Interview de Paul Arrivé

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À l'Équipe, il est "Monsieur esport" : tout juste rentré de Berlin, Paul Arrivé dit "Paul Dejala" (vous l'avez ?) a répondu à nos questions concernant l'esport, son éclosion, son futur et la place de la France sur la scène mondiale.

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Tu reviens tout juste des Championnats d’Europe de League of Legends de Berlin, c’était comment ?

Très cool ! Ils ont changé beaucoup de choses dans leur identité visuelle, au style futuriste forcément, c’est de plus en plus professionnel dans l’approche de la compétition, la façon de la vendre... Le but c’est de faire du championnat une ligue sportive - ils se considèrent comme «un nouveau sport» et ont raison de le faire - européenne majeure et ils sont sur le bon chemin.

Tu es l’un des rares spécialistes de l’esport en France. Ça t’es venu comment, cette spécialisation ?

Je voulais bosser comme journaliste de sport, tennis, foot essentiellement, et j’ai fait une vraie bascule avec League of Legends justement. Je joue aux jeux vidéo depuis longtemps, je jouais à celui-là avec des potes qui ont commencé à me parler des compétitions professionnelles, en m’expliquant que c’était vraiment impressionnant. Au début ça ne m’intéressait pas plus que ça, je voulais juste jouer, mais j’ai quand même décidé de me pencher dessus par curiosité. C’était en 2013, 2014, j’étais en école de journalisme à ce moment-là. Le vrai déclic est arrivé avec les Mondiaux de League of Legends 2014. La finale était organisée dans un stade de la Coupe du monde de foot 2002, plein à craquer... Là je me suis dit : "mais pourquoi personne n’en parle ici, alors qu’on avait deux français dans le tournoi ?" À partir de là, l’idée de faire entrer l’esport dans les médias généralistes à fait son chemin dans mon esprit. J’avais envie de mettre en lumière cette discipline et ses acteurs qui méritaient une meilleure exposition selon moi. Je me suis lancé en sortie d’école, en 2015. Je n'ai pas décroché depuis.

Tu n’as pas un peu galéré à imposer l’esport dans une rédaction sportive traditionnelle comme l’Equipe ?

Non, au contraire même. L’Équipe a fait un Explore dessus fin 2015 qui considérait vraiment l’esport comme une discipline sportive. Je n’y travaillais pas encore mais j’avais un peu aidé Fabien Mulot, le journaliste qui l’écrivait, pendant une compétition. Le documentaire a extrêmement bien marché, c’est encore une référence dans le milieu aujourd’hui d’ailleurs, on m’en a reparlé à Berlin ce week-end. À partir de là L’Équipe a décidé de créer une rubrique et m’a recruté pour que je m’en occupe. Il y a eu une tentative à la télé aussi avec un tournoi FIFA, donc c’est vraiment un média qui a fait la démarche de s’intéresser à l’esport. Ça reste un milieu très méconnu par beaucoup à L’Équipe, mais il y a une véritable ouverture dans sa direction. Une curiosité. C’est plus dur avec certains lecteurs fermés d’esprit...

Est-ce que tu sens un essor depuis quelques années concernant l’esport ?

Oui complètement. Je suis arrivé dans le milieu au début de cet essor mais depuis ça ne fait que continuer de grandir. Il suffit de voir l’importance que prennent certaines équipes, certains joueurs, les compétitions...

Les Mondiaux de League of Legends en 2017 se sont conclus dans le Nid d’Oiseau en Chine, un stade construit pour les Jeux Olympiques 2008, devant 40 000 personnes. Le CIO s’intéresse à la discipline, la mairie de Paris, le PSG, des marques comme Audi, Renault, Red Bull... Ce sont des exemples parmi d’autres mais ça montre une attention croissante et de plus en plus large surtout. Certains se posent la question : est-ce que c’est une bulle, est-ce que ça va s’arrêter ? Sans rentrer dans les détails, si je pense que l’esport est loin d’avoir trouvé sa stabilité, je ne vois pas comment la courbe pourrait s’inverser. Surtout avec le renouvellement des générations.

La France possède Vitality, l’une des plus grosses équipes sur la scène internationale. Selon toi, on se situe où en France pour ce qui concerne l’esport ?

La France est un des pays leaders en Europe sur l’esport, sur plusieurs plans : on a une équipe de calibre international avec Vitality, des joueurs de haut niveau sur quasiment tous les jeux, un public très réputé, on va accueillir la finale des prochains Mondiaux de LoL (ndlr : League of Legends) à l’AccorHotels Arena, soit le plus gros rendez-vous au monde avec The International sur Dota 2, mais aussi des institutions qui s’intéressent à la discipline. La structuration du milieu en France est encore lente sur beaucoup de points, l’encadrement des aspirants-pros devrait être largement renforcé par exemple, mais il y a une prise de conscience progressive.

Dans un relatif anonymat, l’esport remplit des salles régulièrement, à l’image du Zenith de Paris. Qu’est-ce qu’il manque pour que ce succès populaire “de niche” devienne réellement grand public ?

C’est une question de temps. C’est compliqué pour des gens qui ne jouent pas aux jeux vidéo de se pencher sur un tournoi Counter-Strike, League of Legends, même si ça remplit Bercy ou le Zénith, parce que beaucoup de médias traditionnels n’y connaissent rien, n’y portent pas d’intérêt. La «niche» fan d’esport passe par d’autres canaux, les réseaux sociaux notamment, des plateformes comme Twitch, YouTube... Elle est jeune, très engagée et elle grandit : un moment elle ne pourra plus être ignorée, même si le mot est peut-être un peu fort.

On a eu les MOBA (League of Legends, DOTA) il y a quelques années. Maintenant la mode est aux battle royale. Pour toi, c’est quoi la prochaine grande tendance de l’esport ?

C’est hyper difficile de répondre à cette question, il faudrait être dans la tête des développeurs. Déjà j’aimerais que les Battle Royale se stabilisent, trouvent leur modèle, surtout Fortnite qui est une grosse frustration pour moi : le jeu est excellent, il y a une énorme différence de niveau entre néophytes et accomplis, une caractéristique essentielle pour qu’un jeu perce dans l’esport, mais sur le plan compétitif on est loin des productions qu’on trouve sur LoL, CS, Dota, Overwatch... Je suis quand même curieux de voir quel sera le prochain grand «style» de jeux vidéo qui fera une Fortnite.

Quels sont selon toi les jeux les plus sympa à suivre pour un néophyte ?

Counter-Strike sans hésiter. On comprend vite ce qu’il se passe à l’écran, c’est hyper dynamique, stressant dans ses moments-clés, les compétitions majeures se déroulent en général dans des salles pleines à craquer... Rocket League aussi, c’est facile à aborder. League of Legends, Dota 2, Overwatch c’est plus dur mais ça reste des jeux majeurs qui profitent d’une production assez dingue. Smash Ultimate va être le jeu de l’année également et c’est facile à suivre. Mais je conseille vraiment d’aller voir une grande compétition, en vrai, un jour, si l’on est curieux de la discipline. C’est dur de se rendre compte de l’engouement des gens, pourquoi ils suivent la discipline, de ce qu’est l’esport aujourd’hui sans avoir franchi cette marche. Mes meilleurs moments de sport, c’est dans des stades de foot et à Bercy, pour la finale du championnat d’Europe de League of Legends en 2017. Une ambiance phénoménale.

Qu’est-ce que tu réponds à ceux qui disent que l’esport n’est pas vraiment un sport ?

Qu’on s’en fout. Ils ont raison quelque part, c’est du sport «électronique». Une discipline qui s’inspire énormément du sport «traditionnel» dans sa structuration mais avec ses spécificités. En général ces gens-là sont crispés par l’utilisation des mots «sport» ou «athlètes» pour caractériser l’esport et les joueurs parce qu’ils ont une vision qui ne colle pas à la réalité des choses. Pour eux du jeu vidéo ne peut pas être considéré comme un sport. Pourtant l’esport c’est de la compétition, avec tout ce que ça implique : de l’entraînement, une préparation physique, mentale, tactique... Le traitement journalistique est le même que dans le sport aussi. Je n’ai changé aucune habitude en passant de l’un à l’autre. Le vocabulaire est le même, l’approche aussi. C’est juste nouveau, un peu obscur pour certains. Ce qu’il faut retenir c’est qu’on parle d’une discipline légitime, suivie par des millions de personnes, en pleine croissance, inspirée par le sport et assez loin des clichés. En décembre, le CIO - et il n’y a pas que des gens favorables à l’intégration de l’esport aux JO, au contraire - a reconnu que «le jeu électronique de compétition comportait une certaine activité physique pouvant être comparée à celle de sports plus traditionnels». Ça me paraît clair. Je vous attends sous mes articles maintenant avec vos remarques foireuses !

Pour finir, tu penses que l’esport peut s’inviter aux JO en 2024 ?

C’est trop tôt pour en faire une discipline «médaillable» ou de démonstration, quelque chose qui n’arrivera peut-être jamais. Mais on peut imaginer voir des tournois en marge des Jeux, ça oui, très clairement. Les deux mondes se rapprochent de plus en plus. Personnellement je ne suis pas favorable à l’intégration «officielle» de l’esport aux Jeux. Il faut rappeler qu’on parle de biens privés, qui appartiennent à des éditeurs. C’est d’ailleurs une des caractéristiques qui éloignent l’esport du sport dit «traditionnel».

One shot :

Du coup, on dit esport ou e-sport ?

Esport. Il n’y a pas d’autre orthographe.

Ton main sur Smash Bros ?

Cloud, toujours été un gros fan de Final Fantasy VII.

Le joueur français qui va cartonner dans le futur proche ?

J’en donne deux : Glutonny, sur Smash justement, ZywOo sur CS:GO même si ça compte pas trop vu le niveau qu’il a déjà aujourd’hui.

Ton meilleur souvenir esport ?

Je vais être très précis : Bercy 2017, finale des LCS EU, présentation des équipes aux côtés de la famille du Français Steven «Hans Sama» Liv pour un article. 12000 personnes qui chantent la Marseillaise. Une émotion dingue.

FIFA ou PES ?

Football Manager.

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Charly

Kim Källström est mon idole de jeunesse. A part ça, j'ai eu une enfance plutôt heureuse.