Situation, Stratégie, Symétrie

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Ce mois-ci, je voudrais aborder un sujet technique important, qui est selon moi l’elément fondamental qui fait la différence entre un joueur de poker “moyen” et un autre qui vise l’excellence.

Si après un tel effet d’annonce, vous vous attendez sans doute un secret grandiose qui va révolutionner votre jeu, alors la réalité risque de vous décevoir car le “grand secret” des bons joueurs ne réside pas dans un move, ou une technique élaborée dont vous ne connaissez pas encore le fonctionnement.

J’ai moi-même longtemps cru que c’était le cas. J’ai passé les premières années de ma carrière à observer ce que faisaient les meilleurs et à essayer d’émuler leur approche.  Cette facon de progresser fonctionne dans une certaine mesure : à force de tentatives couronnées de succes ou d’échecs, on finit par intégrer peu à peu de nouvelles choses. Mais le plus important n’est pas votre répertoire de moves.

Le plus important est votre compréhension de la véritable nature du poker. Cette nature se résume en trois concepts indissociables que je vais détailler dans la suite de cet article:

- Situation
- Stratégie
- Symétrie

Ces “trois S” du poker, une fois compris et intégrés à votre approche globale du jeu, vous permettront de progresser avec une approche plus réelle et de réfléchir dans un cadre global correct.
 

Situation
 

Le poker est un jeu de situations.

Commençons par une petite révision.

Une des idées fondamentales au poker est de choisir, à tout moment, l’action qui a la meilleure ev (expected value), ou espérance de gain en français. Ce concept d’EV, que vous devez maitriser si vous voulez avoir la moindre chance de percer dans le poker moderne, est loin d’etre insurmontable. Il s’agit, en l’essence, d’évaluer notre gain financier (ou perte financière) moyen pour chacune des actions possibles.

Ce calcul se fait relativement simplement. Imaginons que nous sommes à la river dans le coup suivant:

Cash Game NL200 online

Villain (stack 90 euros)  relance au bouton à 6 euros. Hero décide de juste défendre avec KQ.

Flop Q22

Hero check, Villain bets 8 euros, Hero calls.

Turn 7

Hero checks, Villain bets 20 euros, Hero calls

River 4

Hero checks, Villain bets 60 euros et all in.

Voila une situation classique a laquelle nous sommes confrontés fréquemment: on floppe top paire avec un bon kicker hors de position, on check call deux fois et on se retrouve face à une grosse mise a la river.

Notre adversaire a-t-il AQ ou un des nombreuses autres mains qui nous battent? A savoir KK AA QQ 77 44, Q7, Q4 ou n’importe quel 2 ? Est-il en train de bluffer pour nous faire passer notre dame? Est-il capable de miser ainsi avec moins bien que nous, comme avec QJ ou QT? Qu’est-ce qui est une erreur? Payer ou passer ?

En réalité, l’erreur est tout d’abord de se poser la question en ces termes.

La question à se poser est “J’ai le choix entre call et fold à la river, mon adversaire bluffe-t-il suffisamment dans cette situation pour qu’un call ait une meilleure EV globale qu’un fold?

Deux calculs sont à faire pour y répondre. Première étape, la cote du pot:

Il y a 69 euros dans le pot à la river (13 preflop, 16 flop, 40 turn) et notre adversaire mise 60 euros. La question qui nous est posée est “Quel est le pourcentage de bluff minimal de notre adversaire dans cette situation pour qu’un call dégage un profit?”

On nous demande de payer 60 euros pour un pot qui fera au total 60+60+69 = 189 euros. Comme 60 euros représentent 31.7% du pot total, il nous suffit de gagner 31.7% du temps pour qu’un call soit justifiable (avec une espérance de gain de 0).

- Si notre adversaire bluffe plus souvent que 31.7% du temps, le call est la décision avec la meilleure ev.
- Si notre adversaire bluffe moins souvent que 31.7% du temps, le fold est la décision avec la meilleure ev.

Il est à noter que si notre adversaire bluffe très exactement 31.7% du temps dans cette situation, sur le long terme il n’y a pas de décision EV+ pour nous sur la rivière, car notre adversaire joue de facon inexploitable. Peu importe en effet si on call ou fold, son pourcentage de bluff est optimisé pour la situation.

Mais la plupart du temps, non seulement nos adversaires ne réfléchiront pas en ces termes et seront soit en train de valoriser leur forte main, soit en train de tenter un bluff un peu désespéré. Il nous appartient de déterminer si la balance penche plutot pour un pourcentage de bluff supérieur ou inférieur à 31.7%.

Seconde étape après la cote du pot, l’analyse combinatoire de la range adverse, à savoir l’éventail de mains avec lequel il jouera exactement de la même façon dans cette situation.

C’est là que l’on prend en compte tout ce qu’on connait sur l’adversaire, et qui est généralement défini par des expressions ou des termes en langage naturel que nous devons retranscrire mathématiquement.

Par exemple, on peut savoir que l’adversaire est très agressif, qu’il mise souvent trois barrels en bluff. On peut estimer que son plus grand plaisir au poker est de passer des bluffs improbables et de “marcher” sur ses adversaires. A l’inverse, on peut estimer qu’il est plutôt serré avant le flop et qu’il ne bluffe pas ce genre de situations dans lesquelles le board ne change quasiment pas.

Dans le premier cas, si on estime qu’il ouvre 50% des mains préflop (une estimation confirmée par l’observation ou le tracker si on joue en ligne), il aura une range preflop qui ressemblera à peu près à ca :

A nous d’estimer par la suite si cette range se réduit suffisamment pour que le pourcentage de bluff à la river apres avoir misé flop et turn passe sous les 31.7%. Si notre adversaire a montré suffisamment d’agressivité pour que cela soit le cas, il faut call à la river, sinon fold.

Dans le second cas, si on estime notre adversaire plus serré preflop (35% d’ouverture au bouton), sa range preflop ressemble à ça :

Si on estime que le pourcentage de ces mains qui vont trois barrels pour value est déjà restreint (KQ et mieux), on peut estimer aussi qu’une trop grosse partie de cette range à de la showdown value (c'est à dire une chance raisonnable de gagner a l’abattage) et que notre adversaire ne partira sur trois barrels que peu fréquemment (sauf s’il a montré qu’il aimait bien transformer ses mains en bluff): Il le fera quand il nous battra et peut-être avec quelques combinaisons de pur “air” (mais parfois pas du tout). Le pourcentage de bluff est donc trop petit pour justifier un call river (voire meme turn).

Nous sommes même plutôt dans une situation où c’est au turn qu’il faut évaluer notre décision river. Le board a peu de chances de changer, et si on estime que la range de mise de l’adversaire est la même turn que river, on peut déja prévoir que cela va arriver et call turn pour call river ou simplement fold turn pour s’éviter une décision qui est déjà EV-. On peut aussi envisager de 3bet preflop, de check/raise le flop… Tout dépend de comment l’adversaire va modifier sa range selon notre facon de jouer.

Voilà donc comment on structure une décision de poker autour du concept d’EV. Maintenant, revenons au concept initial, celui de situation.

Quand je dis que le poker est un jeu de situations, je veux dire que l’ev n’est pas attachée à vos cartes, aux positions, aux images ou à n’importe quel autre facteur qui rentre en compte dans l’évaluation de la range adverse. L’EV dépend de la situation globale, qui comprend tous ces paramètres et bien d’autres encore.

Ainsi, la question à se poser avant meme de considérer jouer une main n’est pas:

“Est-ce que j’ai une bonne main?”

Mais :

“Quelle est l’EV de chacune de mes décisions sur le long terme dans cette situation globale ?”

Bien trop de joueurs sont focalisés en premier sur leur main de départ, ce qui est un travers humain naturel. La main de départ est un des facteurs déterminants dans nos décisions, souvent le plus important, mais pas toujours.

Prenons une situation extrême. Par exemple, nous sommes chip leader à la bulle d’un tournoi, au bouton, face à deux joueurs très serrés dans les blindes possédant environ 25 BBs chacun. Il est facile de calculer que pour relancer, nos cartes n’ont aucune importance, puisque les blindes passeront suffisamment souvent pour rendre la relance strictement EV+ par rapport au fold (qui a une EV=0). Ne pas le faire devient une erreur. Nous avons une opportunité d’exploiter directement la stratégie trop passive de deux adversaires dans une situation idéale! Evidemment, si les deux joueurs dans les blindes ont 15BB et sont de bons joueurs agressifs, la situation change du tout au tout et nos cartes redeviennent un facteur plus important.

Autre exemple, cette main que j’ai jouée pendant les Winamax Series:

***** Hand History for Game 336648337213358294 ***** (Winamax)
Tourney Hand NL Texas Hold'em - Thursday, April 10, 06:02:48 ET 2014

Table (77687398)020 (Real Money)

Seat 5 is the button

Seat 1: Sophiedu44 ( $93146.00 USD )
Seat 2: maka1923 ( $154150.00 USD )
Seat 3: Vi1MetrTaTet ( $29566.00 USD )
Seat 4: HEINSENBROKE ( $97097.00 USD )
Seat 5: Cami2.0 ( $102711.00 USD )
Seat 6: manub_ ( $202805.00 USD )
Seat 8: UGotRussled ( $94958.00 USD )
Seat 9: WittyScrname ( $60588.00 USD )

manub_ posts ante of [$320.00 USD].
UGotRussled posts ante of [$320.00 USD].
Sophiedu44 posts ante of [$320.00 USD].
maka1923 posts ante of [$320.00 USD].
Vi1MetrTaTet posts ante of [$320.00 USD].
HEINSENBROKE posts ante of [$320.00 USD].
Cami2.0 posts ante of [$320.00 USD].
WittyScrname posts ante of [$320.00 USD].

manub_ posts small blind [$1250.00 USD].
UGotRussled posts big blind [$2500.00 USD].

Dealt to manub_ [  J J ]

** Dealing down cards **

WittyScrname folds
Sophiedu44 folds
maka1923 raises [$5425.00 USD]
Vi1MetrTaTet folds
HEINSENBROKE folds
Cami2.0 folds
manub_ calls [$4175.00 USD]
UGotRussled folds

** Dealing Flop ** [ T, T, 9 ]

manub_ checks
maka1923 bets [$6100.00 USD]
manub_ calls [$6100.00 USD]

** Dealing Turn ** [ 9 ]

manub_ checks
maka1923 checks

** Dealing River ** [ 6 ]

manub_ bets [$8750.00 USD]
maka1923 raises [$18000.00 USD]

Nous sommes au jour 2 d’un Event à 100€ et mon tracker indique mon adversaire joue 13/10, c’est à dire 13% de range d’implication dans les mains en moyenne dont 10% en tant que relanceur initial, ce qui fait de lui un joueur particulièrement serré. Voici le détail de ma réflexion à chaque étape:

Preflop : sa range de relance UTG doit être encore plus serrée, ne contenant quasiment que des paires et des mains comme As-Roi, As-Dame, peut etre As-Valet assortis. J’ai estimé que sur-relancer avec mes deux valets n’était pas une bonne idée vu la profondeur, préférant jouer post flop contre toute sa range plutot que de construire un gros pot hors de position.

Au flop, je bats encore une majorité des combinaisons, suffisamment pour payer et voir le turn.

Au turn, je n’ai pas intérêt à miser en premier, cela serait transformer ma main en bluff. Mon adversaire checke instantanément derrière, ce qui ne modifie pas sa range à priori.

A la river, j’ai décide de faire une petite mise pour valoriser mes valets contre les mains comme Ax qui peuvent etre tentées de m’attribuer une range d’underpaires contrefaites ou de mains comme QJ. Mon adversaire relance, mais ce n’est pas cohérent avec sa range ni avec son check instantané turn. Il n'a que peu de 10 ou de 9 dans sa range, à part carré avec 10-10 ou 99 (qui vont cependant rarement insta-check le turn). Il ne va probablement pas relancer avec les As ou les Rois pour value car il ne peut que difficilement s’imaginer etre payé par moins bien. Si je checke, il va checker ses Ax tout le temps et peut-être valoriser une overpaire pour un montant supérieur à ma mise.

Cette relance n’a pas beaucoup de sens car sa range est restreinte et la cote du pot m’est tres favorable. J’ai donc decidé de payer sa mise.

Qu’avait-il?

Ce n’est pas si important. Il avait carré de dix... Ou bien carré de neuf ! Ou une paire de 8, ou une paire encore plus petiete. Ou un As-10 surprenant. Cela importe peu, car ma décision est celle qui a la meilleure EV selon mon observation et mes calculs...

Dans cette itération précise de cette situation, mon adversaire avait 33 et j’ai gagné le coup. Mais mon adversaire avait montré 10-10, je ne me serais pas trompé pour autant !

Avançons maintenant un peu plus loin dans ce concept. Au lieu de nous représenter une situation de poker comme un puzzle avec des éléments connus et d’autres inconnus, faisons un exercice : posons une situation ou nous connaissons tous les paramètres et essayons de déterminer ce qui va se passer.

Imaginons tout d’abord une situation :

XTASE sur Winamax - tournoi à 100 euros 6 max

Blindes 500/1,000 ante 100

Joueur 1: 55,000 jetons - large agressif
Joueur 2 - 38,000 jetons - serré agressif
Joueur 3 - 17,000 jetons - serré passif
Joueur 4 - 51,000 jetons - serré passif
Joueur 5 - 9,500 jetons - large passif
Joueur 6 - 77,000 jetons - Large agressif

Maintenant, prenons un paquet de cartes et donnons à tous nos joueurs un main de Hold’em. Distribuons également flop, turn et river.

Ca donnerait quelque chose comme ça :

L’exercice consiste à imaginer le déroulement de la main à partir des informations à notre disposition, en partant du principe que chaque joueur tente de prendre une décision EV+.

Dans mon exemple ci-dessus soigneusement choisi, il est assez simple de deviner le scénario le plus probable :

Joueur 1 va relancer UTG avec 67s (disons à 2000), joueur 2 va le sur-relancer avec AKs (disons 5000), Joueur 3 4 et 5 vont tres probablement s’enfuir et joueur 6 va “cold 4bet” avec KK (disons à 12500). Joueur 1 va sans doute passer et joueur 2 sans doute faire tapis pour 38,000 et joueur 6 payer le tapis. Le board va tomber et donner un As à la river à joueur 2 pour le faire doubler aux dépends de joueur 6.

Il y a bien sur quelques variantes possibles, mais le resultat le plus probable est le départ à tapis des joueurs 2 et 6 avant le flop. Si par hasard on voit le flop,  sa texture rend la suite du coup quasiment inévitable. Avec cette profondeur, 2 et 6 vont aller à tapis avant la river.

Cet exemple a pour but de vous montrer que certaines situations sont jouées d’avance. Dans le scénario décrit ci-dessus, on ne peut reprocher à aucun joueur une erreur majeure, tous ont été cohérents avec leur stratégie, leur main de départ et leur lecture de la table.

L’exercice au sens large a pour but de vous montrer la diversité des situations rencontrées et de vous entrainer à réfléchir aux situations qui elles ne sont pas jouées d’avance, à déterminer leur fréquence et à vous rassurer sur le fait que dans certains cas, les collisions de grosses mains sont juste inévitables. Plus globalement, le but est de voir une main de poker comme une situation pré-déterminée et non plus comme une situation “ouverte” avec des cartes qui “tombent”. Imaginez plutôt que la situation est figée et que les cartes à venir sont déja tirées et attendent juste d’être dévoilées. Cela ne change rien au fond - le résultat sera le même - mais cela change profondément l’approche globale que l’on a du poker. 

Une fois que vous aurez effectué cet exercice à plusieurs reprises et combiné cela avec votre propre savoir technique sur le jeu, vous arriverez peut-être à la même conclusion que moi : le poker est un jeu de collision stratégique dicté par la situation.


* * *

 

Stratégie

Nous arrivons aux deuxième “S” de mon tryptique.

Qu’entend-on par stratégie?

Définition Wikipédia: “La stratégie est l'art de diriger et de coordonner des actions pour atteindre un objectif.

Au poker, les actions sont : miser, checker, se coucher, relancer.

L’objectif premier est de gagner de l’argent (même si d’autres objectifs sont possibles comme “passer un bon moment” ou “s’adonner a la compétition”, l’objectif financier reste primordial chez la plupart des joueurs car il détermine le plus souvent leurs décisions). Le but est donc de coordonner ses actions de jeu pour gagner de l’argent.

Au poker, cette expression prend le sens suivant : adapter correctement ses ranges aux situations rencontrées pour maximiser son EV et réduire celle des autres participants.

Reprenons la situation de la main de l’XTASE mais cette fois en ne distribuant plus de cartes et en réfléchissant en termes de ranges utilisées par les différents joueurs:

JOUEUR 1 va probablement ouvrir cette range :

JOUEUR 2 va probablement sur-relancer avec une range ressemblant à ceci :

A savoir le top 5% pour value et quelques autres mains en bluff de temps en temps (les exemples ci-dessus sont donnés à titre informatif, cela ne veut pas dire que joueur 2 va 3-bet A7s mais pas A8s, cela veut dire qu’il sur-relance parfois avec des mains de ce type et qu’on peut considérer qu’il a quelques combinaisons d’Axs, de suited connectors et de broadways dans sa range).

On peut continuer ainsi le raisonnement et l’évaluation des ranges pour chacun des joueurs et construire de beaux arbres de décisions aux embranchements exponentiels et qui n’ont quasiment pas de “résolution”. La raison est qu’il est très difficile de faire l’évaluation stratégique complete d’une situation, ou pour parler de termes de théorie des jeux, de la “résoudre”. Les calculs deviennent très compliqués et personne ne s’amuse à faire cet exercice toute la journée pour étoffer son répertoire technique.

En revanche, cela permet de se poser les bonnes questions, à savoir : si on parvenait a résoudre cette situation, on connaitrait l’EV situationnelle de chacun des joueurs. C’est a dire le résultat financier net pour chacun d’entre eux apres collision de leurs stratégies respectives, quelles que soient les cartes distribuées.

Cela ressemblerait à un truc du genre après quelques millions d’itérations de cette même situation :

Evidemment, chaque parcelle d’EV perdue par un joueur pour utilisation d’une stratégie inadaptée est récupérée par un autre joueur. Le poker est un jeu à somme nulle : tout ce qui est perdu par quelqu’un est récupéré par un autre. L’EV globale de la situation pour toute la table est donc forcement de zéro (et même négative s’il s’agit d’une partie de cash game avec rake).

Attention cependant : bien qu’il y ait certains joueurs en vert et d’autres en rouge, cela ne signifie pas qu’ils sont les joueurs perdants de la table dans l’ensemble, mais que la situation combinée à leur stratégie leur fait perdre de l’EV pour cette main. La situation évolue sans cesse : les stacks changent, le bouton tourne, les stratégies changent avec l’observation mais aussi beaucoup avec l’humeur et le tilt. Les EV respectives changent de la même manière. Si par exemple un joueur part en tilt et se met à utiliser une stratégie beaucoup trop loose pour la situation, il va passer fortement dans le rouge  Si un joueur fait souvent des erreurs avec un stack de 30 blindes mais joue un shortstack de 10 blindes proche de la perfection, son EV va également s’en ressentir et il sera plus souvent dans le vert.

Dans cet exemple, on peut imaginer que joueur 1 ouvre trop loose pour être rentable, que joueur 2 est un peu trop tight et rate des opportunités de vol, que joueur 3 a une bonne idée des ranges profitables à jouer avec son stack de 17 blindes, que joueur 4 optimise souvent sa situation au bouton, que joueur 5 fait de grosses erreurs en SB avec son shortstack et que joueur 6 réussit l’exploit d’etre EV+ hors position et de grosse blinde dans cette situation, en trouvant le bon degré d’agressivité face aux stacks moyens et le bon degré de call face aux short stacks.

Le fonctionnement du No Limit Hold’em fait que la position influence grandement notre EV globale. C’est d’autant plus vrai quand la profondeur effective des tapis est importante. 

En permanence, le bon joueur de poker doit donc se poser la question de quelle stratégie de définition de range il doit adopter en fonction de la situation pour avoir la meilleure EV possible. Ces adaptations de ranges sont dynamiques, dépendent du contexte mais aussi bien sur de la capacité des autres joueurs à s’adapter eux-memes et à anticiper les adaptations des autres.

Pour faire simple : le but est d’etre le plus possible dans le vert et le moins possible dans le rouge !

Une fois qu’on réfléchit en ces termes, on cesse d’essayer de deviner les mains des adversaires. On essaie plutot de deviner leur range globale et d’adapter la notre en conséquence. De cette approche émanent deux conséquences:

- Si tous les joueurs s’adaptaient parfaitement, un point d’équilibre se créerait naturellement avec des ranges inexploitables de part et d’autre.
- A l'inverse, si l’adaptation des joueurs est imparfaite, des opportunités d’EV se dégagent.

Tout le secret des bons joueurs de poker est de saisir les moindres opportunités d’EV dans chaque situation rencontrée. Rien de plus, rien de moins. Ils réalisent cela en ayant une stratégie qui évolue en permanence, tel un moteur dont on pourrait affiner les réglages à l’infini, tantôt incluant certaines mains et tantôt non, jouant parfois serré, parfois large, parfois agressif et meme parfois passivement pour récolter les deniers que va générer une stratégie trop agressive en face. L’idée est d’exploiter les imprécisions adverses tout en essayant d’être le moins possible exploitable soi-même.

Cela sonne bien en théorie, mais l’application pratique est ce qui fait tout le sel du poker. Comment part-on de l’observation empirique d’un adversaire donné pour arriver à définir ses ranges avec précision ? Comment définir les nôtres en retour ? Tout cela est le sujet d’un travail constant, de beaucoup d’expérience et d’épuisantes mais passionnantes discussions avec d’autres joueurs afin de comprendre tous les mécanismes de raisonnement. Cela dépasse quelque peu le cadre de cet article… De plus, si j’avais toutes les réponses à ces questions, je ne serais pas en train d’écrire cet article mais plutôt sur le pont de mon yacht en train de me faire masser par Scarlett Johansson.


***
 

Symétrie
 

Il est temps d’introduire le dernier concept de ce blog afin de boucler la boucle.

Comme je viens de l’écrire, ce qui fait la différence entre les bons joueurs de poker et les autres est cette capacité à aller chercher de l’EV là ou les autres n’y parviennent pas à cause de stratégies de définition de ranges inadaptées.

C’est vrai, mais c’est également incomplet.

L’essence même du poker est qu’il s’agit d’un jeu de symétrie. Cela veut dire que sur le très long terme; l’ensemble des situations rencontrées (qu'il s'agisse des coin-flips, des rencontres AA contre KK ou KK contre AA, des brelans floppés, etc) s’équilibre pour tous les joueurs, chacun ayant à faire face à des décisions comparables un grand nombre de fois.

La différence entre les meilleurs joueurs et les autres se fait alors non pas sur chaque situation individuellement, mais sur la différence d’ev entre deux situations symétriques.

Reprenons notre premier exemple, la main de cash-game contre un trois barrels adverse. Imaginons que nous ayons passé un long moment à décortiquer cette situation dans ses moindres détails et conçu une stratégie (un ensemble d’actions et de ranges) qui dégage un profit de 2.5 BB (5 euros) sur le long terme.

Maintenant, inversons les positions. Nous sommes désormais le joueur qui agresse au bouton avec 90 euros de tapis. Dans cette situation inversée, quel est le résultat de la collision de nos stratégies respectives?

Si nous parvenons à perdre moins de 5 euros sur le long terme à la place de notre adversaire, alors nous “remportons” la confrontation. Par exemple, imaginons que nous parvenions à dégager un profit de 3 euros. Cela ferait une différence d’EV sur cette situation précise de 8 euros en notre faveur. Il s’agit d’un écart considérable et tout ce que nous souhaitons, c’est de jouer et rejouer cette situation aussi souvent que possible, peu importe nos cartes. En revanche, si nous perdons 5 euros également sur le long terme, la situation est neutre : ni moi ni mon adversaire ne dégageons un profit de cette situation et il ne sert à rien de se réjouir d’avoir doublé sur notre adversaire avec AA quand il avait KQ si nous le faisons également doubler quand il a AA et nous KQ.

La question à se poser devient alors :

“Ai-je une stratégie adaptée la la situation qui permet de maximiser mon EV si j’étais chacun des joueurs à la table?”

Ou posée autrement :

“Est-ce que j’optimise chaque situation mieux que ne le font mes adversaires?”

Cela est particulièrement utile pour se remettre des gros “setups”, ces situations dans lesquelles on touche une main enorme (au top de notre range) et que l’on percute également le top de la range adverse, entrainant la perte d’un gros pot. Si je perds mon tapis dans un tournoi avec KK contre AA, cela ne va évidemment pas me faire plaisir, mais je vais surtout me demander si mon adversaire aurait également tout perdu à ma place. Si j’estime que c’est le cas, alors il n’y a meme pas d’enjeu à étudier la main plus avant. La situation est neutre.

Une autre facon de voir la chose est de se comparer à la totalité des autres joueurs de poker. Avant de poursuivre, je vous invite a lire cette main rocambolesque qui a provoquée l’élimination de mon coéquipier Davidi Kitai à l’EPT Vienne en mars dernier.

Dans cette main, Davidi paie un 3bet avec J9 et tente de bluffer son adversaire avant de trouver une quinte miraculeuse river sur Q83KT. Mais voilà, son adversaire a joué son AJ de maniere particulierement fantasque et a également trouve une quinte supérieure à celle du “g-nie” belge..

Lorsque nous avons discuté de cette main, Davidi (qui n’est pas la moitié d’un perfectionniste) essayait de se convaincre qu’il y avait un moyen de peut-être passer sa main à la river. Mon contre-argument était le suivant :

“Il n’y a quasiment pas un seul joueur de poker qui trouverait un fold à ta place dans cette situation, peut-être même que 100% des joueurs sont destinés à perdre leur tapis à partir du moment ou la main se déroule dans des conditions identiques et oú ils sont face à la meme décision que toi river. Par conséquent, s’il est tout à ton honneur de vouloir chercher de l’ev dans une situation ou tout le monde perd le maximum, le fait de tout perdre n’est pas une erreur comparé à la totalité de nos adversaires. Il est donc inutile de pousser le raisonnement trop loin alors qu’il y a de l’ev bien plus facile à récolter un peu partout dans le tournoi”.

En filigrane, cette constatation: ce sont rarement les plus gros pots qui sont les plus importants au poker. Bien sur, ils paraissent plus importants car ils peuvent faire une grosse différence dans notre bilan financier à la fin du mois ou de l’année. Mais dans la réalité, les gros pots sont tres souvent le résultat de la collision de grosses mains qu’on ne pouvait pas correctement folder contre la stratégie adverse. Ces situations se jouent tres souvent “toutes seules” (à nuancer, pas toujours : il ne faut pas voir des setups partout à partir du moment ou deux fortes mains se rencontrent car passer une grosse main est parfois la décision avec la meilleure EV)  et génèrent l’essentiel de la variance. L’avantage d’un bon joueur de poker ne réside pas dans sa façon de jouer les gros pots mais dans sa capacité à gratter le maximum d’ev sur les petits et moyens pots, dans les situations grises ou les choix de jeu sont complexes.
 

Et la variance dans tout ça ?
 

J’entends déjà quelques voix s’élever dans mon lectorat pour exiger des explications en bonne et due forme :

“Ils sont bien beaux tes schémas Manu, mais comment je fais pour battre cette put*** de variance ?”

“Et les mecs qui rentrent avec 72o pour me mettre une horreur, ils l’ont lu ton article?”

Loin de moi l’idée de négliger la frustration ressentie par certains d’entre vous (voire la totalité d’entre nous, à un moment ou un autre) face à ces effets de variance.

Il vous suffit juste de comprendre que la variance n’est que le résultat de l’expression de la collision des stratégies de tout le monde à table dans une situation donnée.  Dès que vous aurez compris qu’une grande partie des gros pots n’est pas de votre ressort (ils se jouent “tous seuls”), cela rendra déja la pilule plus facile à avaler. vous faites souvent face à des situations symétriques neutres dans lesquelles il n’y a pas grand chose a faire car vos adversaires perdront leur stack également si on inverse les sieges.

Quand aux joueurs fantasques qui mettent des “horreurs”, il vous faut vous détacher émotionnellement de ce qu’ils viennent de faire et regarder plutôt la situation dans son ensemble. Si certains joueurs utilisent une stratégie trop loose et rentrent trop souvent dans des coups avec des mains tres faibles comme 72o et autres J4o, il est mathématiquement certain qu’ils vont infliger un certain nombre de “bad beats” conséquent à leurs adversaires. Il est également tout aussi certain qu’ils vont se faire raser sur le long terme par des stratégies plus fiables et solides.

Les “bad beats” ou “horreurs”, à condition qu’ils en soient réellement, ne sont que la partie immergée de l’iceberg d’une stratégie bien souvent perdante. Si ce n’est pas drôle de se faire ainsi malmener sur le court terme, il serait un peu facile d’oublier toutes les fois ou vous avez déstacké un mec qui a défendu sa grosse blinde avec 72o et n’a pas pû lacher sa main sur un tableau hauteur 7 contre votre paire de dames relancée UTG (sans toucher un de ses 5 outs). Il s’agit pour ce joueur d’une perte d’EV massive qu’il redistribue gaiement à toute la table et  que vous confirmez symétriquement en passant avant le flop lorsque vous êtes à sa place !
 

Conclusion
 

J’ai envie de conclure ce blog stratégique avec ma propre définition de ce qu’est un bon joueur de poker:

“Un bon joueur de poker cherche à adapter sa stratégie pour maximiser son EV dans toutes les situations rencontrées, dans le but de tirer un profit des situations symétriques tout en distinguant et en ignorant les purs effets de variance.” 

Cette définition à laquelle je suis arrivé définit toutes mes actions de jeu et mon attitude par rapport au résultat de chaque main. Je vais me poser la question de savoir si mes adversaires jouent mieux que moi certaines situations dans l’absolu, et si la réponse est non, je vais me détacher au maximum du résultat de la main. En revanche, si la réponse est oui, je vais travailler sans relache à optimiser ma stratégie pour augmenter mon EV et limiter la leur, ce qui va avoir trois conséquences possibles :

- Soit mes adversaires jouent toujours mieux que moi dans cette situation et je vais continuer à y perdre de l’argent.
- Soit je vais “repasser devant” et me mettre à dégager un profit à leur place.
- Soit nous allons trouver un point d’équilibre parfait et ni eux ni moi n’arriveront a dégager un profit. Le terrain de la lutte entre nous se déplace donc ailleurs, dans d’autres situations et ce à l’infini jusqu’à ce que nous soyons tous totalement inexploitables.

Ce scénario d’inexploitabilité totale de tous les joueurs n’est pas près de se produire, meme s’il s’agit de la tendance globale de l’évolution du poker. De nos jours, de plus en plus de joueurs arrivent à comprendre l’essence meme de chaque situation et l’EV se déplace sur des terrains moins défrichés et dont le coté exponentiel rajoute à l’incertitude (sur la rivière, par exemple). A l’heure actuelle, j’estime qu’aucun joueur ou IA n’a résolu le No-Limit Hold’em, mais un jour arrivera peut-être ou cela sera le cas et où des stratégies “parfaites” seront alors connues et pratiquées à tous les niveaux. Quand cela se produira, il me faudra revendre mon yacht imaginaire et songer à changer de métier.

En attendant ce jour funeste, le poker a encore de beaux jours devant lui ! A commencer par le SISMIX à Marrakech à la fin du mois, et des WSOP, qui sont (déjà !) de retour.

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