Winamax

Quoi? L'essence.

Par dans

Je passe ma vie à jouer, et j'ai ce besoin presque vital de m'échapper. D'enfermer dans leur boîte les poussiéreuses pièces de bois et les jetons colorés, et de voir jouer les autres. Cette année j'ai déjà eu l'occasion d'écouter une grande pianiste, Mitsuko Uchida, interprêter le concerto n°4 de Beethoven. "Ma peau a chaviré", une expression qui fait souvent sourire mes amis français car il est toujours difficile d'exprimer ce qu'on ressent en présence de la beauté et de la perfection (je rêve maintenant de la voir interpréter Mozart, sa spécialité). Autre parenthèse enchantée, je suis allée voir le Barbier de Séville à l'Opéra Bastille, qui m'a beaucoup surpris par sa mise en scène moderne et dont je chantonne encore les airs.

Hier, je me suis réfugiée à la salle Pleyel, le temple parisien de la musique classique, accompagné par un ManuB très impatient de voir le concerto de Grieg (dont l'interprétation par Valentina Lisitsa est devenue sa berceuse). Nous fûmes surpris de découvrir que le pianiste du soir, Nikolaï Lugansky, est aussi un joueur d'échecs émérite. D'ailleurs, le chef d'orchestre, un jeune norvégien possédé par l'oeuvre, aurait eu sans difficulté sa place à une table de poker à Vegas.

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais l'émotion que suscite l'entrée dans une salle de spectacle ressemble à s'y méprendre au début d'un tournoi de poker. Le chaos originel: l'entrée des joueurs ou des spectateurs qui jouent des coudes pour atteindre leur siège, l'entrée des musiciens, la cacophonie quand ils accordent leurs instruments, tout comme les joueurs comptent et recomptent leurs stacks. L'entrée du chef d'orchestre qui salue respectueusement le public et les musiciens avant de faire naître l'harmonie d'un geste ample de sa baguette, tel un tournament director et son "shuffle up and deal".

Petit à petit, la musique s'empare de moi comme peut le faire le jeu sous l'emprise de la concentration. Plus rien d'autre n'existe. On s'oublie à tel point que la confusion entre spectateurs, musiciens et oeuvre est totale, on devient ce torrent de pensées et d'émotions, comme quand on ressent le "flow" à la table de poker. Même ManuB arrête de twitter!

Je joue, donc je suis. Surtout au poker, après tant d'années de silence réligieux aux échecs, je peux enfin exprimer mes émotions. Une multitude d'Almira fait surface. Mais l'inverse est vrai aussi: quand je joue, quelque part, je cesse d'exister.

Vous avez rien compris? Passons à autre chose! Ce soir, coincée entre Nicoletta, Isabelle Adjani, et non moins célèbre Patrice Laffont, j'ai goûté aux vers exquis de Baffie, "Laurent Baffie est un sale gosse". Figurez-vous qu'à défaut de cartes, il a parlé beaucoup de sexe, un peu des échecs. Adepte de l'improvisation sur scène, il cherchait une nouvelle proie à châtier. La frayeur m'envahit. Celui qui détourne les yeux se sait condamné.  Nos regards se croisent et je passe le meilleur bluff de ma vie. Plus fort que les verres fumés d'Adjani. Je souris. Ouf. Il passe à quelqu'un d'autre.

Et si jamais vous avez envie d'entendre le chant baroque (ABBA, dans un registre assez éloigné) de ManuB (qui a perdu le last longer contre moi à San Remo), suivez le coverage quotidien des WSOP de Benjo et Harper. Le pari sera honoré bientôt dans un karaoké de Las Vegas.

P.S. La coalescence est un phénomène par lequel deux substances identiques, mais dispersées, ont tendance à se réunir.