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Le bracelet ne s'achète pas

- 7 juillet 2015 - Par Benjo DiMeo


Nous vivons une époque où tout nous est accessible. Les expériences les plus folles sont à portée de clic, les continents les plus lointains ne sont qu’à un ou deux vols long courrier, les communications n’ont jamais été aussi rapides, les distances n’ont jamais paru aussi courtes. Les ondes wifi recouvrent le globe d’une tapisserie invisible : en quelques secondes à peine, nous pouvons joindre n’importe qui, n’importe quand, n’importe où. A toute heure du jour et de la nuit, nous tenons dans nos mains de prodigieux terminaux informatiques miniatures, que l’on appelle encore « téléphones portables » (plus par habitude qu’autre chose), mais qui sont en réalité de véritables exo-squelettes sans lesquels nous ne pouvons plus vivre, des miracles de technologie et d'optimisation dont aucune oeuvre de science-fiction n’aurait pu prédire l’avènement aussi rapide. Etre connecté est devenu aussi vital que de respirer. Le lointain n’a jamais paru aussi proche. Toujours plus vite, toujours plus loin, l’abondance est de mise : en quelques secondes de recherche sur notre ordinateur, nous pouvons nous faire livrer toutes les cuisines du monde à domicile, et avant même que le livreur ne sonne à la porte, nous aurons trouvé n’importe quel film, n’importe quel série et la regarder dans l’instant. Par route, par rail ou par air, toutes les destinations, même les plus reculées, n’ont jamais été aussi accessibles. Nous avons tout, et nous en voulons toujours plus. Contesté et contestable, le capitalisme n’en continue pas moins de triompher, car plus que jamais, il donne le droit aux vainqueurs de la guerre économique de laisser libre court à leur imagination et assouvir absolument tous leurs désirs, tout en suscitant l’envie, la jalousie et le désir chez ceux qui se battent encore pour se faire une place sur le grand échiquier mondial. Que ce soit l’ascension de l’Hymalaya, un safari en Afrique, la descente du Colorado en rafting, une plongée dans la Grande Barrière de corail du Pacifique ou un vol en montgolfière au dessus de l’Amazonie, il n’y a aucune expérience que l’argent ne peut acheter.


Las Vegas, oasis décadent de luxe au milieu d’un aride désert du grand Ouest Américain, est le parfait symbole de ce consumérisme jusqu’au boutiste qui définit les sociétés modernes fondées sur l'abondance. Aucun autre endroit dans le monde n’est plus propice à satisfaire ceux qui veulent tout, et tout de suite. C’est un terrain de jeu où l’opulence du monde entier se retrouve, avec un langage commun et unique, celui de l’argent. Tant que vous y débarquez les poches pleines, tout est possible, tout est réalisable à Las Vegas. Dans une zone s’étendant sur quelques kilomètres carrés seulement, l’infini vous tend les bras, depuis les buffets all you can eat jusqu’aux strip-clubs débordant de culs et de poitrines opulentes 24h/24, depuis les gun stores et leurs mitrailleuses de l’armée US en accès libre jusqu’aux pool parties dénudées par cinquante degrés à l’ombre faisant passer Sodome et Gomorrhe pour un Club Med de retraités, depuis les sauts en parachute au dessus du désert de Mohave jusqu’aux virées en Hummer Limo, depuis la galaxie de produits stupéfiants proposés par les dealers louches hantant les contre-allées du Strip jusqu’au tintamarre perpétuel des machines à sous rythmant les journées et les nuits des drogués du jeu, depuis les spectacles démesurés d'acrobates, danseurs, magiciens et voltigeurs jusqu’aux boîtes de nuit et leurs décorations à dix millions de dollars et leurs bouteilles de champagne à dix mille, tous les divertissements, toutes les perversions sont offertes, des plus cheap aux plus gargantuesques. Du pain et des jeux, beaucoup de pain, encore plus de jeux : Las Vegas est une version moderne de la Rome Antique dont on ressort fiévreux, déboussolé, excité, mais jamais rassasié. 

Au milieu de cette overdose de plaisirs vulgaires et de vices inavouables, quelle place pour le plus ancien et le plus gros tournoi de poker du monde ? Avec son prix d’entrée prohibitif de 10,000 dollars, on pourrait classer le Main Event des World Series of Poker dans la liste infinie de divertissements qu’offre Las Vegas, un tour de manège comme tant d’autres, une banale virée à cinq chiffres que quelques milliers de privilégiés s’offrent chaque année, comme ils s’offrent la plus belle suite du Bellagio, un couvert à l’Atelier de Joël Robuchon, ou une table à l’Hakkasen.


Que nenni. Car le Main Event, malgré son caractère exclusif, est bien plus que cela, et offre bel et bien quelque chose que tout l’argent du monde ne peut acheter : une expérience. Un moment de vie. Des souvenirs gravés à jamais dans les neurones. Un rêve éveillé, tout simplement. Ne vous y trompez pas : les 10,000 dollars que paient chaque année quelques 6,500 joueurs ne représentent que le ticket d’entrée, et rien d'autre. Tout ce qui vient après, toutes les émotions que traversent ses participants au cours des dix jours qui suivent, les cris de joie, les rivières miraculeuses, les pots tellement gigantesques que l’on a besoin des deux bras pour les ramener vers soi, les tirages manqués, l’agonie de la défaite, les larmes, les frustrations, cela n’a pas de prix. Ils ne sont finalement pas si nombreux, ceux qui ont pu goûter à la totalité de l’expérience offerte par le Main Event, un tour de montagnes russes XXL haletant capable de procurer un high dix fois plus puissant que les meilleures pilules d'ecstasy les distribuées dans les boîtes de nuit du Strip. Demandez aux quelques dizaines de joueurs ayant déjà disputé la table finale de ce tournoi : ils ne rêvent que d’une chose, remettre le couvert. Et les autres, ils n’arrêteront pas de jouer tant qu’ils ne seront pas parvenus au sommet à leur tour. Car il n'existe qu'une chose aussi excitante que de gagner le Main Event... C'est de perdre le Main Event. 

Il y a une forme de pureté dans la proposition faite chaque année par le Main Event des World Series of Poker : une fois le ticket d’entrée acheté, tout le monde est égal sur la ligne de départ avec son tapis de 30 000 unités. Ce n’est pas un hasard si les organisateurs ont tenu, année après année, à ce que le prix d’entrée reste inchangé malgré l’inflation. Selon l’index des prix établi par le Ministère du Travail Américain, 10,000 dollars de 1972 valent aujourd’hui 56,891 dollars. Presque six fois plus, et pourtant, l’étiquette de prix n’a pas changé depuis 43 ans, tout comme la structure, à peu de choses près. Comme si le Main Event était une oeuvre d’art, une pièce de musée, voire même une déité qu’il fallait conserver dans son état initial.

Photo : casinogaming.com

Les joueurs, qu’ils soient amateurs ou professionnels établis, n’ont jamais cessé de respecter le Main Event, jusqu’à le transformer en une expérience quasi-mystique. Regardez par exemple toutes ces stars du circuit qui, lors des tournois préliminaires des WSOP, arrivent quotidiennement avec trois, quatre ou cinq heures de retard : quand sonne l’heure du Main Event, on retrouve ces mêmes joueurs assis à table dès midi. Qu’ils soient amateurs ou professionnels établis, tous les joueurs de poker sont amoureux du Main Event. Pour lui, ils se mettent chaque année sur leur 31 pokéristique, se jurant de jouer leur meilleur poker depuis le shuffle up and deal jusqu’à la table finale. Au cours des années, nombreux furent les joueurs amateurs galvanisés par l’enjeu et l’aura du Main Event, jouant un poker dont personne, et surtout pas eux, ne les aurait cru capables de jouer, signant des deep run hors du commun dont on parle encore aujourd’hui, réalisant un exploit générateur de gloire et de richesse, voyant leur vie changée du jour au lendemain. Mais si l’amour sanctifie, il peut aussi vous faire perdre les pédales, et aussi nombreux furent les joueurs les plus aguerris, les plus expérimentés, s’effondrer complètement face à des enjeux devenus soudain trop importants. Et chaque année, ils sont des milliers à revenir, encore et encore, prêts à tomber amoureux chaque jour un peu plus, à poursuivre un rêve sur lequel personne ne pourra mettre un prix. Tel est le pouvoir d’attraction du plus ancien, du plus gros, du plus beau tournoi du monde.

Ce n'est pas la destination qui compte, mais le voyage, dit le proverbe. Au Main Event des World Series of Poker, ce ne sont pas les dix millions de dollars qui comptent, mais les dix jours pour les atteindre.