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Negreanu / Ivey : une heure en apnée

- 28 juin 2014 - Par Benjo DiMeo

Event #50 : 8-game Mix 1,500$

C'est mon jeu favori chaque année aux WSOP : passer une heure en intimité avec quelques uns des plus grands joueurs du monde autour d'une table de Mixed Games, et noter chacun de leurs faits et gestes. C'est pas tous les jours qu'on a l'occasion d'observer les plus grands se battre en Omaha, Stud et autres Deuce to Seven, alors autant en profiter.

J'ai donc passé une heure entière scotché à la table que partagaient Daniel Negreanu et Phil Ivey au départ du Day 3 de l'épreuve de Mixed Games (8 variantes) à 1,500 dollars. Il ne restait plus que 12 joueurs sur les 485 qui avaient pris part à l'épreuve, et vu les montants que les deux gaillards ont parié sur leur propre tête cet été aux WSOP, les enjeux sont plutôt élevés pour eux, bien plus en tout cas que les 166,000 dollars promis au vainqueur.



La table de départ de nos deux héros :

Siège 1 : Phil Ivey 220,500
Siège 2 : [vide]
Siège 3 : Yehuda Buchalter 94,500
Siège 4 : Christoph Haller 210,500
Siège 5 : Daniel Negreanu 132,500
Siège 6 : Amnon Filippi 117,500
Siège 7 : Abdel Hamid 69,000

La structure :

Blindes 4,000/8,000 pour le Hold’em Limit, le Omaha 8 et le Triple Draw
Blindes 2,000/4,000, ante 1,000 pour le NLHE et PLO (pas d’ante en PLO)
Enchères 8,000/16,000 pour les trois jeux de Stud (High, High/Low et Razz)

14h18 : J’arrive à la table de nos deux héros alors que la partie a repris depuis quinze minutes, mais leurs tapis n’ont guère bougé. Chose rare, Phil Ivey semble de bonne humeur : l’enthousiasme dont est coutumier Daniel Negreanu semble être contagieux. Le round de Stud est en cours, et la croupière donne les cartes frénétiquement. « Faster, faster ! » lui dit Ivey en souriant. J'échouerai cependant à capturer l'instant avec mon appareil photo, Ivey repassant en mode "Robocop" dès mon objectif s'approche de la table.

14h19 : Ivey au siège 4, Christoph Haller : « Tu viens d’où ? »
Haller : « Allemagne. »
Negreanu : « Tu te souviens pas ? Il jouait en High Stakes au Bellagio il y a vingt ans. La première fois que j’y ai mis les pieds, il était assis à table. »
Ivey : « Oh oui !! Je me souviens, j’ai joué avec toi aussi. »

14h20 : Gros pot de Stud impliquant quatre joueurs.

Ivey : X- X - K - 3
Buchalter : X - X - Q - 2
Negreanu : X - X - J - 10
Hamid : X - X - 9 - 8

Sur le second tour d’enchères (soit la 4e carte), Daniel Negreanu mise, Hamid relance et Ivey sur-relance. Buchalter passe, Negreanu aussi, et Hamid surprend son monde avec une relance supplémentaire. Ivey paie.

Ivey trouve un 4 en guise de cinquième carte, et passe sur la mise d’Hamid, qui a trouvé un A. Hamid montre deux 8 cachés pour un brelan.

14h20 : Ivey redevient sérieux et zieute les tapis de ses adversaires, la bouche grande ouverte, un peu comme s’il venait de surprendre un éléphant se baignant dans sa piscine.

14h21 : On passe en Omaha High-Low, en limit.

14h24 : Contraste de styles vestimentaires. Negreanu est propret avec de belles chaussures de ville, un pantalon sur mesure et une chemise bien repassée, la boucle d’oreille venant compléter son allure résolument metrosexuelle. Ivey est infiniment plus casual avec sa casquette violette « Ivey League » (jeu de mot sur l’Ivy League, le championnat sportif réunissant les plus grandes facs américaines) et son T-shirt blanc trop grand.

14h25 : Negreanu relance au bouton, c’est payé par Hamid.

Flop Q 2 5 : check/check

Turn : 7. Check d’Hamid, Negreanu mise, c’est payé.

Rivière : 3. Check encore, Negreanu mise, c’est payé.

Negreanu montre 4-6-4-10 pour la quinte max et un beau low. Hamid muck.

14h28 : Negreanu relance au hi-jack. Amnon Filippi (short-stack) paie au cut-off Buchalter paie de grosse blinde.

Flop 6-7-2

Negreanu c-bet, Filippi relance, Buchalter passe, Negreanu paie.

Le reste des jetons de Filippi part sur le turn, un J. C’est payé bien entendu.

Showdown !

2-2-4-6 pour Negreanu (brelan de 2)
A-3-7-5 pour Filippi (low As-3 et paire de 7)

Rivière : T

Le pot est partagé.

14h30 : On passe au Razz.

Ivey reçoit un K et est donc forcé de « bring in ». Personne n’est intéressé par le pot, sauf Filippi qui relance avec un 6 affiché, et s’apprête à jeter ses cartes en vainqueur avant même qu’Ivey ait parlé. « Oh, pardon, je t’avais pas vu », dit-il. Ivey jette en montrant un A et Filippi pousse un soupir de soulagement avec son très pourri K-J. Negreanu éclate de son rire bref caractéristique. Ce mec est une publicité vivante pour la joie de vivre permanente. Je suis sur qu’on pourrait le faire glisser sur une peau de banane placée au bord d’un précipice qu’il serait quand même hilare en se relevant.

14h31 : Ivey s’embarque dans un coup de Razz contre Buchalter, qu’il abandonne avant la fin, puis remporte un coup au showdown contre le même joueur dès la main suivante.

14h34 : Negreanu relance avec un 6, ne trouve pas de clients, et Ivey fait de même la main suivante avec un 5, pour le même résultat. Oui, tous les coups ne sont pas passionnants, et c’est tant mieux car il n’y a rien de plus compliquer à noter sur un carnet qu’un coup de Stud, avec toutes ces cartes affichées ou cachées, et l’ordre de parole qui change à chaque fois selon les cartes qui tombent.

14h37 : Daniel Negreanu fait doubler Yehuda Buchalter, nous sommes toujours en Razz et Buchalter trouve une « wheel » As-2-3-4-5, soit une main tout à fait imbattable en Razz. « Heureusement que tu n’avais pas plus de jetons », dit Negreanu, et je n’ai pas réussi à saisir sa main tellement le coup est allé vite.

14h38 :  Ivey : « Tous les tournois devraient être joués en 8-max ».

Negreanu : « Mais carrément ! »

14h39 : On passe en Pot-Limit Omaha. Miam ! Daniel Negreanu joue un coup contre Christian Haller, qu’il perd au showdown, l’Allemand lui montrant As-K-Q-9 sur un board Q-As-6-K-4. C’est un petit pot, le flop et la rivière ayant été checkés.

14h40 : La table discute des jeux qu’ils n’aiment pas. « Le badeucey, c’est n’importe quoi », avance Negreanu, mais je serais bien en peine de vous retranscrire les arguments qui appuient sa thèse car 1/ je ne comprends rien au badeucey et 2/ tout le monde parle très vite et à voix basse.

14h41 : Ivey relance UTG+1, c’est payé par Negreanu en petite blinde.

Flop K 6 8

Negreanu check/call 16,000.

Turn 3

Negreanu mise 28,000, et annonce le nombre de jetons qu’il lui reste avant même qu’Ivey en ait fait la demande : « 110,000 ! ». Ivey abandonne après une minute de réflexion.

14h42 : Layne Flack arrive à la table, observe la conversation cinq secondes, et éclate d’un rire tonitruant, comme s’il voulait que l’on remarque sa présence. Vu la taille et la démarche du bonhomme, le contraire aurait été difficile de toute manière.

14h43 : Negreanu et Ivey discutent encore de la main qu’ils viennent de jouer, se marrant comme des baleines à propos des mains possibles que Negreanu pouvait avoir. Du genre : « Hé, en fait j’avais 6-6-7-7 assortis, HA HA HA ! » Planté là devant la table à observer des adultes jouer aux cartes, je réalise qu’après toutes ces années je ne comprends toujours rien de rien à l’humour « poker » des pros, cet humour dépourvu de drôlerie qu'ils pratiquent à table de manière tellement routinière qu’ils ne s’en rendent même plus compte, cet humour qui sert surtout à tuer le temps et masquer le fait qu’après vingt années à jouer au poker tous les jours et toutes les nuits, ces mecs-là se font quand même royalement chier la plupart du temps, et du coup il faut bien causer pour remplir un peu le perpétuel vide ambiant, et en fait si je ne comprends rien c’est principalement parce qu’il n’y a rien à comprendre.

14h46 : Erik Lindgren rejoint Layne Flack autour de la table. Quelqu'un a organisé une broke party ?

14h47 : On passe au Hold’em en Limit.

14h48 : Ivey recompte son tapis, et envoie ensuite un SMS. Soit il est stacké, soit il donne des nouvelles à son Stéphane Matheu perso. On penche logiquement pour la deuxième solution, quoique un divorce, ça peut coûter cher, alors on ne sait jamais.

14h49 : Elimination de Yehuda Buchalter en 12e place sur un coup que je n’ai pas vu, j’étais trop occupé à observer l’arrivée d’une superbe journaliste travaillant pour PokerNews, et Ivey n’en a pas perdu une miette non plus, cela me rassure.

14h50 : Ivey chatte un coup contre son voisin de droite Abdel Hamid en bataille de blindes : Hamid complète de SB, Ivey check, flop A-10-7, Hamid check, Ivey mise, Hamid paie, turn 4, check/check, rivière J, Hamid check, Ivey mise, Hamid paie et Ivey montre J-2, c’est la main gagnante.

14h52 : Ivey relance de petite blinde, c’est payé par Haller à sa gauche.

Flop 8 K 8

Ivey mise, c’est payé (8,000)

Turn 4

Ivey mise, c’est payé (16,000)

Rivière 3

Check/check.

La pocket paire 9-9 d’Ivey est suffisante. Joli pot !

14h53 : Bataille de blindes entre Haller et Negreanu qui se finit sur un split-pot, les deux joueurs montrant chacun une paire de Dames avec un kicker faible.

14h56 : On passe en Stud High-Low, alias la variante la plus emmerdante à suivre pour un couvreur. Ivey remporte un coup d’entrée de jeu contre Christian Haller, pas besoin de showdown, juste d’un peu d’agression.

14h57 : Daniel Negreanu élimine Amnon Filippi en 11e place, Filippi n’a pas beaucoup de jetons et se retrouve à tapis dès le deuxième tour d’enchères. Au showdown, cela donne :

A Q 9 Q A 2 pour Negreanu (deux paires, pas de low)

9 4 9 A 3 10 6 pour Filippi (paire de 9, pas de low)

14h59 : Seulement quatre joueurs à table, désormais, mais la partie contuinue. Ivey scoop un énorme pot contre Christian Haller en montrant 8-7-4-6-7-6-7 au showdown, soit un full. Ne comptez pas sur moi pour relater le coup en entier, on est pas sur WinaStud.fr. On se contentera de constater qu’Ivey a vraiment du mal à perdre un pot, et ne fait que croître depuis le début du Day 3.

15h01 : Les blindes et enchères forcées augmentent. Dan Heimiller, le jovial vainqueur du tournoi Seniors, arrive à table et s’assoit entre Ivey et Haller. Un rééquilibrage des deux dernières tables, puisqu’il ne reste plus que 10 joueurs.

15h02 : Ivey vole un pot de plus, cette fois à Negreanu, qui abandonne dès le second tour d’enchères.

15h04 : Encore un gros pot pour Ivey, qui élimine le short-stack Abdel Hamid en montrant une minuscule paire de 9 au showdown, après une série de relances, de sur-relances et de calls tout au long des cinq tours d’enchères. En face, Hamid a manqué tous ses tirages avec 8-5-7-4-K-Q-4.

15h08 : Un gros pot de plus. Devinez pour qui ? Pour Ivey, évidemment, cette fois aux dépens de Dan Heimiller. A ce stade, j’ai la tête qui tourne à force de noter tous ces différents boards de Stud, et je ne comprends absolument rien au coup, attendant de voir dans quelle direction le croupier pousse les jetons pour comprendre qui a gagné le coup.

15h09 : On passe au Deuce to Seven avec trois tirages. Nous sommes donc en Limit ! Ivey prend un pot à Christian Haller, forçant l’Allemand à passer dès le second tour d’enchères.

15h13 : Daniel Negreanu remporte un coup contre Heimiller, là aussi au terme du second tour d’enchères.

15h14 : Phil Ivey et Daniel Negreanu viennent de passer une heure à s’éviter, à une exception près, mais voilà qu’ils partent à la bagarre : Negreanu relance UTG, Ivey 3-bet au bouton, c’est payé.

Tirage : 2 pour DN, 1 pour PI
Negreanu check/call

Tirage : 2 pour DN, 0 pour Ivey (« pat »)
Negreanu check/call

Tirage : 1 pour DN, 0 pour Ivey
Negreanu check après avoir marqué un temps de pause, Ivey fait de même.

Negreanu retourne un Valet, mais n’aura pas besoin de dévoiler le reste de sa main : Ivey est largement en tête avec 8-7-5-4-3.

15h16 : On termine ce tour d’horizon de huit variantes de poker avec un bon vieux No-Limit Hold’em. Phil Ivey relance UTG, et encaisse blindes et ante.

Cette main marque la fin de mon immersion d’une heure en compagnie de deux des plus grands joueurs du monde. Faisons les comptes :

Phil Ivey : 800,000 (une heure plus tôt : 220,000)
Daniel Negreanu : 180,000 (132,500)

Peu après, Negreanu allait quitter le tournoi en huitième position, laissant Phil Ivey énorme chip-leader et favori indiscutable au départ de la table finale… En quête d'un dixième bracelet, et d'une fortune en paris !