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Mon barman préféré

- 11 juillet 2013 - Par Benjo DiMeo

Pour faire tourner l'énorme machinerie des World Series of Poker, ils sont des centaines à travailler en coulisse. Les croupiers et croupières au premier plan, les serveurs et les serveuses bien sûr, apportant cocktails, cafés et Red Bulls à toute heure du jour et de la nuit, mais aussi les agents de sécurité, les hommes d'entretien, les machinistes, les caissiers, "chip-runners", masseuses, cuisiniers, et j'en passe. Pour beaucoup la tâche est ingrate. Les breaks sont peu nombreux et le salaire dérisoire.

Tous ou presque de ces petites mains des WSOP ont en commun une gentillesse et une serviabilité qui ne cesse de m'épater année après année. C'est bien souvent avec eux que j'ai les conversations les plus passionnantes autour d'une cigarette, à trois heures du matin après une longue nuit.

Laissez moi vous présenter l'un de ces hommes de l'ombre.



Victor vient de Sofia. C'est en 1995 qu'il a quitté la Bulgarie, où il travaillait dans des boîtes de nuit, pour s'installer à Las Vegas. Pourquoi quitter la terre mère pour le désert à l'autre bout du monde ? "C'est le pays des opportunités", sourit-il en haussant les épaules. "Je me suis dit qu'ici, il y aurait quelque chose pour moi."

Depuis 2002, Victor est barman, travaillant en rotation dans plusieurs casinos de Vegas. Au milieu du désert, il a trouvé plus qu'un job, il a trouvé une vie. Marié avec une compatriote qu'il a rencontrée ici, ils élèvent deux enfants et Victor semble tout à fait à son aise dans la Ville du Vice. "On est beaucoup de Bulgares installés ici. C'est une vraie communauté."

Aux World Series of Poker, c'est en coulisses qu'il se tient, préparant les cocktails que lui commandent les serveurs avant de les apporter ensuite aux joueurs. Whisky-coca, vodka-orange, Corona, Jagermaister, gin-tonic, pas de problème, Victor a tout sous la main, avec à chaque fois un petit mot sympa et prévenant, une blague pour détendre, il connaît tout le monde par leur prénom, et inversement.

J'ai rencontré Victor en 2006, lors de ma première année aux WSOP. Depuis, je le retrouve chaque année à son poste dans le couloir de service du Rio, et nous reprenons la conversation là où elle s'était arrêtée un an plus tôt. Nous parlons principalement de football - Victor connaît les championnats Européens et tous les grands joueurs sur le bout du doigts. Il a surement vu plus de matches du PSG que moi la saison passée. Il n'y a pas un championnat majeur dont il ne connaisse pas le classement, pas une équipe de rang dont il ne connait pas tous les remplaçants.

"Tu sais", lui ai-je dit tout à l'heure, "mes souvenirs sportifs les plus vivaces sont ceux des défaites. Je me rappelle des victoires, bien sur, mais ce sont les échecs qui me laissent les impressions les plus fortes."

L'occasion donc de parler du fameux France-Bulgarie de novembre 1993. Cette année là, les Bleus n'avaient besoin que d'un petit point en deux rencontres pour partir disputer la Coupe du Monde aux Etats-Unis. Après une défaite improbable contre Israël (deux buts encaissés dans les dix dernières minutes), nos joueurs avaient réalisé la pire contre-performance de leur histoire contre l'équipe supportée par Victor, avec un second but encaissé à la dernière minute suite à un fatal cafouillage de David Ginola. Sans surprise, Victor se rappelle de ce match comme si c'était hier, détaillant l'action comme si elle se déroulait devant nos yeux, citant les joueurs de l'équipe un par un : Penev, Kostadinov, Balakov, Yankov... "Avec tous les employés, on s'était réunis pour regarder le match avant l'ouverture du club. Je te raconte pas la soirée après... Whisky pour tout le monde !"

Une serveuse blonde arrive, interrompant notre conversation avec une nouvelle commande.

"Victor, il faut que tu me trouves une... Comment ça s'appelle, une Desperados ?"

Haussement de sourcils chez Victor. Je leur explique ce que c'est qu'une Desperados. Sans doute un joueur Européen ayant le mal du pays.

"De la bière avec de la téquila ? C'est vendu en bouteille ? Je peux essayer d'en faire une peut-être."

Sur mes conseils, la blonde repartira avec une Corona qui fera parfaitement l'affaire.

Benjo