Top 5 : Les comebacks inattendus

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Ils ont perfé une première fois, ils ont disparu... puis ils sont revenus, de nulle part et tout aussi forts. Florilège maison des improbables ressuscités du poker.

Top 5 comeback
Parvenir à se maintenir durant de longues années aux plus hautes sphères de la hiérarchie pokeristique mondiale n'est pas donné à tout le monde. Seule une certaine élite en est capable, comme le laissant entendre le premier de nos Top 5 publié en février dernier. Revenir au haut niveau après une longue absence est peut-être plus difficile encore, tant notre jeu évolue à une vitesse exponentielle, surtout depuis le début des années 2010. Même s'ils ne sont pas nombreux, certains ont pourtant réussi à retrouver les lumières des podiums, avec des parcours à chaque fois bien différents, aux tables comme en dehors. Entre joueurs de l'ombre, requins du online et légendes de notre jeu, ils sont revenus en force... pour le pire comme pour le meilleur.

Jim Bechtel : le discret

Jim Bechtel
En 26 ans, il peut s’en passer des choses. Durant ce laps de temps, un Kurt Cobain ou une Amy Winehouse peuvent par exemple vivre la quasi-totalité de leur bref passage sur Terre. Les quatre mandats successifs de François Mitterrand et Jacques Chirac à la tête de l’Etat tiennent à quelques mois près dans ce créneau. Il a fallu 20 ans pour ériger la Grande Pyramide de Khéops. Et de nos jours, la durée moyenne d’un crédit immobilier se rapproche de plus en plus du quart de siècle.

Jim Bechtel, lui, n’a pas fait grand-chose entre 1993 et 2019. Il y a 26 ans : son sacre sur le Main Event des WSOP devant 230 joueurs, alors qu’il était d’un discret cultivateur de coton basé à Gilbert, Arizona. Il y a trois mois : son sacre sur l’épreuve de Deuce to Seven à 10 000 $ devant 90 joueurs, alors qu’il est toujours un discret cultivateur de coton basé à etc., etc. Entre les deux : pas grand-chose, et Jim Bechtel n’en a cure. Amateur un jour, amateur toujours : point de comeback fracassant pour l'Américain de 67 ans, qui n’a jamais souhaité occuper le devant de la scène après sa victoire sur le plus gros tournoi du monde, se contenant depuis de quelques visites à Las Vegas de temps à autre, et jamais plus d’une fois par an. « C’est seulement le deuxième tournoi que je jouais en quatre ou cinq ans », a-t-il lâché après avoir remporté son second bracelet. Lorsqu’on lui a appris qu’avec cette victoire, il venait de battre le record du plus grand écart entre deux titres WSOP (établi par le regretté Chip Reese, vainqueur du HORSE à 50 000 $ en 2006, 24 ans après son dernier bracelet en date), ça lui en touchait une sans faire bouger l’autre, pour paraphraser un président récemment disparu et cité en début d’article. Après avoir posé pour la photo finale, Bechtel, est immédiatement rentré en Arizona, sans attendre la traditionnelle cérémonie et l’hymne national reservé à chaque vainqueur. Un comeback en catimini.

Chris Ferguson : l'indésirable

Chris Ferguson - Cloutier HU
C'est l'histoire d'un homme passé en onze ans de figure de proue de notre jeu favori à personnalité la plus détestée de la communauté. Un Jésus devenu Judas. En 2000, Chris Ferguson devenait la nouvelle terreur et le nouveau visage de la planète poker en sortant vainqueur du Main Event des WSOP après un heads-up de légende à 1,5 million de dollars contre le vétéran (déjà) T.J. Cloutier. Et ce, quelques jours après avoir décroché son premier bracelet en Stud. Trois autres suivront rapidement, dont un second doublé en 2003. Génie des mathématiques, manieur de cartes hors pair (on l'a vu couper toutes sortes de choses dans une inoubliable publicité), il poursuit son ascension l'année suivante en co-fondant Full Tilt Poker avec les joueurs les plus médiatisés de l'époque : Phil Ivey, Howard Lederer, Erik Seidel, John Juanda... Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes... jusqu'au printemps 2011 et le plus gros tremblement de terre que le poker en ligne a jamais connu, le tristement célèbre Black Friday. Full Tilt ferme brusquement ses portes, des millions de joueurs à travers le monde disent adieu à leur bankroll, pendant que Ferguson et son compère Howard Lederer sont accusés d'avoir détourné des millions de dollars aux profits des associés de la compagnie.

Pendant plus de cinq ans, les longs cheveux et le chapeau caractéristiques du Jésus déchu du poker disparaissent des écrans radars, avant une improbable renaissance à l'été 2016, pour le grand pélerinage annuel des World Series of Poker. Là où tout a commencé. Le monde du poker est en émoi. Comment ose-t-il revenir, après s'être accaparé pendant des années le dur labeur d'autant de joueurs ? Les insultes fusent dans les couloirs du Rio, les plus influents (Doug Polk et Daniel Negreanu en tête) affichent publiquement leur dégoût et des manifestations de joie se font entendre lors de ses éliminations (comme celle en quatrième place du 10k 6-max).

Chris Ferguson
D'autant que Ferguson, qui n'a semble-t-il rien perdu de son talent cartes en main, pousse le bouchon jusqu'à s'inscrire à l'ensemble des Events ou presque, du PLO à 500 balles au H.O.R.S.E. à 10 000 $, décroche pas moins de dix places payées (dont une finale) et participe même au tournoi Tag Team en compagnie de... Howard Lederer, son partner in crime. L'apogée est atteinte en 2017 lorsque, de retour au Rio, il signe 17 ITM, avant d'en ajouter sept autres sur les WSOP-Europe à Rozvadov, où il s'adjuge son sixième bracelet, sur un tout petit tournoi de PLO à 1 650 €. En plus de rejoindre Negreanu, Cloutier, Jeff Lisandro ou encore Ted Forrest au sein du clan des sextuples vainqueurs, Chris Ferguson remporte ainsi haut la main le classement honorifique de WSOP Player of the Year. L'ultime pied de nez. Aujourd'hui, Jésus fait de nouveau partie des murs au sein de La Mecque du poker (il y a atteint les places payées 18 fois l'été dernier) et l'animosité à son égard est quelque peu retombée, malgré quelques invectives ça et là - comme celle de la grande gueule Alex Keating en 2018 -, et une vidéo d'excuses calamiteuse qui n'a rien fait pour arranger son cas, débarquée à l'improviste, comme un cheveu sur la soupe. À l'image du personnage, donc.

Aladin Reskallah : le fulgurant

N'importe quel joueur ayant déjà participé ne serait-ce qu'une semaine à la Top Shark Academy vous le dira : aller au bout de l'immense campagne de recrutement online du Team Winamax n'est pas seulement un marathon. C'est un Iron Man doublé d'une ascension de l'Everest. Alors quand Aladin Reskallah, vainqueur émérite de l'édition 2016-2017 après avoir pulvérisé le record de points inscrits lors de la dernière épreuve, parvient à se glisser à nouveau parmi le banc de requins en troisième semaine à l'automne 2018, moins de deux ans après son sacre originel, tout le monde se prend à rêver d'un doublé inédit.

Alad2L'intéressé lui, concentre son énergie et sa motivation sur son objectif. "Quand j'ai décidé de recommencer, j'ai mis les bouchées doubles," nous a-t-il confié après avoir donc réalisé l'impensable : décrocher une deuxième fois un contrat de 50 000 € chez les W rouges. Et ce, après avoir quasiment disparu de la circulation en 2018. Mais un requin ne s'arrête jamais de bouger, il est toujours en mouvement. "J'ai repris le sport à fond, [...], j'ai développé une routine quotidienne rigoureuse [...], je ne suis sorti que deux fois [...], j'ai essayé de faire attention à tous les détails." En clair, comme il l'a lui-même si bien résumé : "Je me suis transformé en Allemand !" Plus sérieux, appliqué et ambitieux que jamais à l'heure d'attaquer le dernier quart de sa deuxième année au sein de l'équipe la plus titrée d'Europe, Aladin a gagné une place de choix au sein de la grande famille Winamax. Avant de viser la passe de trois en 2021 ?

Gus Hansen : l’indestructible

Gus Hansen
Gus Hansen, le Great Dane, ce joueur affable et toujours décontracté qu'on avait pris l'habitude de voir au sommet de montagnes de billets dans les retransmissions du World Poker Tour, de High Stakes Poker ou Poker After Dark, les émissions qui ont accompagné l'explosion du poker moderne durant les années 2000. Avec plus de 10 millions de dollars de gains en live, trois titres WPT et un bracelet WSOP remporté en 2010, le Danois est un des joueurs les plus charismatiques et populaires de tous les temps. Mais sa carrière n'a pas pour autant été un long fleuve tranquille : il s'est éloigné des tables de poker à une époque, préférant s'intéresser aux paris sportifs et au backgammon, son amour de jeunesse. Qu'est ce qui a pu pousser l'ancien jeune champion de tennis à cette retraite anticipée ? Des pertes abyssales aux tables...

Avec un niveau de plus en plus relevé et des requins chaque jours plus nombreux pour se partager le festin, Gustav s'est laissé distancer sur les tables highstakes online et sa bankroll en a pris un sacré coup. S'il fut pionner d'un style ultra-loose et un modèle pour toute une génération, son jeu, devenu trop facile à contrer, a eu du mal à s'adapter au niveau exigeant et sans cesse croissant des tables les plus chères de la toile. Et dans ce milieu, stagner veut dire rouiller : des millions de dollars de pertes en ont résultés. Alexandre Luneau, figure de proue de la nouvelle génération internet le raconte avec le sourire dans le documentaire de Tapis_Volant, Nosebleed : Gus était devenu une manne financière pour les nouveaux sharks aux dents longues, habitués à travailler avec les nouvelles ressources informatiques pour progresser à vitesse grand V. En mars 2015, Gus Hansen affichait ainsi une ardoise de 20 millions de dollars sur Full Tilt Poker. De quoi passer du statut de légende du poker à celui d'un des plus gros donateurs de l'histoire du jeu, pour le bonheur de ses contemporains. Ce marasme a suffi à le convaincre de prendre ses distances avec le poker online et à reconsidérer son niveau de jeu. N'allez pas croire pour autant que Gus est ruiné : résident monégasque depuis 2003, il est un homme d'affaires redoutable avec plus d'une corde à son arc. Son statut de joueur prestigieux de backgammon lui a toujours permis de disputer des parties juteuses contre des amateurs fortunés et il a réalisé quelques jolis profits dans ses investissements. Et un compétiteur ne s'avoue jamais facilement vaincu : sa retraite du poker n'aura pas duré très longtemps.

Gus & Patrick
En 2016, un pseudo agite la communauté: "Broksi". Pourrait-il s'agir du Great Dane ? Le drapeau danois et surtout le style de jeu de ce nouveau joueur ont vite permis de démasquer notre légende. Gus est de retour, mais dans une version édulcorée, plus calme et réfléchie. Les tables de mixed games hautes limites qu'il affectionnait tant, c'est surtout à Las Vegas qu'il les fréquente, dans le cercle fermé de la Bobby's Room du Bellagio. Un an et demi après son éloignement des tables, il est de retour pour une simple raison : le poker en ligne est la meilleure école possible pour apprendre, progresser et perfectionner son jeu. En plus de jouer à des limites plus raisonnables que celles sur lesquelles on avait pris l'habitude de le suivre, Gus choisit désormais ses tables et a remis son jeu au goût du jour. Pour avoir de ses nouvelles, c'est facile : rendez-vous sur son compte Instagram. Ses stories régulières lors de ses sessions dans la Bobby's Room sont là pour vous rappeler que le Danois n'a toujours pas peur de s'asseoir à la table des meilleurs. Suffisant pour qu'on puisse rêver de le revoir un jour à son plus haut niveau, cette fois dans le rôle du tondeur, et non plus du tondu.

Stu Ungar : le gâchis

Le comeback le plus célèbre de l’histoire du poker est aussi le plus tragique. Nous sommes en 1997 et à seulement 44 ans, Stu Ungar est déjà un homme fini. Qu’elles semblent loin, les deux victoires du gamin de New York sur le Main Event, remportées coup sur coup en 1980 et 1981, raflées au nez et à la barbe des vieux Texans dont la domination sur le Hold’em était jusque-là sans partage. Le "Kid" qui posait, hilare et junévile, aux côtés d’un Doyle Brunson privé en heads-up de son troisième Big One n’est plus, seize ans plus tard, que l’ombre de lui-même. Le poker, il s’y était mis uniquement parce que plus personne n’osait l’affronter au Gin rami, son jeu de prédilection depuis l’enfance. Dès son arrivée à Las Vegas, son talent fou et ses instincts hors-normes avaient fait trembler le Strip, mais la Ville du Vice n’avait pas tardé à prendre sa revanche. Cocaïne, paris sur le football et les lévriers, grosses parties de golf perdues d’avance : tous les pièges de Vegas, Stuey a foncé dedans tête baissée. Les millions gagnés avec aisance sur les tapis verts – 30 millions, selon les estimations des biographes – ont disparu tout aussi aisément dans le puits sans fond d’addictions diverses et variées.

Stu Ungar
De 1981 à 1997

Résultat : alors que débutent les WSOP 1997, Ungar est déjà une ancienne gloire. Certes, il avait retrouvé sept ans plus tôt le chemin de la finale sur le Main Event, mais sa prestation fut pathétique, dramatique, surréaliste : après avoir overdosé dans sa chambre d’hôtel au cours du Day 2, Ungar n’était jamais revenu au Binion’s et son tapis avait lentement fondu le lendemain, en son absence. Incroyable : il avait tellement de jetons au moment de "sauter" que son stack a tenu bon jusqu’en 9e place ! Dans ces conditions, c’est plus par pitié et par fidélité que son vieil ami Billy Baxter consentira à financer son inscription au Main Event 1997, à la toute dernière minute. Fini, usé, cramé, le Jim Morrison du poker ? Oui… Mais pas avant un ultime rappel, histoire de cimenter la légende du plus grand degen de l’histoire.

Les images du dernier Main Event de Stu Ungar sont immortalisées sur YouTube. Dessus, on y voit un homme débraillé, frêle, fatigué, dont les lunettes de soleil XXL cachent mal des narines ruinées par les montages de poudre les ayant traversées. Mais on y voit aussi le génie des cartes qu’il a toujours été, nous offrant une dernière démonstration de ses aptitudes exceptionnelles et du style loose-agressif qu’il a contribué à inventer. Après avoir dédié le titre à sa fille, dont la photo ne l’a jamais quitté au cours de son dernier tournoi, Ungar partagera son million de dollars de gains avec Bill Baxter. Quatre mois plus tard, sa moitié à lui était déjà partie en fumée. La fumée du crack vers lequel il avait entretemps basculé. L’ultime étape de la déchéance. En mai de l’année suivante une sobre annonce au micro retentissait à l’heure du shuffle up and deal du Main Event des WSOP 1998 : "Pour raisons de santé, monsieur Ungar ne pourra participer au tournoi." Quelques étages plus haut, le tenant du titre n’avait pas eu la force de sortir de sa piaule. À ce stade, cela faisait déjà un moment qu’il était passé au crack et traînait sa carcasse de motel en motel à Downtown. C’est dans un de ces établissements miteux qu’on retrouvera son corps sans vie le 22 novembre 1998, terrassé par une crise cardiaque. Le comeback du joueur de cartes le plus fascinant de tous les temps n’avait été qu’un ultime baroud d’honneur.

Pour en savoir plus sur l'incroyable vie de Stu Ungar, on ne saurait que trop vous conseiller One of a Kind, la biographie écrite par Nolan Dalla et Peter Alson, traduite en français par Jérôme Schmidt sous le titre Joueur né.

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Flegmatic

Adorateur de Cheick Diabaté. Goûteur semi-professionnel de reblochon. Enchaîne les tapis. Finit souvent carpette.

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