Sonate à quatre mains sur l’échiquier

Par dans

Alors que les premiers réverbères s’allumaient sur les Champs Elysées, les amateurs de poker découvraient enfin les premières images de la finale du Grand Prix de Paris, à laquelle participaient deux amis et coéquipiers. Devant mon écran j’ai rêvé, tremblé et vécu avec eux la fin de cette compétition particulièrement éprouvante. Ils sont évidemment tous les deux déçus de ne pas accéder à l’Olympe, mais je veux leur dire : à toi Nicolas - « Chapeau ! » et à toi Vikash - «  Tu as véritablement marqué ce tournoi ! ». C’est un très bon présage pour les World Series, d’autant plus qu’en ce moment même, les Dieux du Poker tiennent un concile pour faire pencher la Grande Balance des « coin flips » en votre faveur.

Vous vous demandez peut-être la raison de mon absence à ce rendez-vous parisien. J’étais engagée au même moment dans un exercice de style échiquéen destiné à attiser la curiosité du grand public.

Assister à une partie d’échecs entre Grands-Maîtres – dont la durée atteint parfois six ou sept heures – peut se révéler passionnant, mais également parfois soporifique. En témoignent les ronflements des spectateurs que j’entends régulièrement lorsque, exposée aux yeux du public sur la scène du théâtre, je dispute l’un de mes propres matches. Arrachée à ma concentration, je m’énerve, lance un regard vers le coupable assoupi et ne peux m’empêcher de sourire. Le crescendo du ronfleur m’évoque le prélude n°5 opus 23 de Rachmaninov. Jugez vous-même :

Rachmaninoff Prelude n°5 Op. 23


Ce n’est donc pas un hasard que plusieurs formules originales ont été élaborées au cours de l’histoire du jeu d’échecs pour captiver les spectateurs – soit en mettant en scène un exploit intellectuel, telles des parties à l’aveugle ou des tournois de blitz, soit en les faisant participer directement dans une simultanée contre un champion. Parfois, toute la ville est prise dans le jeu, telle cette simultanée géante à Mexico et ses 14,000 joueurs.


Simultanée à Mexico


Au cours de ma carrière, j’ai participé à ce genre d'exhibitions à de nombreuses reprises, mais ce dimanche était une première : une simultanée en tandem avec ma meilleure amie et accessoirement championne du monde en titre Alexandra Kosteniuk, organisée par le club d’échecs des Pyramides. Nous affrontions vingt adversaires amateurs en effectuant un coup chacune à notre tour sur chaque échiquier. L’exercice était particulièrement périlleux car mon style positionnel est plutôt opposé à celui d’Alexandra, porté sur l’attaque. Cela exigeait de nous une coopération empathique sans faille.


Inutile de vous dire que même dans ces conditions inhabituelles, nous visions un score parfait. Notre bilan de dix-sept victoires, deux matches nul et une défaite ne nous a cependant pas déçues, car la fête et les rencontres humaines priment sur le résultat. Rendez-vous compte ! Parmi nos adversaires se trouvaient le père d’un joueur de poker rencontré à Venise ainsi qu’un grand pianiste concertiste – Yakov Ayvaz, qui nous a interprété quelques œuvres de son répertoire.

Afin de poser un regard poétique sur cet évènement et de vous le décrire du point de vue de joueur de poker, ManuB nous a accompagnées. Je lui laisse la parole en espérant vous avoir donné envie de vous joindre à nous la prochaine fois et si vous l’osez, de me défier. ChessGame4Rollz !

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Salut à tous, ici ManuB. Tout d’abord, ne croyez pas un mot du texte d’Almira. Propagande soviétique que tout cela ! Si les simultanées existent, ce n’est pas pour laisser aux amateurs le privilège d’affronter les pros, mais bien pour laisser à ces derniers la possibilité d’exercer leur tyrannie sans contraintes.

En tant que joueur de poker, je suis habitué à lire les attitudes des gens. Bien que la plupart des joueurs de ma discipline exhibent une certaine forme de nervosité dans les minutes qui précèdent un tournoi, cela passe très vite dès les premiers pots remportés. Plus que tout, les joueurs de Poker cherchent à cacher leur terreur, à ne pas apparaître faible. C’est une question de survie. Contraste frappant : quand je suis entré dans la salle de compétition, et que j’ai découvert les vingt personnes assises en carré devant les soixante-quatre cases où se joue leur destin, je n’ai pu m’empêcher de penser à un reportage récent sur le couloir de la mort (vous savez, le genre de truc qui passe entre 4h et 5h du matin sur Arte, quand la session du jour est terminée et que le stock de séries est épuisé…). Vingt condamnés attendant leur exécution et affichant toutes sortes d’émotions: de l’impatience d’être libéré du fardeau de l’existence à l’espoir d’un appel salvateur du gouverneur, de la résignation de celui qui se sait perdu à la sérénité de celui qui a fait la paix avec lui-même et qui cherche seulement à goûter le plaisir de ses derniers jours.

Tous, en tout cas, semblaient ravis de rencontrer leurs bourreaux.

Tout au long des parties, j’ai observé les visages des compétiteurs et cela a renforcé mon sentiment. J’ai vu toutes les émotions du monde peu à peu remplacer le masque implacable de la concentration. La panique, quand une position se révèle insoutenable. La déception, lorsqu’une unique erreur combinatoire anéantit tous les efforts accomplis. La hargne, quand tout ne semble pas encore perdu. Le découragement, quand une résistance héroïque cède sous les assauts d’un envahisseur impitoyable. L’admiration, quand la défaite est aussi belle que cinglante. La plaidoirie, quand en guise de dernière requête, le condamné troque sa dernière cigarette contre une demande de match nul. Le soulagement, quand le bourreau accorde (rarement) ce privilège. La jubilation, quand par un retournement de situation typiquement hollywoodien, la victoire dont on ne pouvait que rêver semble soudain possible…


Si les deux exécutrices glissent d’un échiquier à l’autre avec une grâce comparable, elles n’en possèdent pas moins un style différent. Là où Almira délivre la sentence avec une fermeté compatissante, Alexandra sème la mort de manière implacable, presque Darwinienne. Un à un, les participants tombent. Deux seront sauvé, un sera définitivement gracié. Comme quoi, les miracles n’arrivent pas qu’au poker…


Et puis j’étais frappé par une révélation : j’avais devant moi la version échiquéenne du multitabling, érigée ici en démonstration de virtuosité, à l’instar des exploits d’Elky à Monte Carlo. Et je prie pour que les grands cerveaux des échecs restent loin de mes tables, encore un moment s‘il vous plaît, de grâce !

Je suis innocent !




(Merci à Eric Cheymol pour les photos)