La séance du mercredi : Les Joueurs

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Votre chronique poker et cinéma se penche sur LE grand film moderne consacré à notre jeu favori : Les Joueurs, avec Matt Damon et Edward Norton.

S'il ne fallait en citer qu'un, pour beaucoup ce serait celui-là. Copié mais pas encore égalé par la machine à films Hollywoodienne, Rounders c'est ce film devenu culte qui a réussi à transmettre la fièvre du poker à bon nombre de spectateurs.

Pourtant, à sa sortie chez nous en janvier 1999, il a tout du complet échec purement anecdotique : à peine 150 000 entrées, soit dix fois moins, cette même année, que le pourtant oubliable La Neuvième Porte. Les raisons en sont à la fois multiples et prévisibles. À ce moment-là en France, le poker n'est pas grand chose de plus qu'un jeu obscur pratiqué par une minorité d'hommes dans les quelques cercles disséminés çà et là à Paris, où dans des arrières-salles de bar peu fréquentables. La déferlante Internet n'a pas encore eu lieu et Chris Moneymaker a encore quatre ans et demi à patienter avant de remporter le titre de Champion du Monde au Binion's Horseshoe.

De même, Matt Damon et Edward Norton, les deux principaux acteurs à l'affiche, ne sont pas encore les stars interplanétaires qu'ils sont par la suite rapidement devenus. Si le premier jouit d'une plutôt bonne cote auprès des cinéphiles un an après le très bon Will Hunting, le second n'est pas encore entré dans l'inconscient collectif grâce à ses rôles dans American History X et surtout Fight Club. John Dahl, le réalisateur (quatre films passables au compteur) n'a rien non plus du foudre de guerre, et ne le sera d'ailleurs jamais. Enfin, Rounders est rebaptisé sur notre territoire en un laconique "Les Joueurs". Un titre "plus-générique-tu-meurs" qui finit de noyer le film dans la masse. Autant le dire tout de suite : on est à mille lieux de la hype.

Un scénario sans surprise

Pis, le film se fait même gentiment tacler par une partie de la critique qui pointe principalement du doigt son scénario bien trop prévisible, et à la construction on ne peut plus classique. Dans les faits, difficile de leur en vouloir tant l'histoire n'est clairement pas le point fort du film. Jugez plutôt.

Mike (Matt Damon) est un jeune étudiant en droit, bien sous tous rapports, vivant avec son amie Jo (Gretchen Mol) dans leur bel appartement New-Yorkais. Parallèlement, il aime à passer ses nuits dans des cercles de poker peu recommandables de la ville pour financer son rêve : disputer les WSOP à Vegas. Malheureusement pour lui, il perd toutes ses économies dûment amassées dans un coup avec Teddy "KGB", tenancier d'un cercle de cash game clandestin incarné par un John Malkovich au très (trop ?) fort accent russe.

Miné par cette défaite et subitement sous le sou, il met sa carrière au placard. Pendant neuf mois, il mène une vie banale, entre ses études et petits boulots, jusqu'à la sortie de prison de son ami Lester, dit "Worm" (Edward Norton). Tricheur et gambleur invétéré, il le fait rapidement replonger dans le milieu et le mêle à ses déboires financiers avec des petits caïds de la pègre de New York... dont KGB. Après s'être fait largué par Jo, qui ne supporte plus l'idée de le revoir assis derrière une table, Mike tourne le dos a ses études pour se lancer dans la partie de sa vie.

Sans rentrer dans les détails pour ne pas vous gâcher une éventuelle surprise, sachez que le reste du film suit la formule classique Hollywoodienne, Mike endossant à merveille le costume du parfait héros. Droit dans ses bottes, il est un as dans l'analyse et la compréhension des tells. Il est même chaperonné par Joey (John Turturro, à mille lieux du déjanté Jesus de The Big Lebowski), inévitable mentor, qui ne joue que pour le noble but de nourrir chaque mois sa famille, sans jamais prendre de risques inconsidérés ni trop se mouiller. Un grinder... pardon un rounder, un vrai.

Worm, Mike, Joey : la fine équipe des "gentils"

Dans la tête d'un rounder

Pourtant, s'arrêter à ce scénario sans grand suspens et ces personnages aux fonctions prédéterminées (pour ne pas dire caricaturaux) serait commettre une grave erreur de jugement. Rounders est un film honnête dans sa démarche et qui, en dehors de cette première main quelque peu fantasque, ne verse jamais dans la surenchère. Mieux, le film fait preuve d'une vraie volonté didactique, bienvenue et appréciable pour le spectateur néophyte.

À l'instar d'un Sylvain Loosli ou d'un Kool Shen dans un épisode de "Dans la tête d'un pro", Mike nous accompagne en permanence en voix off, partageant avec nous son raisonnement et sa vision des évènements. Surtout, il met en avant à de multiples reprises durant le film, que le poker est avant tout un jeu stratégique, où les cartes importent finalement peu, du moment que l'on est capable de se représenter celles de ses adversaires.

C'est sans conteste ce point-là qui a permis à Rounders d'acquérir une certaine crédibilité, là où certains autres films made in USA (Casino Royale ou Maverick pour ne pas les citer) jouaient avant tout la carte du spectacle, défiant les lois de la logique et des probabilités. Les connaisseurs ont pu accueillir avec plaisir une fiction traitant sérieusement de leur passion, avec, comme dans La Tueuse, certains passages plus "techniques" leur étant clairement destinés. De l'autre côté, les novices se sont rendus compte que le poker était bien plus qu'un banal jeu de chance et d'argent.

Moi, Russe et méchant

"Si dans la première demie heure tu n'as pas répéré le pigeon à la table..."

Cette justesse générale de ton, elle est dûe en grande partie, sinon intégralement, au duo de scénaristes David LevienBrian Koppelman. Et pour cause, puisqu'ils étaient à l'époque tous deux des joueurs chevronnés, et ont fréquenté assidument les parties décrites dans le film. Des expériences personnelles qui prennent ici directement vie, sans compromis ni sur le jargon, ni sur la mentalité des joueurs.

Certaines répliques sont ainsi vite devenues cultes, et peuvent être entendues à certaines tables encore aujourd'hui. Difficile ainsi de faire abstraction des fameux "Si dans la première demie heure tu n’as pas repéré le pigeon à la table, c’est que le pigeon c’est toi" et "La clé dans ce jeu c'est l'attitude des autres, pas les cartes." Des paroles qui ont fait mouche au point de donner à certains l'envie de fonder la première communauté poker en France : le Club Poker Savoie. Rien que ça.

Mais il ne sont pas les seuls à avoir forgé leur notoriété grâce à ce film. Erik Seidel, pourtant détenteur de huit titres de champion du monde et de plus de 24 millions de dollars de gain live, a longtemps été plus connu pour son court passage dans Rounders que ses bracelets. L'extrait en question ? Ni plus ni moins que la main finale du Main Event des WSOP 1988 où Seidel est poussé à tapis par un Johnny Chan qui avait floppé sa quinte. Un coup mythique que Mike se plait à regarder en boucle, cherchant à s'inspirer toujours plus du jeu de Chan, son idole.

Mentionné à maintes reprises comme le meilleur jour du monde, ce dernier fait même une seconde apparition express dans le film, le temps de se faire bluffer par un Mike plus que jamais sûr de lui. "J'ai joué avec le champion du monde, et j'ai gagné." De quoi poser un personnage et apporter la preuve ultime qu'au poker, sur un coup, tout est possible.

Un adage qu'ont tenté de vérifier eux-mêmes les acteurs, Matt Damon et Edward Norton ayant disputé le Main Event des WSOP 1998, afin de contribuer à la promo du film. Si aucun des deux n'a réalisé de prouesses, la réalité a néanmoins rattrapé la fiction le temps d'une main, Damon se faisant sortir par Doyle Brunson, cité lui-aussi dans le film, ses Rois ne faisant pas le poids face aux As de Texas Dolly. Matt n'est pas Mike.

Johnny Chan, bon perdant

So nineties

Tous ces éléments mis bout à bout, on peut aisément affirmer que Rounders a plutôt bien vieilli. À condition de faire l'effort de le remettre dans son contexte. Car si certaines répliques portent aujourd'hui à sourire ("Pourquoi est-ce que tu crois que ce sont toujours les mêmes en finale des WSOP ?"), le film est avant tout le reflet de son époque. Les joueurs branchés de New York jouent au Texas Hold'em, les anciens au Omaha et, côte est oblige, tout le monde joue un peu au Stud.

La communauté de joueurs étant relativement restreinte, si un inconnu débarque à la table, il s'agit forcément d'un touriste en vacances ou d'un complet débutant que l'on s'empresse de dépouiller de ses maigres jetons. Au royaume des sharks, pas de place pour les fishes. Pas franchement un modèle d'ouverture.

Tous les moyens sont d'ailleurs bons pour plumer l'innocent et inconscient pigeon, y compris, ou plutôt surtout, la triche ! Difficile d'ailleurs de ne pas l'évoquer tant cet aspect tient dans le film une place prépondérante. Rapidement introduite avec l'arrivée de Worm, elle apparaît comme le moyen le plus rapide, sinon le plus sûr (morale bien-pensante Hollywoodienne oblige) d'amasser les dollars.

Le personnage d'Edward Norton renvoie d'ailleurs à cette figure du tricheur de saloon, la petite frappe rivalisant avec les gros bras grâce à sa dextérité paquet de cartes en main, plutôt que par son talent. Il est celui qui crée bien plus de problèmes qu'il n'en résout et apporte ainsi l'élément perturbateur nécessaire pour pimenter l'intrigue.

Un duo de choc

Rounders 2.0

On en vient d'ailleurs à se demander, par simple curiosité, quels seraient les Mike, Lester, Joey et consorts dans le monde du poker d'aujourd'hui. Alors plutôt que d'attendre un improbable Rounders 2, qui semble voué à rester à jamais un fantasme de fan, malgré l'apparente volonté de certains acteurs, on préfère jouer le jeu de notre côté.

Pour le tricheur, le profil est tout trouvé. Le Worm nouveau ne serait rien d'autre qu'un pirate informatique. Mais un vrai, attention !, pas un de ceux que l'on peut croiser au détour d'un pseudo reportage télévisé. Capable à la fois d'infiltrer les comptes d'autres joueurs comme de développer le poker bot ultime, il est toujours à la recherche du prochain coup qui qui pourra lui rapporter gros.

Mike serait quant à lui un des pionniers du jeu online. Passé par des .com quelques peu douteux, il sillonne les tables de cash game afin de se forger une bankroll suffisante pour s'établir durablement sur les high stakes et ainsi vivre quotidiennement de sa passion. Quant au "méchant", il ne serait rien d'autre qu'un pseudo, un joueur anonyme particulièrement coriace et indétectable, dont la traque, de table en table, par nos deux héros constituerait l'intrigue principale du film. Imaginez cela comme la rencontre entre Hacker et Nosebleed. Deux films que l'on vous recommande d'ailleurs chaudement.

En clair, sous ses airs assumés de film pop-corn sans prise de tête, Rounders cache finalement bien plus qu'il n'en laisse paraître. Accessible sans oublier d'être pointu, il a le mérite de ne pas chercher à en faire trop. Clairement daté dans son propos et dans le portrait qu'il dresse du monde du poker, il n'en constitue pas moins une porte d'entrée intéressante sur la pratique du jeu en elle-même et la psychologie des joueurs, en plus d'être un sympathique divertissement, porté par un casting au top. À voir et à revoir avec grand plaisir.


Flegmatic

Adorateur de Cheick Diabaté. Goûteur semi-professionnel de reblochon. Enchaîne les tapis. Finit souvent carpette.

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