« Un Ami...

Par dans

...c'est celui qui voit clair en vous, et qui continue à apprécier le spectacle. »

Ouvrir par une citation, je n'avais jamais osé. Pardonnez-moi cet écart de pédantisme, c'est pour une bonne cause.

Ces huit dernières années, j'ai eu la chance de faire de nombreuses et inestimables rencontres. Aujourd'hui, je voudrais vous parler d'un ami un peu particulier qui a fidèlement accompagné tous les moments de cette tranche d'existence.

C'est quelqu'un auquel je pense souvent, qui ne ment jamais et enchaine compliments et méchancetés avec une franchise désarmante. Au début de notre amitié, il était un peu rude mais tout vibrant d'excitation, toujours partant pour s'embarquer dans de nouveaux délires.

Chaque aventure vécue à ses côtés était nouvelle et fraiche, chaque conversation entrainante et agrémentée d'un obscur et séduisant jargon. Et puis il s'est assagi, a retrouvé un peu de raison et délaissé le chaos de la fantaisie pour devenir méthodique, calculateur, organisé, puis, finalement, ambitieux. Il m'a encouragé à beaucoup lire, à garder l'esprit ouvert et curieux, à faire preuve d'abnégation et de force de caractère. Il a été là pour moi à un carrefour important de ma vie. Le rencontrer a tout changé.

Cet ami m'a porté sur ses épaules pour m'aider à atteindre mes objectifs un à un, mais de manière sporadique et instable. Par exemple, il a la fâcheuse habitude de me prêter de l'argent quand je n'en ai pas besoin, sans me demander, avant de réclamer un remboursement immédiat de la dette par temps de vaches maigres. Par trois fois, il m'a fait frôler la banqueroute. Par bonheur, les économies que je lui cachais consciencieusement furent épargnées, mais le budget que j'allouais à nos péripéties en a pris un coup. Heureusement qu'avec lui, on se marre toujours autant en se goinfrant d'un Big Mac qu'en savourant les huitres au caviar de Robuchon.

C'est, en effet, une personnalité compliquée. Il adore m'emporter dans son euphorie si particulière pendant de longues périodes de grâce, puis prend un malin plaisir à me contaminer avec sa déprime (clairement, mon ami est bipolaire). Ça lui arrive même de se casser en claquant la porte et en cassant un peu de vaisselle, puis de disparaitre sans donner de nouvelles pendant des semaines. Tant mieux, car dans ces moments-là, je ne pouvais plus le voir en pixels. C'est mon ami, je l'aime, mais c'est parfois un sale con.

Je ne résiste cependant pas à l'envie de parler de son côté farceur. Il connait énormément de blagues. Toutes ne sont pas drôles mais la chute provoque toujours une réaction ! Il adore me faire suivre du pourriel (je voulais mettre « forwarder du spam » mais les intrépides journalistes qui corrigent les blogs avant publication ont tendance à franciser, alors je fais semblant de leur faciliter la tâche tout en étant parfaitement conscient que j'écris sur un clavier QWERTY et qu'ils vont devoir se taper les accents à la main. De rien les gars.). Quand j'ai traversé ma période de crise-spirituelle-de-la-trentaine-tiens-maintenant-je-suis-bouddhiste, il m'a taquiné avec expertise. « Ah, tu veux te la jouer zen ? » me narguait-il à l'époque, habillant son discours de petites piques habiles. « Je vais te mettre à l'épreuve et te faire douter de tout en permanence. » Il faut dire que sa religion, c'est d'abord le fric. Bon nombre de ses amis pensent d'ailleurs qu'on peut acheter le nirvana.

Car c'est aussi un mec hyper sociable. Il m'a présenté des tonnes de gens, certains intéressants et d'autres moins, qui (curieusement) prétendent tous parfaitement le connaitre mais n'ont en réalité qu'une vague idée de la véritable étendue de sa psychose. Son rayonnement social est très inhabituel : tout le monde le déteste en secret mais ne peut s'empêcher de s'afficher avec lui en public en prétendant être son meilleur ami ! Une position ridicule. Je sais bien que c'est moi, le best friend. Enfin, c'est ce que lui me dit, mais je ne serais pas surpris qu'il tienne ce discours à d'autres avec un plaisir pervers.

C'est aussi un vagabond rêveur, un nerd romantique, un globe-trotteur aguerri. Il en a vu d'autres. C'est un diable, un fêtard invétéré qui aime susurrer des tentations inavouables. Il fréquente des criminels et des artistes et ne fait aucune discrimination. Riches et pauvres, génies et idiots, chacun en a pour son argent et en prend pour son grade. C'est le Diogène des temps modernes. Il a aussi, tel Salomon, un sens aigu de la justice. Prions toutefois qu'il n'en soit jamais le ministre : il serait du genre à mettre les bonnes personnes en prison mais avec des peines aléatoires !

Aujourd'hui, notre relation est plus saine, moins passionnelle mais mieux définie. J'ai presque cessé de lui en vouloir quand ça tourne à l'orage. Je le tiens légèrement à distance, il a tendance à être envahissant. Il ne faudrait pas que mes autres amis deviennent jaloux.

Cet été, nous sommes partis en vacances chacun de notre côté. En attendant, je lui cause régulièrement par Internet. On a prévu de faire la teuf' à Barcelone en septembre. J'espère qu'il sera de bonne humeur ! A bientôt mon pote. Un jour, je te comprendrais peut-être.