j’essaie de repenser à des moments “heureux”, je n’en ai pas beaucoup. Je pense plutôt à des années heureuses, à du long terme. Au succès durable de mes joueurs : passer d’un hobby poker à gagner 100k par an. C’est plutôt ce genre de choses. Parce que gagner un tournoi… quand ils le gagnent, c’est surtout la chance. Ils ne le “méritaient” pas plus ce jour-là que les jours où ils ont perdu.

Te souviens-tu du moment où tu as découvert le poker ?
Oui, j’avais 17 ans. À l’époque, j’étais entouré de gens… Aujourd’hui je suis connu pour être très calme, mais avant j’étais très foufou. Mon surnom à l’époque c’était “Crazy Pads”. Et je faisais des choses pour que les autres m’acceptent, pour qu’ils m’aiment, pour qu’ils aient envie d’être avec moi, ce genre de choses. Je me souviens, je travaillais dans un supermarché. Et mes amis de l’époque, c’étaient des gars riches. Ils m’ont appelé et ils m’ont dit : "Hé, après le travail, tu veux boire une bouteille de sauce piquante ? On te paie 20 dollars." Moi je gagnais 5 dollars à l’époque. J’ai dit : "Oh ouais, je le fais, je le fais." Et la semaine suivante, on est allés jouer au poker. Je n’avais jamais joué. Je n’avais jamais voulu jouer. Ils me distribuent ma première main : Roi-Dame. Je relance, quelqu’un sur-relance. Et c’est drôle, parce que je ne me souviens jamais des mains — je ne peux pas me souvenir d’une main de la semaine dernière — mais celle-là, je m’en souviens. Le board sort un truc comme 5-6-7-8 (ou quelque chose comme ça), et lui il mise, mise, mise. Et moi je sais juste que Roi-Dame, ça a l’air d’être une bonne main. Donc je paye, je paye… et évidemment je perds. Il montre, et tout le monde se moque de moi. Je n’ai pas aimé cette sensation. Et je suis revenu la semaine suivante avec l’idée d’apprendre à gagner, tout simplement. Et j’ai compris que ces gars-là n’étaient pas vraiment mes amis. Et que je n’allais plus être ce “fou” qui fait tout pour divertir les autres. Je suis devenu très calme après ça. Et d’une certaine manière, le fait qu’ils m’aient utilisé pour leur divertissement m’a conduit au poker. Et pendant les quinze années suivantes, ma vie a été de prouver aux autres qu’ils avaient tort. Je vais au casino local, je perds, je me sens stupide. Je reviens la semaine suivante, je gagne. Je vais à un championnat en Angleterre, je perds, je me sens stupide parce que ces gars sont bons. Je reviens l’année suivante, je gagne. Je vais à Barcelone, EPT, je perds tout mon argent, je passe sur le stream, je joue mal, etc. Je reviens l’année suivante, je fais un bon résultat. Je viens à Vegas, je perds tout mon argent, je reviens l’année suivante, je gagne plein de tournois. En ligne, j’avais toujours des gens qui doutaient. Et j’étais toujours dans ce délire de prouver. Et puis quand je suis devenu numéro 1 mondial online, j’ai eu plein de messages : "Bravo, tu le mérites, etc." Mais c’étaient les mêmes personnes qui écrivaient des choses sur moi avant. À l’époque il n’y avait pas vraiment les réseaux sociaux, je suis vieux, c’était plutôt des forums. Ils écrivaient des commentaires, et moi j’allais les relire et ça me faisait du mal. Je ne jouais pas forcément pour moi ou pour l’argent. Je voulais juste que les gens pensent que j’étais bon. Et quand je suis devenu vraiment bon, j’ai réalisé que leur opinion n’avait aucune importance. C’est comme… Messi n’est pas sur Twitter à lire les critiques sur sa performance par quelqu’un qui ne sait même pas qui est Messi, tu vois ? J’avais beaucoup de doutes sur moi-même. Je voulais être accepté. Et en regardant en arrière, c’est comme ça que je suis entré dans le poker. Et comme j’ai “réussi à leur prouver”, j’utilise encore ça : quand ça va mal, je repense à ma première fois, et je sais qu’il y a une sorte de “recette” pour réussir. Donc oui, histoire assez folle… mais c’est comme ça que tout a commencé.
Est-ce pour ça que tu parles beaucoup du mental au poker, pour réussir ?
Oui. Je pense que la mentalité, même dans la vie, c’est important d’être un bon humain. Mais au poker, le mental est énorme. Et je n’ai pas toujours eu un bon mental, c’est sûr. Je me souviens, un de mes amis proches — un Européen — avait écrit un blog en fin d’année. C’était un des meilleurs joueurs du monde. Il disait quelque chose dans le blog… je ne vais pas citer exactement, mais en gros : il adorait être autour de moi, il pensait que j’étais un joueur incroyable, et que si je comprenais un petit truc, ça changerait beaucoup de choses. Et depuis, j’ai essayé d’être plus conscient : être plus présent, moins négatif, moins toxique, plus positif. C’était il y a sept ou huit ans. J’essaie d’être plus observateur. Je vois des joueurs très bons, et la raison pour laquelle ils perdent, c’est uniquement leur mental. Même les amateurs qui perdent beaucoup jouent souvent plutôt bien. Je peux m’asseoir dans un cash game, un amateur va parfois bien jouer. Il perd, et là il explose. Ou alors après le tournoi, il va se saouler et il jouera mal le lendemain. Ou il va gamble, et ça devient une spirale infernale. Je dis souvent : il y a un tournoi que tu ne peux pas contrôler, c’est celui que tu joues. Et puis il y a “le tournoi suivant”, qui est le temps entre le moment où tu bust et le moment où tu rejoues — disons le lendemain. Tu as 18 heures, et tous les joueurs ont ces 18 heures. Si tu traites ça comme un tournoi, tu peux réellement gagner ce tournoi-là. Il n’y a pas beaucoup de variance : si tu as de bonnes habitudes, si tu fais les efforts, si tu dors bien… tu peux quasiment garantir d’être dans le top 5 % ou top 10 %. Tu ne peux pas garantir top 10 % dans un vrai tournoi, mais dans le “tournoi entre les tournois”, tu peux gagner si tu veux. Et quand j’ai compris ça, j’ai compris la puissance du mental au poker. Quand tu “gagnes” ce tournoi-là, le lendemain tu joues mieux. Tu fais de meilleurs résultats. Et oui, j’ai encore beaucoup de chemin. Tout le monde est sur ce chemin d’améliorer son mental. Mais aujourd’hui, je suis très content de là où j’en suis, même si je sais qu’il y a encore de la place pour progresser.

Pads avec Vincent Lavollée à la bulle du WPT World Championship
Tu coaches des joueurs français ? Certains Français m’ont dit qu’ils avaient beaucoup envie de travailler avec toi ou avaient acheté ta formation.
Oui. J’ai beaucoup d’amis français. J’ai beaucoup de Français avec qui j’ai travaillé ou je travaille. Sarah Herzali, notamment, c’est une joueuse française. Elle a travaillé avec moi pendant quelques années. Et maintenant elle gère l'équipe française, “bitB France”. Elle la dirige maintenant parce qu’elle peut enseigner ce que je lui ai appris. Il y a aussi un autre joueur français qui travaille avec nous depuis deux ans. Je crois que l’an dernier, il a gagné 600 000 online. Il joue très, très bien. Et maintenant il coache certains de nos joueurs. On a aussi de jeunes Français, moins connus — je ne dirai pas qui ils sont — mais ils sont vraiment, vraiment très bons. Et je crois que la semaine dernière, on a pris deux nouveaux Français. Donc on a une équipe d’environ 10 à 12 Français, et ils sont très forts. Je suis sûr que les prochains meilleurs joueurs français vont venir de ce groupe. On les verra aux WSOP, aux WPT, aux EPT, aux Winamax Series, etc. J’aime beaucoup travailler avec les Français. Les Français ont un côté plus compétitif. Parfois tu travailles avec des gars de Vienne ou d’Angleterre, ils sont plus “chill”, ils traitent ça plus comme un jeu. Alors que j’ai l’impression que les Français le prennent plus personnellement, ils sont plus émotionnels. Et je pense que si tu apprends à utiliser tes émotions comme quelque chose de positif plutôt que négatif… beaucoup de joueurs français ont des émotions qui deviennent un problème : tilt, réactions trop fortes. Mais les très bons Français arrivent à utiliser leurs émotions comme une force. Parce que beaucoup de gens d’autres pays ne sont pas connectés à leurs émotions. Ils sont “morts” émotionnellement. Mais les Français sont très émotionnels, et je pense que c’est une bonne chose. Donc on essaie de les encourager à utiliser leurs émotions parce que comme ça tu peux comprendre les émotions de ton adversaire aussi et l’utiliser à ton avantage. Je l’avais dit il y a quelques années : je pensais que Sarah était la meilleure joueuse de poker au monde à ce moment-là. Elle joue moins maintenant, elle a fondé une famille, elle a un bébé. Mais je serais très surpris si les meilleurs Français du monde ne venaient pas de notre groupe, parce qu’en tant que groupe, ils sont très forts.

Sarah Herzali
Comment vois-tu l’avenir du poker ?
Le poker grossit de plus en plus. Les événements voient leurs chiffres progresser d'année en année. Il y a de plus en plus de gens qui veulent jouer. C’est juste dommage que tout le monde ne puisse pas jouer ensemble online. C’est dommage que Winamax soit “séparé”. C’est dommage que les WSOP à Vegas soient “séparés” du reste du monde. Si tout le monde pouvait jouer ensemble, ce serait incroyable. Mais le plus grand danger pour le poker, c’est la régulation des gouvernements, les restrictions, le fait de ne pouvoir jouer qu'avec des joueurs de ton pays. À cause de ça, il y a de moins en moins de jeunes joueurs qui émergent. Regarde ce tournoi, le WPT World Championship : j’ai 37 ans maintenant, et je suis l’un des plus jeunes joueurs à la plupart des tables. Quand j’avais 22 ans, je venais à Vegas et j’étais aussi l’un des plus jeunes… mais il y avait plein de jeunes autour. Avant, c’était plus facile de construire une bankroll et de “monter” online. On voit moins de joueurs passer de low stakes à high stakes. Alors que quand j’avais 25 ans, tous les joueurs de high stakes avaient grind depuis 20–25 ans et avaient monté une bankroll. Donc il faut trouver un moyen pour que les jeunes générations puissent réussir, pour leur donner des chances. Aujourd’hui il y a beaucoup de tournois “seniors”, mais peut-être qu’il faudrait des tournois “juniors”, je ne sais pas. Parce que là, je regarde ce Main Event, les 15 derniers joueurs… ils ont tous l’air d’avoir plus de 40 ans. Il y a dix ans, ce field aurait été rempli de joueurs de de 20–25 ans. Et maintenant, c’est juste que ceux qui ont bien run à 25 ans ont aujourd’hui 40 ans et jouent toujours. Mais dans 10 ans, s’il n’y a pas de jeunes qui arrivent, on fait comment ? Parce que les anciens ne vont pas arrêter de jouer juste parce qu’ils vieillissent. Donc oui, j’aimerais qu’on trouve un moyen pour que les jeunes réussissent. Mais je ne sais pas si ce sera possible.
Quel conseil donnerais-tu à un joueur gagnant en petites limites s'il souhaite progresser ?
Je dirais : ne joue pas en live. Beaucoup de gens ont un succès rapide et se disent : "Allez, on vit le rêve : live, gros tournoi, etc." La réalité, c’est que tu as besoin d’expérience. Tu dois jouer énormément en ligne. Tu dois progresser. Surtout si tu es jeune. Et tu dois construire ta bankroll comme ça. Tu dois t’habituer aux bulles. Aux bulles de table finale. Au heads-up. Cette année, j’ai un jeune joueur que je stake et il a gagné 100 tournois cette année. Il y a beaucoup de tournois, donc il a probablement fait 1 000 tables finales. Et si toi tu es jeune et que tu as fait quelques tables finales seulement, quand tu joues un gros spot contre ce gars-là, il aura tellement plus d’expérience que toi. Avec 1 000 tables finales, tu peux revoir 1 000 tables finales. Ton coach peut les analyser. Si tu n’en as que cinq, ton coach ne peut pas faire grand-chose. Donc je dirais : joue, joue, joue, autant que possible. Et évite le glamour du live avec les grosses dépenses qui vont avec. C’est très dur de gagner de l’argent comme ça.
Merci beaucoup Pads pour ton temps et good luck sur ce 3K$.