Never give up

Par dans

Un des avantages d'habiter à Londres est de pouvoir assister aux exploits des plus grands sportifs contemporains, des Jeux Olympiques à Wimbledon, des matchs de Premier League à d'occasionnelles confrontations UFC ou NBA. Ce que je trouve préférable à l'atmosphère sportive parisienne obnubilée par les gestes d'un footballeur suédois...

Mais l'évènement dont je voudrais parler aujourd'hui nous emmène loin du gigantisme des stades pour nous plonger dans l'atmosphère tendue et feutrée des tournois d'échecs. Fin mars se tenait ce qui est sans doute le plus important tournoi du jeu d'échecs de l'histoire : le tournoi des candidats, un affrontement au sommet entre huit des meilleurs joueurs du monde, dont le vainqueur obtient le droit d'affronter le champion du monde pour le titre.

Cet évènement était exceptionnel pour deux raisons : le niveau moyen des joueurs n'a jamais été aussi relevé au sein du même tournoi avec huit génies de leur discipline au palmarès impressionnant s'affrontant et, surtout, c'est la présence au départ du norvégien Magnus Carlsen qui a passionné les foules échiquéennes.

Carlsen a vingt-deux ans et est déjà numéro un mondial. Il a battu récemment le record de classement ELO de Garry Kasparov et gagne presque tous les tournois auxquels il participe. Son avance au classement sur le numéro 2 mondial est déjà quasiment irrattrapable. C'était sa première participation au tournoi des candidats et tous les observateurs l'érigeaient en grand favori. Carlsen est un cas à part dans le milieu des échecs, un diamant scandinave brut qui scintille au milieu des sept perles de l'ex-union soviétique.

Quand un tel phénomène se produit dans une discipline bien établie, je me pose systématiquement la question de savoir ce qui fait la différence entre lui et ses compétiteurs plus expérimentés. En France, on a tendance à idolâtrer le talent inné et à négliger l'importance du travail et du mental. Sans nier le talent naturel de Carlsen, il me fallait en savoir plus. C'est évidemment grâce à ma chère amie et ancienne coéquipière du Team Winamax Almira Skripchenko, dont l'amitié ouvre toutes les portes dans le milieu des échecs, que j'ai pu approcher de plus près l'objet de ma curiosité.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que je n'ai pas été déçu.

Dimanche 31 mars. La treizième et avant-dernière partie est en cours. Après avoir dominé le tournoi, Magnus Carlsen s'est fait rattraper à la ronde précédente et compte un demi-point de retard sur l'un de ses rivaux, l'ancien champion du monde Vladimir Kramnik. Il doit gagner s'il veut conserver ses chances et atteindre son rêve. En face de lui, le champion Azeri Teimour Radjabov, quatrième joueur mondial, pas exactement une partie de plaisir. Pour ne pas lui faciliter la tâche, Carslen a les pièces noires. Les observateurs sont sceptiques. Tapis dans l'obscurité de l'amphithéâtre, je regarde la partie avec intensité et passion. Mon niveau aux échecs étant ce qu'il est (brillamment minable), je suis incapable de juger de la qualité du jeu déployé et compte sur les commentaires des spécialistes et la présence éclairée d'Almira pour m'expliquer les positions.

Alors que les trois autres parties du tournoi sont achevées, celle entre Radjabov et Carlsen s'éternise. Carlsen a réussi à obtenir un petit avantage matériel avec un pion de plus mais il reste peu de pièces et le spectre d'une partie nulle se profile à l'horizon. Peu à peu, commentateurs, experts, analystes, journalistes, amateurs, ordinateurs et Almira elle-même se rangent à ce pronostic. Les intellects des joueurs sont en pleine collision depuis plus de cinq heures, la fatigue commence à se faire sentir, et pourtant Carlsen ne cède pas. Petit à petit, il serre l'étau et torture la défense de Radjabov. Celui-ci se défend brillamment, mais la cadence et la pression imposée par le norvégien sont implacables et le droit à l'erreur n'est pas de mise.

Le ballet des pièces en bois se poursuit, lentement, inexorablement. On joue désormais depuis plus de sept heures. Rien ne semble changer le pronostic, mais Radjabov semble de plus en plus nerveux. Il jette des regards inquiets à sa femme dans le public et prend plus de temps sur chaque décision, voyant son capital temps s'épuiser peu à peu. Carlsen ne lâche rien, attaque de toute part, et plonge son adversaire dans un abîme de réflexion au soixante-dix neuvième coup. Radjabov se saisit finalement de son roi... et le déplace sur une case. La mauvaise. Dans les écouteurs, les commentateurs se déchainent comme pour un but de Zlatan.

Dix coups plus tard, l'Azeri tend la main vers son jeune adversaire en signe de capitulation. Le Norvégien serre le poing sous les applaudissements.

Ce que je ressens à ce moment-là est indescriptible. La ténacité de Carlsen, son refus de laisser passer la victoire indispensable à la gloire, son abnégation, sa volonté d'aller au bout de ses forces et de pousser l'adversaire dans ses derniers retranchements sont tout simplement extraordinaires.

En tant que compétiteur et joueur de poker, j'ai pris une grosse claque et appris une grande leçon. La conférence de presse arrive. Les deux joueurs sont épuisés. Assis au premier rang, je m'offre un souvenir de cette grande journée.

Ne jamais abandonner. Ne jamais désespérer. Toujours tout donner et pousser l'adversaire à la faute avant soi. Dominer techniquement et psychologiquement. Dominer sa propre peur de l'échec. Voilà ce qui fait un champion. Au poker, cela se traduit par un contrôle parfait de ses émotions, une ténacité de tous les instants quelle que soit la situation et surtout d'avoir la foi, la rage d'y croire plus que les autres et par conséquent d'être plus concentré et proche de son A-Game lors des moments clés.

Le lendemain, Carlsen remportera le tournoi et la chance d'affronter Anand, le champion en titre, pour la gloire éternelle. Cette photo prise au moment ultime se passe de commentaires..

Quant à moi, je poursuis mes aventures sur le circuit avec le Team à la recherche de mon premier titre. Après le WPT Barcelone, l'EPT Berlin, l'EPT Monte Carlo et le séminaire de préparation du Team, je décollerai pour Vegas et les WSOP avec un lourd programme de grind. L'année dernière, j'avais atteint une cinquième place dans un bel event, mais j'avais surtout eu l'occasion de me confronter au Carlsen du Poker, le meilleur de notre discipline : Phil Ivey. J'avais ressenti à peu près la même chose : le même contrôle parfait, le même sentiment d'être dans les cordes à chaque main.

J'ai trouvé ma nouvelle inspiration. Tiens-toi bien Philou, j'arrive !

(Photos officielles FIDE / Anastasya Karlovich)