L'Homme contre la Machine : l'éternel duel
Par dans Général
Depuis près de dix ans, les expériences se multiplient pour tenter de créer le logiciel de poker ultime, celui qui parviendra enfin à mettre l'Homme à genoux. Alors, bientôt "résolu" notre jeu favori ? C'est un peu plus compliqué que cela.
Alors que la Grande Finale de la saison EPT bat son plein à Monte Carlo, attirant les meilleurs joueurs de la planète, une autre compétition d'un genre un peu particulier se déroule en ce moment à Pittsburgh, Pennsylvanie. Depuis le 24 avril, quatre joueurs de poker chevronnés, à savoir Douglas Polk, Dong Kim, Bjorn Li et Jason Les défient en duel (No-Limit Hold'em) un certain Claudico. Jusque-là rien d'anormal. Sauf que Claudico n'est pas un grand champion de poker. À son palmarès, aucun bracelet WSOP, et zéro heures de vol en high-stakes dans la Bobby's Room du Bellagio. Car Claudico est... un programme informatique.
Créer le joueur de poker ultime
Dernier-né de l'esprit fertile de Tuomas Sandholm, Professeur au Département des Sciences Informatiques à la Carnegie Mellon University, Claudico a été conçu dans le but de devenir le joueur de NLHE ultime en tête à tête. Ni plus, ni mois. Une confiance qui s'explique par les récents résultats de Sandholm dans le domaine. Son précédent robot, Tartanian7, est sorti vainqueur sans coup férir des deux compétitions de NLHE HU auxquelles il a participé lors du neuvième championnat annuel de l'Association pour le développement de l'intelligence artificielle.
Un succès total, acquis avec une marge énorme sur la concurrence, qui a motivé Sandholm à passer rapidement à l'étape supérieure : défier des joueurs professionnels en live. La rencontre "Brains Vs Artificial Intelligence" est née. Ne reste plus qu'à en fixer les modalités, calquées sur les affrontements bots contre bots. Pendant quinze jours, 80 000 mains seront disputées (à raison de 1 500 par jour, par joueur, plus une journée de repos), partagées entre les quatre pros cités plus haut, avec 20 000 dollars (fictifs) de caves et des blindes fixées à 50/100.
Surtout, l'objectif est de réduire au maximum la variance afin d'obtenir le résultat le plus "juste" possible. La distribution des cartes se fait ainsi selon le format "duplicate" : les cartes reçues par le joueur A contre la machine sont les mêmes que celles de la machine contre le joueur B, et ainsi de suite. De même, quand un des deux joueurs se retrouve à tapis, on ne tire pas le board, le pot étant réparti proportionnellement aux probabilités de gain des deux mains.
Un Claudico claudiquant
C'est bien beau tout cela mais en pratique, qu'est-ce que cela donne ? Après onze jours et 67 700 mains jouées (à l'heure où ces lignes sont écrites), c'est peu dire que Claudico ne tient pas la comparaison contre les humains, avec un déficit total de 673 941 dollars. Si le robot mène face à Jason Les, le moins expérimenté des quatre (+106 347 dollars), il est malmené par Kim et Polk (-129 713 et -184 542 respectivement), et largement distancé par Li (-466 743).
Dans un entretien en deux parties accordé à Card Player (que l'on vous recommande chaudement), Sandholm se voulait pourtant confiant : "Ce robot a tellement à apprendre aux gens sur comment jouer au poker. (...) Il peut tout à fait être battu, mais je pense qu'il sera très dur de trouver ses failles." Autant dire que ces dernières devaient être plus grosses qu'escomptées. À quelques jours du couperet final, il ne fait aucun doute que Claudico ne rattrapera pas son retard. Humanité : 1. Machine : 0.
Faut-il pour autant y voir une victoire définitive du cerveau sur le micro-processeur ? Comme on dit sur Facebook, it's complicated. Dans un jeu à informations incomplètes comme le poker, il est beaucoup plus difficile pour l'ordinateur d'être performant en format No Limit. Tous les niveaux d'enchères étant possibles, il est à l'heure actuelle presque impossible d'établir un algorithme stable. Le combat de Claudico était-il perdu d'avance ?
La recherche progresse
Il convient surtout de voir cette rencontre davantage comme une première expérimentation grandeur nature dans cette variante, plutôt qu'une véritable démonstration de puissance. Pour se consoler, Sandholm peut garder dans un coin de la tête un fameux précédent, qui avait à l'époque bénéficié d'une large couverture médiatique, et permis à la recherche de faire un vaste bond en avant.
En 2007, un programme nommé Polaris défiait, en Limit Hold'em Heads Up, Phil Laak et Ali Eslami. Bilan : une victoire, un nul et deux défaites. Mais la machine ne s'avouait pas vaincue, et prenait sa revanche l'année suivante avec trois victoires, un nul et deux défaites contre six autres joueurs. Plus de sept ans après, en janvier 2015, Cepheus, un autre ordinateur mis au point par des chercheurs de la faculté des sciences de l'Alberta au Canada, aurait quant à lui "résolu" le LHE HU. Comprenez qu'il y serait invincible sur le long terme.
"Même si Cepheus ne joue pas parfaitement", nous dit le site officiel, "il est si proche de la perfection que, même après avoir joué l'équivalent d'une vie de poker contre lui -environ soixante millions de mains-, il serait impossible de faire la différence [avec un vrai joueur]." Voilà donc notre loisir favori ramené au même rang que les échecs, les dames ou le Puissance 4. Pour les plus sceptiques, on ne peut que les inviter à affronter eux-mêmes cette machine du diable pour se forger leur avis.
Ces robots qui vous veulent du mal
Faut-il alors y voir un danger, pour nous autres joueurs de poker en ligne ? Peut-on imaginer un bot prendre un jour le contrôle d'une table de cash game et plumer un à un tous les malheureux s'y trouvant, pour le compte de son propriétaire véreux ?
Fort heureusement, cela ne semble pas pour tout de suite. Tout d'abord parce que programmer un robot à jouer efficacement et "naturellement" contre plus d'un seul adversaire humain se révèle être d'une difficulté toute autre qu'un simple heads up. Les développeurs doivent prendre en compte tout le spectre des comportements humains, sortant alors de la sphère purement mathématique et probabiliste. Un énorme travail reste donc à accomplir.
Deux fois sur ces cinq dernières années, des bots se sont fait attrapper la main (virtuelle) dans le sac à billets. En 2013, Sveska Spel, un site suédois, avait clôturé quatorze comptes suspects, qui auraient amassés 280 000 dollars en un an en cash game. Trois ans auparavant, une dizaine de comptes étaient gelés chez PokerStars pour des soupçons similaires.
Poker Practice 2.0
Mais parce que tout n'est pas toujours noir au pays de l'intelligence artificielle, le poker bot peut aussi devenir votre meilleur allié. Certains, comme PokerSnowie sont ainsi conçus pour servir de partenaire d'entraînement. Lors de parties disputées seul contre jusqu'à neuf bots, le logiciel fournit en temps réel la meilleure marche à suivre sous la forme de pourcentages indicatifs.
Mieux, il est possible de configurer ses propres scénarii, en choisissant une à une les cartes que l'on veut voir apparaître, et ainsi savoir comment réagir de façon idéale à tel type de coup. Une manière nouvelle d'apprendre le poker, qui n'implique pas de passer des heures la tête penchée dans les ouvrages de référence, et qui promet, en tout cas sur le papier et à raisons de bonnes grosses séances d’entraînement, une progression fulgurante en un temps record.
Et si c'était cela le futur du poker ? Un monde où l'on jouerait, non pas contre mais comme des robots, tels autant d'humains augmentés gavés de calculs de probabilité et de théorie optimale des jeux. Elle se cache finalement peut-être là, la véritable victoire de la machine sur l'Homme.









