Objectif Lune

Par dans




©F.DUCASSE

Je comptais écrire à propos de Tictrac, la start-up que je soutiens, mais c'était sans compter sur ma (relative) bonne performance lors de l'étape World Poker Tour de Venise la semaine dernière. C'est de ce qui s'est passé après ma sortie dont j'ai envie de vous parler. De la « redescente » qui suit un tournoi comme celui-ci.

Dans le poker comme ailleurs, après une main perdue, une session ratée, un tournoi décevant, le processus de « deuil » suit plusieurs étapes successives. D'abord on nie. Après on s'énerve. Ensuite on marchande. Puis on accepte. Bien entendu, ce processus est bien plus rapide que lors d'un deuil véritable, et la douleur n'est pas comparable. Mais le chemin est cependant assez similaire. C'est une des choses dont était venu nous parler le coach mental Denis Troch, ancien coach de Vikash, lors d'un séminaire du Team.

Qui que l'on soit, face à l'échec, on passe par les mêmes étapes. Déni. Colère. Marchandage. Acceptation.

Nous sommes aux alentours de 19 heures lorsque je me fais éliminer du WPT Venise avec As-3 contre As-Roi. Douzième, une place ultra-décevante forcément, vu les attentes que j'ai.

Sur le moment, je suis effondré, et un peu énervé. Je sais que je n'ai rien à me reprocher sur le dernier jour, j'ai perdu avec deux As contre As-Roi à tapis avant le flop pour un pot énorme. Les papiers sont donc en règle. Pourtant, je suis complètement à l'ouest, la tête qui tourne, je ne réalise pas encore. Je suis probablement dans le déni, alors je me force à faire une analyse objective de mon tournoi.

Je note rapidement sur le bloc-notes :

''Day 1 et 2, j'ai run très très hot en jouant tout de même de moins en moins bien, gros problèmes de concentration et de solidité globale, excès de confiance et manque de patience. Day 3 : très mal joué, mais run good. Day 4 : rien pu faire.''

Comme vous le voyez, j'essaie d'être le plus dur possible dans mon jugement, probablement histoire de trouver un truc à corriger, un objectif, un nouveau cap !

Mais en réalité je cherche surtout à ne pas tirer de conclusions de la défaite en elle-même, je ne veux pas y penser donc je focalise mon attention sur ce qui s'est passé avant. Je ne suis pas du tout dans le présent, je n'ai encore rien digéré du tout. Je suis dans le déni, c'est souvent la phase la plus longue chez les joueurs de poker.

Essayez de vous rappeler votre état d'esprit juste après avoir perdu un gros coup en ligne : généralement, vous vous cherchez des excuses ou des raisons pour justifier votre play. Mais trois jours plus tard, quand l'erreur a été digérée ou que ses conséquences ont moins d'importance, vous vous rendez compte de votre bêtise, et vous en riez la plupart du temps.

Le lendemain, je suis dans l'avion pour rentrer à Londres. J'envoie un nouveau message sur Twitter que je conclus par ''J'en gagnerai un plus gros.''

Tentative un peu grossière de prouver mon détachement vis-à-vis du résultat... En réalité, j'essaie surtout de me le prouver à moi-même, mais sur le moment je suis en colère. En colère de n'avoir rien pu faire, ce sentiment d'impuissance est terrible dans ce jeu, et je ne cesse de me répéter ''n'empêche, c'est vraiment chiant de perdre les As contre les Rois, si je gagne ce coup je gagne le tournoi, vu les adversaires restants, c'était sûr, j'étais clairement le meilleur....'' Bien sur ces pensées sont pleines d'égo, absolument inutiles, aucunement constructives. Mais au moins je commence à penser à la défaite et entrevoir la sortie du tunnel.

Pourquoi est-ce si important de terminer le cycle ? Imaginez que j'arrive au tournoi suivant (le WPT Barcelone en l'occurrence) au beau milieu d'une de ces étapes intermédiaires. Le déni n'apporterait rien de constructif et je prendrais le risque de passer dans une autre phase, la colère par exemple, en plein milieu du tournoi. Inutile bien sûr d'expliquer ce qu'il y a de négatif à entamer un tournoi en colère, quid du marchandage ? Le pire des états d'esprit à mon avis, qui vous pousse à jouer à côté de la plaque.

Je m'explique. Ne vous est-il jamais arrivé de vouloir « provoquer la chance » lors d'une session ? De vous dire ''Je mérite mieux !'' C'est parce que vous étiez dans cette phase de marchandage. Vous aviez perdu des coups ou des tournois de manière frustrante, et vous pensiez valoir mieux que ça.

Imaginez maintenant entamer un tournoi de très haut niveau en étant persuadé que les tirages vont rentrer, ou que les flops vont vous être favorables. C'est la porte ouverte à un jeu trop loose, sans aucune maîtrise, et à ce niveau de compétition je vous garantis que vous allez vous faire massacrer.

Le samedi soir, à peine arrivé à Londres que le vin et le whisky malt coulent déjà à flots. J'accorde à mon cerveau deux jours de vacances avant de penser à la suite, un peu de légèreté ne fait pas de mal. Certes, j'aurais pu aller jouer au tennis, au golf ou à Counter Strike, mais c'est le week-end, il pleut et je ne suis plus un geek.

Lundi je me réveille légèrement dans le brouillard mais je ne pense plus qu'à une chose, écrire le blog que vous êtes en train de lire pour en finir avec ce tournoi de merde, et réserver mon billet pour Barcelone. Je pense à ce que j'ai mal fait à Venise et réfléchis aux raisons profondes. Depuis que j'ai repris le cash-game en Hold'em j'ai retrouvé ma confiance dans un jeu plus loose. Mais du coup, ma fraîcheur mentale en pâtit, le style loose entraîne tellement de hauts et bas émotionnels et demande de puiser trop souvent dans les réserves, il est très dur de réussir à le pratiquer avec lucidité sur toute la durée d'un tournoi.

Je dois donc trouver des solutions rapides, et un plan d'attaque pour Barcelone.

Et je crois que ça y est, j'y suis arrivé.

Reste maintenant à être capable de passer par toutes ces étapes de deuil en quelques heures, pour pouvoir enchaîner les tournois jour après jour en ne jouant que mon meilleur poker, comme un vrai champion le ferait.

Et pour cela, j'ai jusque Vegas.