Mise en examen

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Analyser a posteriori le déroulement de ses tournois est essentiel. C'est évidemment source de progrès et de meilleurs résultats statistiques dans l'avenir. Tout le monde est d'accord là-dessus. Pourtant, analyser objectivement est l'un des domaines les plus difficiles du poker.

Car la tendance générale, naturelle, est de se focaliser sur la malchance. Le hasard est si omniprésent au poker qu'il est commode de se décharger sur lui de tous ses maux. Parfois consciemment, le plus souvent inconsciemment ou en tout cas de bonne foi. Lorsque vous êtes éliminés d'une compétition, ne racontez-vous pas systématiquement la dernière main, l'ultime coup du sort alors que "tout était encore possible"?...

Une mise en examen s'impose. Ce n'est peut-être pas aussi grave que l'affaire Clearstream mais je prends mon exemple personnel sur les 4 derniers mois, ç'est-à-dire depuis la "rentrée" après les WSOP de Las Vegas en juillet dernier. Hormis trois étapes du France Poker Tour, j'ai joué 6 grands tournois: Le Partouche Poker Tour, 3 side events des WSOPE à Londres, l'EPT de Londres et l'EPT de Varsovie. Bilan: 3 éliminations au Day 1, une élimination au day 2, 2 places payées.

Si je prends l'analyse "politiquement correcte", telle d'ailleurs qu'elle apparaît dans les coverages de Benjo et Harper, je ressors avec une auréole sur la tête, quasiment irréprochable. Comme toujours depuis un an, j'ai à chaque fois perdu les coin flips charnières et pris des bad beats sur les gros coups où j'étais favori. Certes. Mais si je fouille en profondeur, sans forcément me polariser sur LE dernier coup qui provoque mon élimination ni sur les coups les plus marquants qui ont été relatés, le film est différent: tantôt j'aurais pu éviter de perdre quelques petits coups où je me suis engagé à tort, tantôt j'aurais pu me dispenser d'un mauvais call à la River, ici j'aurais dû être plus tight, là j'aurais pu me montrer plus agressif ou relancer d'un montant différent...

Vous me direz: qu'est-ce que cela change puisque ce sont des coups qui ne m'ont pas éliminé et qui souvent ne m'ont même pas fait perdre énormément de jetons? En fait, pas mal de choses: la taille de mon tapis n'aurait pas été la même pour la suite, mon image, le comportement de mes adversaires et le déroulement des coups suivants en aurait peut-être été modifiés. Et les bads beats finaux n'auraient peut-être pas été fatals. Quelquefois aussi, à l'inverse, je n'aurais pas gagné certains coups que j'ai gagnés car avec un tapis plus gros ou plus petit on ne s'engage pas de la même manière ni avec les mêmes mains! Au total pourtant, je n'ai aucun doute: mes erreurs ont nui au résultat final.

Donc ce que je retiens, ce ne sont pas les bad beats ou la malchance. Cela je n'y peux rien et tournera sûrement en ma faveur en d'autres circonstances. Je préfère tirer les enseignements des coups que j'ai mal joués, que le résultat ponctuel ait ou non été différent. Juste un exemple, lors de l'EPT de Londres:

Cela se passe au début du Day 2. Le récit de Benjo:

La visite de Michel Abécassis au Hilton aura été de courte durée aujourd'hui : le joueur du Team Winamax est OUT.
Le coup qui aura mis fin aux espoirs de MIK.22 est une bizarre bataille de blindes.
La petite relance, et Michel complète en position avec QCoeurTCoeur.


Flop 9Coeur5Coeur2Trèfle

Continuation-bet classique à 4,200. Fort de son tirage, Michel relance à 10,200.
Après réflexion, la SB décide qu'elle ne croit pas Michel, et pousse tout au milieu avec APiqueKPique.
Snap-call de MIK, qui est favori pour remporter le pot avec ses quinze outs.
Mais Michel ne parvient pas à transformer son avantage statistique en main gagnante, après un ATrèfle sur le turn, et un JTrèfle sur la rivière.

Voici maintenant mon analyse, telle que je l'ai postée sur le forum de WAM-poker:

Les deux premiers tours de table s'étaient passés sans encombre. Avec un tapis de 51 500, j'avais "volé les blinds" sans opposition à 2 reprises: une fois avec 10 Pique 3Pique, et l'autre avec 6Coeur5Coeur. Quand arrive ce coup que raconte Benjo, je suis de BB et j'ai donc maintenu à peu de chose près le même tapis qu'au départ.

Je manque de chance sur ce coup, une fois de plus mais...Je crois que j'ai fait une erreur. Voyez-vous laquelle?

Bon, il est normal de défendre la BB avec Q Coeur 10 Coeur

Il est également normal de relancer sur ce flop où d'une part j'ai deux overcards et un tirage couleur, mais où surtout mon adversaire de SB -l'excellent Australien James Obst, avec un tapis énorme de 170k- peut ne rien avoir du tout!

A ce stade, alors qu'il mise 4200, il me reste 48 400. Je dois relancer un peu plus cher pour montrer que je suis commited! En fait j'aurais dû faire 13 200 ou 14 200 au lieu 10 200, gardant encore 34k pour faire tapis au Turn dans le cas où il paye.

Cette nuance change tout et explique son push ALL IN qui, a priori, semble étrange avec seulement AK sur le flop 9-5-2! En fait, soit il m'a "lu" avec un tirage vu les montants, soit il pensait pouvoir me faire folder avec 38k derrière. Si j'avais relancé à 14k, il ne me serait resté que 34k et là, il aurait su qu'il n'avait aucune fold-equity!
Donc malchance, oui -puisque j'étais légèrement favori quand les tapis volent-, mais pas seulement...

Apprendre à faire la part du hasard et de ce qui dépend de nous est la première marche vers le succès, j'en suis sûr. Analyser un tournoi dans sa globalité, savoir y retrouver ses erreurs, où qu'elles soient, et en tirer les leçons est la deuxième marche. Après, c'est à nous de jouer. Mieux, de préférence...

MIK.22