[Interview] Mike Sexton : ''Aujourd'hui, Stu Ungar serait une superstar''

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Il est une légende de notre jeu, aussi bien à table qu'en dehors : Mike Sexton nous a accordé une longue interview où il parle WPT, son nouveau rôle d'ambassadeur, ACF, Bruno Fitoussi et Stu Ungar.

Promu président de partypoker il y a bientôt un an, Mike Sexton ne saurait pourtant être réduit à ce simple rôle. Car Mike est avant tout un Ambassadeur du poker avec un grand A. Que ce soit en tant que joueur ou commentateur du World Poker Tour, Mr Sexton – et sa voix reconnaissable entre mille – sévit dans le milieu des tapis verts depuis plus de trente ans maintenant. L'Américain a tout vu, tout connu : du premier tournoi télévisé à Twitch, des stars du XXe siècle aux grinders des années 2010, du Rio à l'ACF (qui garde une place à part dans son cœur), Mike était aux premières loges pour assister à l'essor de notre jeu partout dans le monde. Entretien précieux avec une véritable légende vivante du poker.

Mike Sexton

Aujourd'hui, quelle est la place de l'activité de joueur dans votre vie ?

Je ne joue plus vraiment de gros tournois. Je joue tous les Media Events de partypoker Live, les WSOP chaque année bien sûr et quelques Events WPT. Sur Internet, je ne joue pas beaucoup, je fais juste un peu de cash game. Je suis déjà très content de pouvoir jouer ce que je joue !

Quels ont été les moments marquants de votre carrière de joueur ?

Si je dois commencer par les pires... Chaque fois que j'ai sauté juste avant la bulle des tournois ! En 2000, j'ai aussi fini 12e du Main Event des WSOP, le plus long deeprun que je n’ai jamais réalisé sur le Big One. Évidemment, c'était très excitant pour moi, mais j'étais aussi vraiment déçu d'aller aussi loin sans atteindre la table finale. Mais tout cela est éclipsé par tous les bons souvenirs que j'ai amassé dans le milieu. Gagner un WPT, un bracelet WSOP, les tournois à l'ACF... Chaque victoire me fait relativiser les bad beats. C'est ce que je dis tout le temps aux joueurs que je connais : "Être éliminé d'un tournoi, prendre un bad beat, mal jouer, cela n'a pas d'importance, il y aura encore d'autres tournois et tu gagneras un jour, je te le promets."

Vous jouiez les tournois Highrollers du circuit américain et australien dans les années 2000, à une époque où ils étaient peu nombreux. Que pensez-vous de l'importance prise par les tournois Highrollers sur le circuit des tournois live ces dernières années ?

Je ne joue plus de Highrollers aujourd'hui, donc je ne peux pas vraiment répondre à ça, et je ne sais pas trop comment le phénomène va évoluer dans le futur. Une chose est sûre, il y a de plus en plus de tournois Highrollers sur le circuit, et à cause de cela, la plupart des gros joueurs sont obligés de vendre des parts constamment pour pouvoir les jouer. Ça ne me pose pas de problème, si certains joueurs le font et qu'ils estiment que c'est le mieux pour leur carrière, c'est leur choix.

"Avec Vince Van Patten, nous aimions le jeu, observer tous ces joueurs amateurs qui ont vu leur vie changer grâce à leur gain au WPT. Je connaissais tous les efforts fournis pour en arriver là, le rêve qu'ils étaient en train de vivre."

Vous avez quitté le World Poker Tour en mai 2017. Quels sont les meilleurs souvenirs que vous avez gardé de cette aventure ?

Le WPT garde une place spéciale dans mon cœur, notamment tous ceux qui composaient l'équipe. Mes meilleurs souvenirs datent sans doute des cinq premières années du circuit, car nous avons mis en place le premier véritable show télévisé du poker aux États-Unis, qui a ensuite été diffusé dans de nombreux pays. C'était une période très excitante. Tout cela a contribué à la véritable explosion du poker dans le monde. Certains joueurs sont devenus des stars grâce au WPT !

Mike Sexton - Vince Van Patten

L'un des duos de commentateurs les plus iconiques de l'histoire du poker.

Confiez-nous une anecdote que vous n'avez jamais racontée concernant votre rôle de commentateur...

J’étais si content de travailler avec Vince Van Patten, j'ai été tellement chanceux de commenter avec lui pendant aussi longtemps. Nous avions une personnalité similaire, nous aimions gambler, faire des paris tous les deux sur le vainqueur de chaque table finale... Nous misions sur l'heure de fin, la dernière main, plein de paris fous comme cela. Vraiment, je n'ai jamais été fatigué de commenter une table finale en quinze ans, cela a toujours été fun. Nous aimions le jeu, observer tous ces joueurs amateurs qui ont vu leur vie changer grâce à leur gain. Je connaissais tous les efforts fournis pour en arriver là, le rêve qu'ils étaient en train de vivre, car je savais ce que c'était de gagner un WPT ou un WSOP.

Mais même s'il fait partie intégrante de l'histoire du poker, le World Poker Tour n'a t-il pas perdu de son prestige au fil des années, notamment avec la multiplication des circuits WPT secondaires ?

Au contraire, je pense que le WPT continue de grandir dans le monde, spécialement grâce à ces circuits. La façon dont le WPT s'est étendu ces dernières années est réellement impressionnante. Il existe de plus en plus d'Events WPT dans un nombre croissant de pays et c'est fantastique pour le poker. Les joueurs peuvent maintenant disputer des WPT presque partout dans le monde, je suis heureux pour eux.

L'offre de tournois live grandit sans cesse. Que doit faire aujourd'hui un circuit pour se démarquer de la concurrence, sur quoi doit-il miser ?

Le plus important pour un circuit, c'est de persévérer. Forcément, un circuit peut connaître une fréquentation moindre, les joueurs peuvent gagner moins d'argent d'une année sur l'autre, mais ce n'est pas pour cela qu'il faut lâcher. C'est comme pour les joueurs, ils doivent persévérer ! Aujourd'hui, n'importe quel joueur peut jouer les plus gros tournois du circuit en se qualifiant online. Cela doit continuer, c'est une très bonne période pour le poker.

"Comment faire pour rendre les parties télévisées plus attractives ? Par la possibilité de parier sur l'issue des parties."

Que pensez-vous des retransmissions télévisées de poker actuelles ?

Les gens ont l'opportunité de voir plus de poker en live grâce à Twitch, c'est l'une des meilleures choses qui soit arrivées au poker ces dernières années. C'est incroyable de voir toutes ces tables finales en direct, en étant à l'autre bout de la planète ! Je suis très enthousiaste à propos de tout ça, on peut suivre davantage les joueurs que l'on connait, cela leur apporte plus de followers.

Comment faire pour les rendre encore plus attractives pour le grand public ?

Cela pourrait passer par la possibilité de parier sur l'issue des parties : on pourrait parier sur le vainqueur, le siège 1, le siège 2, le siège 3, en sachant qui est chipleader, shortstack... Cela amènerait certainement plus de public, car les joueurs pourraient observer l'avancée du tournoi en direct. Je pense que cela rendra la retransmission des tables finales plus excitantes dans le futur. Et évidemment, il est toujours important d'avoir une combinaison de joueurs connus et amateurs lors des finales, ainsi que des action players, comme Gus Hansen ou Michael Mizrachi au début du WPT, qui étaient très agressifs. Dans le jeu, les joueurs qui misent sans cesse ont plus de succès que les calling stations !

Mike Sexton - John Duthie

Avec John Duthie, le nouveau boss de partypoker.

Êtes-vous satisfait de l'évolution de la législation concernant le poker en ligne aux USA depuis le Black Friday en avril 2011 ?

Je ne peux pas jouer beaucoup car je réside aux États-Unis... C'est fou qu'il n'y ait pas plus de poker en ligne à l'heure actuelle, je ne suis pas content du tout. partyoker a dû quitter les Etats-Unis pour faire son business, tout comme PokerStars ou FullTilt, qui ont dû fermer leur site du jour au lendemain après le Black Friday. Aujourd'hui, le poker est seulement légal dans quelques États. J'espère que le poker online reviendra bientôt en force, car les États peuvent gagner beaucoup d'argent grâce aux taxes, le gouvernement fédéral aussi, et le nombre de joueurs potentiel est énorme. Malheureusement, les amoureux de poker vont devoir patienter.

Avant l'émergence du poker online à la fin des années 2000, certaines stars du poker jouaient seulement en live. Pensez-vous que le poker online est un apprentissage indispensable pour devenir professionnel aujourd'hui ?

Certaines personnes ne vivent pas à côté des casinos, et jouer online permet de ne pas être bloqué par son environnement géographique. Pour certains, c'est la seule manière de regarder du poker et de jouer, si l'on excepte les home games. Après, je ne comprends pas vraiment les personnes qui se disent spécialistes des tournois ou du cash game. Moi-même, je ne me place pas dans une catégorie. Si vous voulez devenir un gros joueur, vous devez tout maîtriser. Avec le poker online, c'est plus facile.

"Les joueurs d'aujourd'hui sont un peu moins romantiques et n'ont pas la même personnalité que les grandes stars comme Negreanu ou Matusow. À cause du poker online, les stars d'aujourd'hui sont moins sociables."

Selon vous, le poker a t-il encore assez de personnalités pour le représenter ?

Les plus grandes personnalités ne sont pas forcément les meilleurs joueurs aujourd'hui. Les grandes stars sont surtout celles qui ont gagné les premiers événements télévisés comme le World Poker Tour. Il existe quelques gros noms actuellement qui peuvent s'approcher de la notoriété de Gus Hansen, Michael Mizrachi, Daniel Negreanu ou Mike Matusow. Mais ces derniers restent des stars plus importantes que les nouveaux requins européens. Les joueurs d'aujourd'hui sont un peu moins romantiques, un peu plus intelligents mais n'ont pas la même personnalité que ces grandes stars. À cause du poker online, les stars d'aujourd'hui sont moins sociables. Ils le sont peut-être, mais ils ne le montrent pas ! Et à l'époque, la plupart des gros joueurs étaient également de gros gambleurs.

Stu Ungar

Stu Ungar, entre Doyle Brunson et Benny Binion, après sa première victoire sur le Main Event en 1980.

Quels sont les joueurs qui vous ont le plus impressionné ces dix dernières années ?

Difficile d'en ressortir seulement quelques-uns. Les joueurs qui ont gagné plusieurs titres WPT sont incroyables pour moi. J'admire ceux qui sont réguliers et ont des résultats depuis longtemps. On sait qu'il y a beaucoup de travail derrière tout ça.

Stu Ungar est décédé en 1998. Vous le connaissiez mieux que personne. S'il était encore parmi nous, serait-il au niveau des meilleurs joueurs actuels ?

J'ai pu voir à quel point il était un génie des cartes, comment il a porté le jeu à un niveau inégalé. Il n'a pas vécu longtemps, mais je suis persuadé qu'aujourd'hui il serait encore au top. C'était un joueur très agressif, beaucoup plus que tout le monde à son époque, et aujourd'hui tous les joueurs imitent son style. Il faisait des reads que personne n'était capable de faire. Il avait une telle capacité d'analyse... Il n'a fait que 35 tournois à gros buys-ins dans sa vie, et il en a gagné une dizaine. Mais il n'a joué que très peu de tournois télévisés, il aurait été une superstar s'il avait pu jouer les premiers tournois télévisés du WPT par exemple.

Mike Sexton Drink

Vous avez joué et commenté plusieurs tournois à l'ACF de la fin des années 90 aux années 2000. Comment décririez-vous l'expérience de jeu que vous y avez vécue ?

J'y étais avant que la télévision n'y soit installée. Il y avait des énormes parties de cash game, j'ai été vraiment impressionné par les enjeux. C'était les parties les plus folles que je n’ai jamais vues à ce moment-là ! Le club était sans doute le mieux situé des endroits pour jouer au poker dans le monde, au milieu des Champs-Elysées. Puis l'ACF est devenu le premier spot en Europe à accueillir le World Poker Tour. L'une des raisons de la réussite du WPT est que le circuit a été le premier à s'installer à l'ACF. C'était l'un des seuls endroits où l'on pouvait jouer en dehors des États-Unis.

"Dans les années 1990, il y avait des joueurs à l'ACF qui ne savaient pas épeler le mot poker. […] Aujourd'hui, les joueurs français se sont bâtis une bonne réputation dans le monde."

Quelles étaient les conditions de travail en tant que commentateur à l'ACF ? Quels sont vos meilleurs souvenirs du WPT Grand Prix de Paris ?

C'était une petite salle, et il y faisait très chaud ! Ce n'étais pas un casino, mais on se croyait dans le film de James Bond, Casino Royale ! Il y régnait une atmosphère différente, presque romantique. Le plus excitant, c'était les tables finales. Il y avait du champagne pour tout le monde, c'était la fête ! Enfin, c'était plus difficile pour les équipes de télévision parce qu'il y avait des fils qui trainaient partout dans le cercle ! Je n'ai jamais évolué dans une telle ambiance, malgré tous mes déplacements à travers le monde. La finale du WPT 2004 entre Tony G. et Surinder Sunar fut la plus incroyable, avec leurs personnalités diamétralement opposées, et un public très nombreux.

Mike Sexton WPT Montréal

Après sa victoire sur le WPT Montréal en 2016, avec une bonne partie du staff WPT.

Quelles impressions gardez-vous de votre victoire sur l'European Poker Championship en 2000 ?

Je n'étais même pas censé jouer ce tournoi... Je me rappelle qu'il y avait face à moi deux excellents joueurs que je connaissais, Surinder Sunar et Freddy Deeb, et j'avais adoré. C'était un très beau moment pour moi, gagner des tournois à l'ACF fait partie de mes meilleurs souvenirs. Trois ans plus tard, j'ai même gagné le tournoi de heads-up contre John Duthie ! Mon expérience à Paris est fantastique, j'y ai connu beaucoup de succès. En 2016, j'ai vécu le même genre d'émotions en gagnant le WPT Montréal au Playground Poker Club, comme quand j'ai joué mes premiers tournois à 10 000 $ dans les gros casinos américains. Quand on gagne quelque part, on veut y revenir !

Quels joueurs français vous ont marqué à l'ACF ?

Les joueurs de high stakes principalement, comme l'ex-tennisman pro, très bon golfeur et bon ami à moi, David Benyamine. Il y avait déjà de nombreux excellents joueurs en France, mais David était le meilleur. Il y avait aussi Patrick Bruel, une big star et un très bon joueur de poker qui a beaucoup aidé le poker en France en commentant les retransmissions du WPT. Le fait qu'il ait gagné un bracelet aux WSOP en 1998 a aussi été très utile pour le poker français.

Que pensez-vous de l'évolution du niveau des joueurs français depuis vos premières joutes parisiennes ?

Dans les années 1990, il y avait des joueurs à l'ACF qui ne savaient pas épeler le mot poker. Mais aujourd'hui le poker est devenu plus connu en France, les tournois font le plein. Et les Français vont jouer dans le monde entier, leur niveau a beaucoup augmenté et ils ont beaucoup plus de succès dans les beaux tournois. Les joueurs français se sont bâtis une bonne réputation dans le monde.

Mike Sexton - Bruno Fitoussi

Vous avez aussi beaucoup travaillé avec Bruno Fitoussi, l'ancien boss du poker à l'ACF. Selon vous, qu'a t-il apporté au poker français et mondial ? Mérite t-il une place au Poker Hall of Fame, alors qu'il est nommé sans succès depuis des années ?

Je pense qu'il devrait faire partie du Poker Hall of Fame pour tout ce qu'il a apporté au poker en France et en Europe. C'est également un très bon joueur. Pour moi, c'est une superstar ! Il a participé activement au développement du poker, c'est une personnalité culte dans le poker, pas seulement en France mais aussi dans le monde. J'aimerais qu'il représente la France au prochain Tournoi des Champions de Las Vegas (un tournoi sur invitation réunissant la crème du poker mondial, gagné par Mike en 2006, ndlr).

"À l'ACF, il était facile de perdre le contrôle dans les grosses parties de cash-game..."

Quelle était la réputation de l'ACF dans le monde du poker, notamment aux États-Unis ?

Jusqu'à sa fermeture, l'ACF avait très bonne réputation. Quand ils y allaient, les joueurs se disaient « whow ! », et dans les grosses parties de cash game, les Américains étaient très souvent surpris des montants atteints par les pots avant le flop ! Il était facile de perdre le contrôle... C'était très fun à jouer et donc de nombreux joueurs américains faisaient le voyage en France pour le WPT. Ils voulaient vivre l'expérience de jouer au poker à Paris.

Avez-vous été surpris par la fermeture de l'ACF en 2014 ?

Cela m’a rendu très triste. J'aimais cette room et cela m'a touché personnellement. J’ai ressenti le même effet que lors du Black Friday, c'était un coup de massue et un jour très triste pour le poker, pour son histoire. J'espère qu'un jour le poker reviendra à l'ACF (Barrière, qui a repris les locaux, a annoncé la réouverture du cercle pour l'été 2019 sous le nom de Club Barrière Paris 104 Champs-Élysées, NDLR).

À quel point ce "bad beat" a t-il affecté le circuit WPT ?

Cela a beaucoup affecté le WPT car l'étape de Paris était un moment particulier du circuit. Il y a plus d'une soixantaine de festivals WPT dans le monde, mais il y en avait un seul à l'étranger au début, et c'était à Paris. C'était une étape très attractive pour les joueurs avec tout le tourisme possible autour du tournoi.

Mike Sexton - Allen Kessler

Avec un autre "dinosaure" du poker, Allen Kessler, sur les WSOP 2017.

Pensez-vous prendre un jour votre retraite du monde du poker ?

J'aime le jeu, c'est fun, il y a du challenge et c'est l'occasion de rencontrer des gens. Personnellement j'aime toujours autant jouer. Si je devais partir, je continuerai tout de même à jouer les WSOP. Mais tant que j'aurai la capacité physique de jouer, il est certain que je continuerai. En tout cas, je ne recommande pas aux jeunes de tenter d'en vivre, c'est une activité très solitaire… même s'il y a des bons côtés !

Propos recueillis par Maxime Arnou
Crédits photos : partypoker Live, World Poker Tour