Mon abécédaire du poker (3ème partie)

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N comme Nouveau

De temps à autre lors d'une session, après un coup où j'ai pris un peu de temps pour me décider, me vient quasi inconsciemment à l'esprit cette réflexion : cela fait maintenant plusieurs années que je joue à ce jeu, j'ai joué des millions de mains, vu des centaines de fois des situations similaires... et pourtant il y a encore énormément de coups que je ne peux pas jouer de façon automatique. Lorsque j'explique à un non-initié les règles du jeu et qu'il me demande "Mais qu'y a-t-il de tellement complexe, le nombre de cartes et de combinaisons étant limité ?", j'ai souvent du mal à donner une réponse totalement claire et convaincante.

Ce jeu a l'air très simple, et pourtant plus j'avance, plus j'ai le sentiment d'avoir de nouvelles choses à apprendre et à travailler, de nouveaux paramètres à prendre en compte dans des situations qui semblent se répéter. Il y a d'un côté la technique, les nouveaux moves à la mode, les nouvelles tendances, la nouvelle génération et par conséquent les nouvelles armes à utiliser pour jouer de façon optimale. Après mon décevant Vegas, Davidi me prédisait (dans un élan de compassion probablement Belge) que je gagnerais un bracelet un jour et il était prêt à parier que ce serait pour... mon premier tournoi Senior. (Pour information, je ne serai éligible pour y participer qu'aux alentours des années 2030). On s'amusait à se demander si dans ces années-là, ce n'allait pas être les seniors qui allaient 3-bet et 4-bet light à foison contre des jeunes joueurs jouant très sérré. Et d'un autre côté, il y a notre situation perso, qui évolue en permanence : l'état d'esprit du moment, des objectifs qui changent, les résultats récents qui nous influencent, les choses qu'on a pu apprendre dernièrement, bref tous ces paramètres qui ne relèvent pas de la technique poker pur et que l'on doit gérer au mieux afin de prendre la décision optimale dans chaque situation.

Je crois que c'est ça qui me fascine et me passionne dans le poker : ce paradoxe entre le nombre limité de combinaisons possibles et l'infinité de situation,  qui fait que j'ai le sentiment de chaque fois jouer une nouvelle partie et d'avoir quelque chose de nouveau à prendre en compte et à apprendre.

O comme Ours

Parce qu'apparemment vous aviez bien aimé le K de Kangourou, parce que je galérais avec la lettre O et que mes derniers rendez-vous chez l'ophtalmologiste et l'ostéopathe vous intéressent probablement peu (chez l'oenologue peut-être un peu plus ?), mais surtout parce qu'au poker, il est important de ne pas "vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué".

Cette expression reflète bien l'un des nombreux écueils à éviter pour ne pas sortir du fameux instant présent si indispensable à la performance au poker, ainsi que dans de nombreuses autres disciplines de compétition.

Pris au premier degré, cela veut dire que l'on a gagné alors que la partie n'est pas terminée. Toute personne un tant soit peu censée doit bien savoir, surtout au poker, que tant que votre adversaire a des jetons, ce n'est pas fini. Le principal piège à mon avis est un peu plus subtil : lorsque vous êtes chip leader d'un tournoi à cinq joueurs restants, vous ne pouvez faire abstraction du fait que vous êtes à cet instant-ci probablement le mieux placé pour remporter le tournoi, vous devez même en prendre compte dans votre stratégie de tournoi.

Tout comme un joueur de tennis ayant une balle de match, il est alors de plus en plus difficile de ne pas songer à la victoire, de ne pas se "projeter". Or c'est typiquement ce qui peut vous amener une pression supplémentaire, vous rendre moins attentif et vous coûter la victoire. Pour éviter cela, il faut au maximum se concentrer sur l'instant présent, ce que vous avez à faire maintenant et tout de suite pour jouer de façon optimale.

Cuts m'avait dit qu'il était un peu malade au matin du Day 3 de l'EPT San Remo qu'il avait gagné en 2013. Après sa victoire, je lui avais demandé si ça ne l'avait pas trop gêné, il m'avait répondu qu'au final, ça lui avait permis, lors de la finale, d'avoir juste suffisamment d'énergie pour se concentrer sur chaque coup et d'éviter plus facilement de trop se projeter vers le résultat final.

P comme Plaisir

Parce que la notion de plaisir est fondamentale et qu'il peut être facile d'oublier d'en prendre surtout lorsque vous jouez au poker. Lorsque vous débutez, il faut avant tout se dire que le poker est un jeu et il faut s'amuser, même si notre préoccupation est d'abord de gagner de l'argent (ou, au minimum, de ne pas en perdre). Une fois que vous décidez de progresser ou que vous ambitionnez d'en tirer des revenus réguliers, il est cependant impératif de continuer à se faire plaisir. Si vous ne prenez pas de plaisir à ce que vous faîtes, vous progresserez moins rapidement, et serez probablement dépassés à moyen/long terme. Bien entendu, le plaisir prend des formes différentes. Lorsque j'ai débuté, j'éprouvais du plaisir à rentrer mes tirages et à recevoir de belles mains, aujourd'hui même si c'est toujours encore très agréable de flopper un brelan, mon plaisir provient plus du fait de bien jouer que de toucher une paire d'As.

J'ai déjà évoqué la notion de plaisir dans des blogs précédents, mais il me semble tellement important de la rappeler. En réalité, je crois que j'écris cela en partie pour moi-même car j'ai trop souvent tendance à l'oublier, à me torturer ou à ressasser de la mauvaise manière des coups pas nécessairement mal joués. Lors d'un dinner break aux WSOP 2015, Guignol m'avait dit une phrase qui peut sembler évidente mais qui ne fait jamais de mal à entendre : "Mec, de temps en temps, lève la tête, regarde les tables autour de toi, dis-toi que t'es au Rio en train de jouer les Championnats du Monde, et ça, c'est déjà un bon kiff". Je repense à cette phrase lorsque je suis agacé à une table et j'essaie même, lorsque je joue mal un coup ou que je prends un bad beat, de rechercher la petite once de plaisir que j'ai pu prendre à jouer la main en question.

Q comme Quiproquo

Un quiproquo est une méprise par laquelle une personne ou une chose est prise pour une autre. Un joueur de poker essaie d'éviter au maximum d'être victime d'un quiproquo, et essaie plutôt de le provoquer chez son adversaire. Combien de fois a-t-on entendu un joueur venant de sauter dire "Je me suis level" après avoir mis 200BB au deuxième niveau parce que son adversaire avait une tête de scandinave de 22 ans, ou après avoir sous-estimé et essayé de bluff catch un joueur loose mais conscient de son image. À l'opposé, il est toujours bon de passer pour un joueur bluffy si vous avez décidé de jouer tight. L'un des aspects les plus importants (et durs) au poker est de savoir à quel niveau de réflexion se situe votre adversaire, puis de se placer un niveau au-dessus.

Les infos que l'on collecte le plus vite à une table sont l'apparence physique et la gestuelle : en général, un papy Ricain joue différemment d'un milliardaire Russe et un jeune Scandi de 22 ans n'aura pas la même approche du jeu loose qu'un Asiatique portant une montre en or. Mais ces éléments immédiats ne sont pas nécessairement le reflet de la réalité et il faut ensuite y ajouter tous les indices récoltés au fur et à mesure des mains jouées, qui permettront d'affiner, voire d'infirmer les éléments initiaux.

Le plus important néanmoins est de rester constamment en alerte afin de réévaluer notre jugement, de situer le niveau de pensée de notre adversaire afin de ne pas le sur ou sous-estimer.

J'aime beaucoup cette phrase que Serge Didisheim, psychiatre et excellent joueur de poker, nous avait dit lors de son intervention durant notre dernier séminaire à Sophia Antipolis : "Toute hypothèse est un Kleenex : il faut être prêt à la jeter à la poubelle aussi vite qu’elle a été formulée." Le poker étant un jeu d'informations incomplètes, nous sommes obligés de faire des hypothèses constamment, mais il faut être prêt à les remettre en cause.

Garder cette phrase en tête devrait permettre d'éviter quelques écueils au poker très certainement - mais également dans la vie quotidienne, au vu de la teneur actuelle des débats de société.

R comme Rhino

Tout grinder (non, je ne rajouterai pas la mention "qui se respecte") ayant passé plus d'un mois à Vegas a probablement déjà entendu cette phrase au 3340 S Highland Dr, 89109 Las Vegas, Nevada, États-Unis : "Hey baby, do you want a dance ?" Strip club probablement le plus réputé auprès des joueurs de poker, dont vous pouvez d'ailleurs retrouver l'interview d'une danseuse dans l'excellent "Une nuit à Vegas" (à partir de 44mn35s), ce lieu me semble être un bon symbole de l'aspect "vice" de cette ville.

Il me semble également être une bonne jauge de votre niveau de lassitude et de votre état mental après quelques semaines à Las Vegas. L'établissement ouvert 24h/24 : si vous constatez que vous allez là-bas plus d'une fois par semaine et/ou que vous y êtes encore au milieu de l’après-midi, au moment où il reste 6 clients et qu'une partie de la salle est fermée car ils passent l'aspirateur, c'est que votre Vegas commence à vous peser et est en train de partir dans la mauvaise direction. La frustration des busts répétés, le bilan financier qui s'alourdit, les tentations permanentes, les soirées en boîte où une bouteille coûte 500 dollars sont autant d'éléments qui peuvent vous faire craquer et provoquer une perte de repères. Si vous constatez que vous effectuez des séjours répétés et prolongés au 3340 S Highland Dr, 89109 Las Vegas, Nevada, États-Unis, il est probablement temps de tirer la sonnette d'alarme.

S comme…

Je ne voulais pas prendre S comme Sport car on a déjà pas mal lu et entendu d'avis récemment sur la thématique "Le poker est-il un sport ?" J'avais fait un blog à ce sujet l'an dernier, notre reporter Florence avait également demandé l'avis de plusieurs joueurs.  On peut en fait se demander pourquoi ce sujet est autant à la mode.

Le poker ne se suffit-il pas à lui-même ? Ne présente-t-il pas suffisamment d'aspects positifs propres à lui-même, de points de développement pour qu'on en revienne de façon un peu trop systématique avec cette comparaison avec le sport ? Qu'on le qualifie de sport ou non, l'essence du jeu ne changera pas.

Probablement que pour nous joueurs, il est quelque part gratifiant et rassurant de comparer le poker au sport. Cela peut également permettre de redonner, ou plutôt donner quelques lettres de noblesse à ce jeu encore assez mal vu aux yeux du grand public. Cela donne également un angle d'approche assez facile et grand public aux médias généralistes, angle qui peut d'ailleurs être intéressant s'il est abordé intelligemment.

Difficile de ne pas mentionner cette émission de Stade 2 où était invité Patrick Bruel.On passera sur le sous-titre ("Vrai sport ou bluff ?") car je ne vois pas en quoi si ce n'est pas un vrai sport, ce serait un bluff. J'ai d'ailleurs du mal à comprendre exactement ce que signifierait le postulat "cette discipline est un bluff".

On passera aussi sur l'intervention de David Felix, champion du monde de karaté en 1998, éducateur transmetteur de valeurs, fin connaisseur des valeurs que transmet l'Éducation Nationale, qui, après son laïus plutôt à charge contre les valeurs du poker, a l'honnêteté de préciser "d'après ce que j'en connais" (entendez par là : pas grand chose.) On s'interrogera simplement sur les valeurs d'un éducateur qui accepte de parler publiquement aussi facilement et de manière aussi certaine sur un sujet simplement "d'après ce qu'il en connaît".

Difficile en revanche de passer sur l'intervention d'Arnaud Romera, journaliste de profession, dont les premiers mots dans ce débat sont : "En gros, si on schématise un peu, le poker c'est du mensonge, du bluff et de la chance". Un dimanche soir sur France 2. Il y a quelques métiers comme journaliste, médecin, politique, philosophe oû, à mon sens, la part de responsabilité vis à vis des autres est un peu plus grande que dans d'autres métiers. Dans un débat de ce type, j'estime qu'un journaliste a la responsabilité d'être un minimum objectif et de se documenter un peu. Ici, au mieux Arnaud Romera n'a pas du tout travaillé son sujet, au pire il fait preuve de malhonnêteté intellectuelle. Au milieu il y a probablement un mélange d'ignorance et de confusion quant aux sens des mots qu'il emploie, ce qui est quand même gênant lorsque l'on est journaliste.

Cela montre en tout cas qu'il y a encore pas mal de chemin à faire pour que le poker ait une image un peu conforme à la réalité aux yeux du grand public.

Bref, comme j'ai quand même fini par prendre S pour sport, je parlerai de la Solitude du joueur de poker dans un éventuel abécédaire bis.

Parce que j'ai toujours eu envie de terminer un blog sur une citation et de faire le mec cultivé, et parce que c'est quand même plus intelligent et recherché qu'une intervention d'Arnaud Romera, je finirai sur cette citation de Jean Guéhenno figurant en 4ème de couverture de La condition humaine d'André Malraux : "Nous sommes seuls d'une solitude que rien ne peut guérir, contre laquelle pourtant nous ne cessons de lutter."

Allez salut !

[Les lettres précédentes de l'abécédaire de Mikedou sont disponibles ici et .]