Christophe (1945-2020)

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Christophe (1945-2020)

La disparition de l'artiste laisse un grand vide. Le joueur de poker nous manquera aussi.

La nouvelle est tombée peu avant une heure du matin : elle nous a tenus éveillés une bonne partie de la nuit. Approprié, en fin de compte, pour un homme dont les journées ne débutaient que rarement avant le coucher du soleil. Sur nos écrans ont défilé les hommages, les clips YouTube, mots doux et mots bleus mélangés. Il y en aura bien d’autres encore car cela va sans dire : la disparition de Christophe, l’artiste, laisse un vide immense. Chez Winamax, nous réalisons notre chance : nous avons pu fréquenter Christophe, le joueur de poker. Et nous avons eu le privilège de connaître un peu Christophe, le personnage. Tous les trois vont cruellement nous manquer.

Lorsque sa passion pour les cartes et les jetons était mentionnée dans les médias, c’était souvent pour évoquer des clichés : flambe, excès de jeunesse, des royalties qu’on crame avec insouciance. Lui-même ne se lassait pas de raconter cette anecdote : en 68, après avoir perdu un gros pot, il s’acquittait de sa dette en lâchant sur le tapis vert les clés de sa Ford Mustang ! Mais, ajoutait-il aussitôt, je n’ai pas fait que perdre des voitures de collection en jouant au poker : j’en ai aussi gagné…

Ce genre d’histoires servait à merveille la mystique de l’éternel dandy qui ne se sentait bien que dans l’obscurité et à la marge. Mais ce n’est pas le Christophe que nous avons connu. Celui avec qui nous avons partagé notre passion pendant presque dix ans aimait s’inscrire à des freerolls, discuter jusqu’à l’aube dans le chat, jouer des heads-up pour quelques euros ("hédeupe", comme il disait) et n’avait guère besoin de mettre en jeu une grosse cylindrée pour rester scotché à la table une nuit entière. De toute façon, cela faisait longtemps qu’il n’avait plus le permis.

La rencontre remonte à 2011. On organisait une partie avec les comédiens, musiciens, animateurs télé, sportifs qui figuraient sur notre carnet d’adresses - on ne les appelait pas encore les WIP. L’un d’entre eux nous a demandé s’il pouvait venir avec un copain à lui. Aussi simplement que ça, l’auteur d’Aline venait de rentrer dans notre univers. Depuis le Winamax Poker Tour à la Villette jusqu’au SISMIX à Marrakech, de l’EPT Deauville au micro du Multiplex Poker, il ne l’a plus quitté.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, nos rapports avec les « people » du poker sont plus ou moins les mêmes qu’avec n’importe quel autre passionné lambda : on fonctionne avant tout à l’affectif. Si les gens nous plaisent, on reste en contact, on leur demande de revenir, et c’est à peu près tout. Dans son appartement du boulevard Montparnasse transformé en studio d’enregistrement, Christophe recherchait la complexité, capable qu’il était de triturer le même accord de synthé pendant des semaines entières afin d’arriver au résultat escompté, connu pour pousser dans leurs retranchements ses collaborateurs en studio. Son approche du poker (et, on le devinait, de l'amitié), elle était au contraire très simple. Il aimait jouer, il aimait la camaraderie facile qui se noue autour d’une table, le frisson d’un bluff exécuté à l’instinct, le whisky dont il ne cessait de remplir les verres des invités (lui se contentait d’une tisane), les petites heures de la nuit qui filaient bon train, dissoutes dans l’infinie succession des flops, turns et rivers. Il aimait perdre, aussi… ou tout du moins il était le plus gracieux des hommes dans la défaite. Et pas que dans la défaite d’ailleurs.

Il n’avait de toute façon rien d’une diva. Malgré les tubes, les disques d’or, le carnet d’adresses de collaborateurs digne du Who’s Who, des albums expérimentaux en avance sur leur temps lui ayant fait gagner petit à petit ses jalons d’artiste culte auprès de la jeunesse underground, et des étiquettes du genre « le musicien préféré de ton musicien préféré ». À la fois seul, perché haut, très haut dans son univers à lui, mais les pieds fermement plantés sur terre quand il vous faisait face. Timide et peu friand de compliments, cet artisan de la musique préférait les distribuer et parler des autres, égrenant ses coups de foudre du moment et ses amours de toujours : Trent Reznor qui rencontre Little Richard, Eddy Mitchell en collision frontale avec Radiohead, Prince dans le même sac que Patrick Topaloff et Elvis Presley. « Tiens, c’est quoi ton mail ? Faut que je t’envoie ce son. » Curieux, il aimait tout et les gens y compris : parfois, quelques instants fragiles d’une brève rencontre (sic) suffisaient pour se voir invité à la prochaine soirée poker dans sa caverne qu’il ne quittait que la nuit.

Quiconque ayant donné son numéro de portable à Christophe savait qu’il pouvait à tout moment être réveillé au son de SMS envoyés tard, toujours très tard, seulement très tard. Pour parler de tout et de rien. Prendre des nouvelles. Ou parfois s'inquiéter. 4h57 : « Dis-moi, tout est bloqué sur Winamax, là, il se passe quoi ? » Non non, Christophe, c’est juste la pause des tournois, comme toutes les heures… Mais lorsque le coup d’envoi de notre gros évènement live annuel était programmé à 10 heures, horaire ô combien inhabituel y compris pour les joueurs les plus couche-tôt, Christophe se pointait sans rechigner, pile à l’heure au rendez-vous, café en main, les yeux fatigués bien en sécurité derrière les perpétuels verres fumés. « Ça faisait longtemps que je m’étais pas levé à 20 heures 30… du matin ! » En parlant de réveil : Christophe reste à ce jour le seul être humain capable de dormir comme un loir en plein milieu d’une pool party du SISMIX, le transat déplié très exactement sous l’enceinte crachant plusieurs centaines de watts de la techno la plus boum boum…

Avant de partir, Christophe nous a laissé une dernière collection d’enregistrements, panorama de plus de 50 ans de ce qu’il refusait d’appeler une carrière. Là où bien d’autres se seraient contentés d’un best-of fainéant, lui s’était remis à l'ouvrage pour traiter sous un nouvel angle son patrimoine musical, épaulé d’amis et d’idoles : Les mots bleus version Son Lux, Señorita bidouillée par Sébastien Tellier, Petite fille du soleil incarnée par Camille, Les paradis perdus version Arno… Le rescapé des yéyé démontrait une nouvelle fois ses talents de caméléon, sa capacité à se réinventer, son refus de la nostalgie, sa recherche permanente du prochain trip. Entre deux concerts, sublimes récitals de deux heures qu’il était capable d'assurer seul au piano ou accompagné de jeunes et énergiques musiciens en formation rock, il nous confiait son dernier projet avant-gardiste : sampler les bruits de jetons des tables de Winamax… et chanter par-dessus les plus belles saillies du chat, qu’il notait sur un carnet ! Dans le fond, rien d’étonnant à ce que Christophe se soit senti aussi à l’aise avec nous, les geeks du poker : avec sa collection de synthés, ses obsessions sonores, son perfectionnisme et ses idées barrées, le beau bizarre fut bien avant nous un authentique nerd.

Un soir de mai 2016. Le soleil va bientôt apparaître au-dessus du boulevard Montparnasse. La soirée a été merveilleuse : un assemblage de qualité a été réuni autour de la table, la jovialité des conversations n’a eu d’égal que l’intensité avec laquelle les coups ont été disputés. On a joué avec décontraction car chacun n’a posé que quelques euros sur la table, mais on n’en a pas moins tenté de tirer notre épingle du jeu car le plaisir de la victoire n'a pas de prix. Notre hôte s’est montré prévenant et généreux, s’inquiétant régulièrement de la santé de notre verre, proposant des snacks, gérant les enchaînements sur l’un des nombreux jukeboxes crachant des vieux blues sortis tout droit des années 50. Vraiment, une douce soirée… mais aussi une soirée qui gagnerait peut-être à se terminer, sans quoi elle mutera bientôt en une matinée. Comprenant le signal, notre hôte se lève. « C’est vrai qu’il se fait tard… » On prend nos affaires, mais ce n’est pas vers la chambre à coucher que lui se dirige. « C'est l’heure d’aller bosser ! ». Un à un, les synthés empilés les uns sur les autres sont mis en marche. Le salon plongé dans la pénombre se transforme aussitôt en cockpit d’avion. Notre hôte s’installe dans le fauteuil central. Les premiers accords vrombissent à plein volume. Nous sortons sur la pointe des pieds et refermons doucement la porte derrière nous.

« À chaque nouvel album, je me cherche. Je ne me suis pas encore trouvé », nous disait Christophe lors de son dernier passage dans nos studios. Nous on en cherchera longtemps, un autre comme lui.

(Merci à Laurence pour la rencontre, et le reste)


Benjo DiMeo

Triple vainqueur VSOP à Cognac.

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