Terra Incognita

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Depuis que je me suis remis à écrire des articles stratégiques sur ce blog, j’ai essayé d’exposer ce qui constitue ma vision du jeu au sens large.

Dans Entrez Dans la Zone Grise, je parlais de l’erreur que commettent de nombreux joueurs de tous niveaux en cherchant des certitudes et des formules magiques au sein du poker, alors qu’il s’agit avant tout d’un jeu organique et changeant.

Les Fondations de La Pyramide était une réflexion sur la façon dont l’information sur laquelle nous basons nos décisions se condense et circule entre les joueurs de poker.

Dans Le Sommet de La Pyramide , je reprenais cette idée en essayant de l’appliquer à moi-même et en revenant sur la manière dont j’avais acquis mes propres connaissances, construites les unes sur les autres à partir de bases pas toujours solides.

La Panoplie du Joueur de MTT était une tentative de montrer comment mettre en application nos connaissances dans la pratique du poker en ligne en utilisant les bons outils.

Et enfin, dans Situation Stratégie Symétrie, j’exposais une vision globale du jeu et de l’art de la prise de décision au poker une fois qu’on a compris sa véritable nature.

Dans cet article, je vais tenter de faire une synthèse de tout cela en introduisant de nouveaux éléments de réflexion autour de la question suivante : ou se trouve l’EV (Expected Value) dans le poker d’aujourd’hui ? Sachant que de plus de plus de joueurs maitrisent des concepts de plus en plus avancés et font de moins en moins d’erreurs grossières.

Dans mon dernier blog, j’introduisais l’expression « Explorateur de l’EV ». Un bon joueur de poker est à mon sens quelqu’un cherchant en permanence à créer des situations asymétriques qui sont positives en EV pour lui et négatives pour ses adversaires. Il cherche à exploiter sans devenir exploitable.

Une terra incognita (du latin signifiant « terre inconnue ») est un territoire qui n'a pas encore été exploré par l'Homme, ou par les explorateurs, voyageurs et marchands européens.

L’idée de cette analogie est d’imaginer le poker comme un territoire comprenant de nombreuses régions géographiques différentes (les situations rencontrées quand on joue), avec chacune leurs caractéristiques propres (profondeur des tapis, nombre d’adversaires, stratégies en place…). Toutes ces régions ont cependant, dans leur différence, des points communs : un sol et un relief, qui forment la structure mathématique sous-jacente du jeu.

Si l’on suit cette logique, le but du jeu devient d’amener les adversaires sur des territoires qu’ils connaissent moins bien que nous et de les regarder s’enfoncer dans les marécages ou chuter de la falaise...

Quand j’ai commencé le poker il y a dix ans, les territoires à explorer étaient nombreux : beaucoup de joueurs faisaient des erreurs mathématiques de base, incitées par une pyramide de connaissance très réduite et fondées en grande partie sur des mythes ou des approximations. Apres des débuts erratiques, comme tout débutant peut rencontrer, j’ai peu à peu construit ma propre pyramide et appris à élaguer mon propre jeu afin de le rendre plus efficace. Cette recherche s’est poursuivie toute ma carrière et se prolonge encore aujourd’hui. Et il n’y a aucune raison pour qu’elle s’arrête dans le futur, à moins que quelqu’un ne « résolve » le poker en déterminant le meilleur play à faire dans toutes les circonstances possibles et imaginables.

Le fait est qu’à cette époque, il était facile de trouver de l’EV partout. C’était un peu l’âge d’or du poker et nombreux sont ceux qui ont bâti des fortunes sur le rapport entre leurs connaissances avancées et l’ignorance de leurs adversaires.

Au fur et à mesure que les promesses d’un nouvel eldorado ont attiré des explorateurs de plus en plus jeunes, brillants et motivés, le territoire inconnu s’est rétréci. Avec les années, on a une idée de plus en plus précise de ce que « bien jouer au poker » signifie. Cependant, beaucoup de joueurs prennent ces découvertes trop à la lettre, de façon dogmatique, comme s’il n’existait qu’une seule manière de « bien jouer » et que certains moves étaient bannis du répertoire. Ils effacent naturellement des pans entiers de la carte de leur mémoire.

J’ai déjà tenté d’expliquer mon point de vue sur cette attitude dans mon article La Zone Grise.

En dix ans, j’ai vu beaucoup de changements dans le poker, souvent suite à un processus en trois étapes assez transparent. Voici un exemple très simple qui s’applique aux tournois :

Etape 1 : Innovation - Il y a longtemps, bien longtemps, dans une lointaine galaxie...Un joueur comprend soudainement que tout le monde joue trop serré et qu’il pourrait relancer pour voler les blindes avec une très haute fréquence. Il découvre une véritable « mine d’EV cachée ».

Etape 2 : Imitation - D’autres joueurs ont réalisé ce comportement et ont commencé à l’imiter, le vol de blindes est alors devenu généralisé. La mine est exploitée à fond et forcément, la part des premiers chercheurs se réduit car ils doivent partager l’EV du vol de blindes avec de nouveaux joueurs dans le metagame.

Etape 3 : Parade - la défense de blindes devient un concept primordial et une réponse très agressive. Le resteal (faire tapis sur la relance d’un voleur de blindes) se développe. C’est une nouvelle « mine d’EV » qui force les voleurs de blindes à s’adapter.

Etape 4 : Equilibre - Voleurs et volés, à force d’itérations et de calculs, arrivent pour beaucoup à un point d’équilibre naturel. Ils ont des ranges précises de vol et de contre-vol. Ces situations s’approchent de l’inexploitabilité de part et d’autres. La « mine d’EV » est épuisée, et plus beaucoup de joueurs ne trouvent de profit asymétrique dans ces situations.

J’arrive donc au véritable fond de cet article, à savoir la question suivante : quels sont les opportunités de dégager de l’EV asymétrique aujourd’hui ? Quels sont les moves ou concepts qui sont aux étapes 1 et 2, en train d’être découverts ou redécouverts sans être encore trop imités?

Voici quelques pistes, dont certaines sont théoriques et d’autres tirées de mon expérience :

1) LE LIMP

Très populaire lors de la préhistoire du poker, le limp représente l’idée « je vais voir un flop pas cher ». Malheureusement pour les adeptes de la chose, les joueurs agressifs ont vite compris qu’ils pouvaient punir les limpers en relançant fort en position, reprenant ainsi l’initiative pour le jeu postflop dans le cas où ils n’obtiennent pas directement un fold. La réponse des partisans du limp à l’époque fut trop faiblarde : certains se mirent à limper les As en position UTG afin de limp-reraise… mais la fréquence de ce move était trop rare pour compenser toute l’EV perdue par le limp-fold ou le limp-call-fold au flop.

Je pense que le limp peut redevenir à la mode, particulièrement en tournoi, pour plusieurs raisons :

- Tout d’abord parce que l’agressivité est débordante dans les tournois modernes, le limp s’inscrit parfaitement dans une stratégie small ball qui cherche à garder les pots petits dans des situations où on ne peut pas relancer et call un 3-bet pour voir le flop profitablement.
- L’EV de voler les blindes est devenue plus rare car les gens se défendent mieux face à une relance.
- Le limp est tombé en désuétude quasi complète. Plus personne n’arrive à donner de range précise à un limper (à partir du moment où le joueur est respecté à table). Le fait de limper provoque souvent une réaction de surprise et de grande confusion.
- Il est possible d’équilibrer ses ranges de limp de manière particulièrement sournoise, en ayant plusieurs réactions possibles face à une relance : limp-reraise en bluff et en value, limp-call et donkbet de certains flops avec une main premium… Il est encore possible d’être créatif dans ce domaine.
- Si personne ne relance, le limp peut créer des situations intéressantes contre la grosse blinde, particulièrement si celle-ci a tendance à faire plus d’erreurs postflop que préflop.  

Ce n’est pas par hasard si on a vu le limp redevenir un move de choix lors de la récente table finale du PCA 2014…

2) LA RELANCE PREFLOP A 3BB ou +

Les standards de relance avant le flop n’ont cessé de se modifier avec le temps. Quand j’ai commencé, tout le monde relançait à 3,5 blindes, soit le montant du pot préflop. Pas mal de joueurs relançaient à 4 ou 5 blindes pour protéger certaines mains faibles. Rapidement, le montant des relances est descendu à 3 blindes, puis 2,5 blindes, puis 2,2 blindes et désormais, quasiment tout le monde relance du minimum (2 blindes) lorsque les antes arrivent. Le calcul est simple : il s’agit d’un pur rapport de risque/récompense dans lequel le but est de risquer le minimum pour rafler le maximum.

Je pense aujourd’hui que dans certaines situations, il est possible d’ajuster son montant de relance préflop, non pas en fonction de notre main ou du pur rapport risque/récompense du vol de blindes, mais aussi en fonction de la profondeur effective des tapis. Le fait de relancer tout petit et de laisser ainsi un levier nous rend vulnérable au 3-bet.

Par exemple, si je relance du minimum avec 30 blindes, un adversaire en position peut me 3-bet à 4,5 blindes et passer si je fais tapis. Il n’est pas engagé plus que ça dans la main (il a besoin de 41% d’équité pour être à l’équilibre en cas de call) et s’il sent que nous sommes trop large dans ce spot précis, peut tenter de nous exploiter.

Si maintenant je relance à 4,2 blindes (montant choisi au hasard !), non seulement je crée de la confusion, mais je rends un 3-bet en bluff beaucoup plus difficile en théorie puisque mon adversaire agressif devra sur-relancer au minimum à 7,4 blindes. Et si je fais tapis derrière, son calcul est plus compliqué : le pot fera environ 40 blindes dans lequel il devra payer 22,6 blindes, soit une équité minimale nécessaire de 36%. Il serait donc contraint de payer avec sa range de 3-bet dans la grande majorité des cas… Cela le « force » presque à avoir une main légitime pour tenter de nous 3-bet en bluff. Et comme notre range n’est pas facile à déterminer dans ce spot inhabituel, beaucoup vont simplement attendre une situation dans laquelle l’EV est plus claire et conforme à leurs habitudes.

Je prédis donc un retour possible de la « grosse relance » préflop en ouverture, dont les montants varieront en fonction des profondeurs effectives.

3) LE PIEGE PREFLOP

Je pense aussi qu’il y a une opportunité de tenter de brouiller les pistes et de dégager une EV substantielle en se contentant de payer une relance avec une main comme paire d’As, paire de Rois ou As-Roi. Ce n’est pas entièrement nouveau mais cela reste relativement rare.

- beaucoup de joueurs exploitent le concept de range capée, c’est à dire les situations ou vous ne pouvez pas avoir ces mains car vous auriez nécessairement sur-relancé avec. Ils vont donc joyeusement miser tous les tableaux hauteur as ou hauteur roi, ou même les tableaux secs (comme par exemple 8-8-2-3-9) et vous livrer beaucoup de jetons.
- le squeeze, qui était un peu passé de mode, semble revenir en force. Si les joueurs à notre gauche sont un tant soit peu portés sur le squeeze, payer une relance avec paire d’As ou paire de Rois (idéalement être le deuxième payeur !) permet de placer un New-York Back-Raise dans une position totalement inattendue qui peut provoquer de grosses erreurs en face.   

Cette approche n’est pas sans risques. On peut tomber sur un flop défavorable et avoir du mal à abandonner sa main… On peut regretter de ne pas avoir isolé quand beaucoup de joueurs rentrent dans le coup. On peut aussi se mettre dans une situation malchanceuse mais inextricable qui ne se serait pas produite en cas de 3-bet, comme la main qui a provoqué mon élimination à l’EPT  Monte Carlo cette année…

Il y a sans doute une profondeur de tapis optimale pour tenter ce genre de pièges : ne pas être trop deep à cause des risques de sous-représentation de sa main qui peuvent mener à de mauvaises décisions par la suite, mais ne pas être trop short non plus car c’est un peu « évident » et que l’EV de faire directement tapis est simplement supérieure.
A manier avec prudence, donc.

4) LES TELLS PHYSIQUES

Les tells permettent, lorsqu’ils sont détectés avec précision et recul, de définir la range adverse de manière beaucoup plus précise. L’opportunité d’EV est énorme pour celui qui lit parfaitement ses adversaires sur le plan physique. Imaginez-vous dans un spot compliqué où votre adversaire a une range complexe et probablement bien équilibrée. Il est impossible de savoir de quel côté la balance penche… Sauf si quelque chose se dégage de son attitude vous permettant de prendre la bonne décision.

Vous allez sans doute me dire : « mais les tells, ce n’est pas un territoire inconnu, cela fait des années que les joueurs s’y intéressent ! ». Certes. Mais j’ai encore la conviction que les joueurs de poker dans leur grande majorité, même au sein des pros, les considèrent comme totalement secondaires par rapport à la technique pure. Je pense l’inverse : à l’heure où les opportunités d’EV se font rares et complexes, les tells vont naturellement devenir de plus en plus importants.

Cependant, les déceler reste un exercice difficile nécessitant beaucoup d’étude et d’expérience.

Le danger principal des tells est de céder à l’euphorie : quand on en trouve un avec succès, on commence à avoir tendance à en voir partout, ce qui mène inexorablement à en « inventer » dans certaines situations. L’autre risque est que les tells sont par définition déséquilibrés. J’entends par là qu’on peut plus facilement vérifier les tells de faiblesse que les tells de force. Si l’on voit un tell de faiblesse sur une mise adverse, on paie ou on relance et on voit le résultat, que l’on ait raison ou non. Si l’on voit un tell de force et qu’on suit cette lecture, on n’aura pas l’information liée au résultat. Les tells peuvent donc par nature inciter plus souvent à payer qu’à passer.

Enfin, les meilleurs joueurs sauront mimer des tells avec le bon timing et suffisamment de crédibilité pour vous induire en erreur. Le jour ou « vrais tells » et « faux tells » seront parfaitement équilibrés, ils auront perdu toute valeur. Mais ce n’est pas pour tout de suite…

Conclusion

J’ai évoqué quatre pistes, mais il y en a surement beaucoup d’autres et les miennes ne sont pas forcément valables.

Voici une petite liste de conseils destinés à ceux qui ont aimé cet article et veulent devenir, eux aussi, des « explorateurs de l’EV » :

- Gardez l’esprit ouvert ! Le move « horrible » d’aujourd’hui peut être votre arme favorite de demain.
- Soyez aux aguets et observez les stratégies en place, imaginez des contre-mesures et faites des calculs en dehors de la table pour confirmer vos intuitions.
- Prenez le risque d’expérimenter ! Rien ne remplace l’expérience, mais essayez de ne pas trop être « orienté par le résultat » dans vos conclusions.

Bienvenue en Terra Incognita !