Me and Mr Ivey

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Mardi 5 juin. Je suis à Vegas depuis à peine deux jours et mon premier event commence aujourd'hui. Pour la première fois, j'ai décidé de participer au tournoi de heads up à $10,000, ce qui constitue une entrée en matière un peu violente pour mes WSOP. Qu'importe, je me sens frais, remis du jetlag et du mariage de CrocMonsieur, comme investi d'une mission : partir à l'attaque des meilleurs joueurs du monde.

Le tournoi commence de la plus douce des manières. Nous ne sommes que 156 à participer au premier round, ce qui signifie que seuls 28 couples de joueurs seront appariés pour descendre le total à 128 pour le second tour. Les autres doivent affronter le redoutable John Bye qui, il faut bien l'avouer, n'a pas gagne de tête-à-tête dans une discipline connue depuis sa naissance. Je me défais rapidement de cet imposteur et dois patienter cinq heures pour avoir le nom de mon prochain adversaire. Je fantasme en regardant la liste alors que la prière de Cuts, aussi beneficiaire d'un bye, résonne dans ma tête : "donnez-moi un mec bien nul, ou alors carrément Phil Ivey".
ManuB
Mr Ivey

17 heures. Je suis à ma table. Le croupier commence a mélanger. Mon adversaire se fait désirer alors que les autres matchs battent leur plein. Enfin, je le vois arriver, nonchalant, blasé. Phil Ivey me sert la main, ponctuant son geste d'un "hi" laconique. Il installe sa grande carcasse athlétique sur la chaise en face de moi. Je me sens revenir dix ans en arrière, quand je parcourais déjà le monde en jouant à Magic. Magic se joue presque exclusivement en heads up, et j'étais déjà impressionné a l'époque par les deux ou trois meilleurs joueurs du monde que j'avais affronté a plusieurs reprises. Mais ici, l'effet est considérablement plus intimidant.

J'ai beau me dire que c'est un être humain, qu'il n'a que deux cartes et ne peut pas faire plus de miracles qu'un autre, je suis comme tout joueur qui s'assoit face au meilleur du monde, peu importe la discipline : je mesure l'écart qui nous sépare et je n'aime pas le résultat ! Mon cerveau enfiévré s'affaire a concevoir une stratégie : jouer très prudemment au début et développer une image serrée pour m'acheter du crédit quand les blindes seront élevées.

Cette approche se retourne très vite contre moi car Phil Ivey ne folde jamais ! Il semble avoir un coup d’avance sur toutes les mains. Cela culmine quand, possédant une quinte max à la river, je check pour l’inciter à bluff et je le vois check back instantanément et s’apprêter à mucker sa main avant même que j’ai fait un geste ! Je manque en plus un peu de réussite, et contre le meilleur, ça ne pardonne pas.

Quatre jours plus tard, je suis au Day2 du 10k$ Pot-Limit Hold’em, parmi les chip leaders. A 27 joueurs, je retrouve à nouveau Phil Ivey à ma table. La situation est complètement différente, alors j’en profite et observe. Lui qu’on imagine jouer autant de coups que possible fait preuve d’une patience et d’une rigueur impressionnantes avec un stack moyen ou short. Et pourtant, malgré la transparence de sa stratégie, il parvient à se faire livrer un gros double up par Shaun Deeb en table finale avec deux As contre deux Quatre à tapis preflop.

Au retour du dinner break, à 5 joueurs, le changement de vitesse est hallucinant. Ivey est dans tous les pots et il les remporte tous. Un énorme setup deuxième flush contre flush max en sa défaveur ne l’ébranle même pas. La table en est toute retournée, et je me retrouve éliminé 5eme (symboliquement, c’est Ivey qui m’achève alors que je suis all in automatiquement en grosse blinde), une des meilleures perfs de ma carrière dont je suis très fier étant donné le field. Ivey termine finalement deuxième derrière un tenace Andy Frankenberger. Même pas affecté, et malgré les sommes probablement mirobolantes en jeu sur les “bracelet bets”, il part disputer un autre tournoi.

Une semaine s’écoule. Je prends un peu de repos, fête un peu ma perf, et me voilà de retour au charbon. Le 3k$ shootout s’annonce intéressant, jouer un sit and go plutôt deep n’est pas fréquent sur le circuit européen. Assis à l’heure à ma table, je lance mon premier twitt de la journée. A peine ai-je relevé la tête de mon iPad que la vue suivante s’offre à moi.Mais il me poursuit, le bougre ! Déterminé à ne pas le laisser m’éliminer cette fois, je m’applique à sortir en 10ème position éliminé par quelqu’un d’autre. Ah ah, cette fois-ci, je l’ai outplay le meilleur joueur du monde !

Jouer avec Ivey, c’est surtout une chance d’apprendre. C’est l’occasion d’observer sa routine, là où son regard se porte selon le moment d’une main, ses fréquences de mises et son utilisation du board pour représenter des mains, sa stratégie très agressive dans les multiway pots. C’est aussi l’opportunité d’observer son mental, comment il gère les coups durs, comment il sait se remettre dans le bon mode en fonction de la table et des fluctuations de son tapis. C’est finalement la réalisation qu’il joue comme une éponge, regardant tout, assimilant tout et surtout ne donnant jamais rien. Pas un commentaire sur une main. Pas une carte montrée de plus que nécessaire. Pas un dialogue amical à table, sauf exceptions avec des amis de longue date. De l’autre côté, on sent qu’il s’abreuve à toutes les sources. Ainsi quand à l’approche de la bulle de l’event 17, je lui dit que j’ai joué de manière embarrassante contre lui en heads up, il me répond avec beaucoup de douceur dans la voix “Why?”. Comprenant mon erreur, j’évite de répondre... Il en sait déjà trop !

Comme sans doute beaucoup d’autres joueurs, je nourris un fantasme de heads up au Main Event contre Ivey (qui termine dans mon cas par un énorme hero call pour la win). Au moins, cette année, on pourra dire que j’ai eu de l’entraînement !