Homo Ludicus

Par dans


D'aussi longtemps que je puisse me souvenir, le jeu a fait partie intégrante de ma vie. Cela a commencé par une fascination enfantine pour la couverture d'un livre étrange trouvé chez un ami plus âgé que moi.

Je me souviens avoir lu et relu des chapitres au hasard, la pensée enflammée par la possibilité d'un monde conçu par l'imagination, dans lequel les règles seraient plus claires et moins effrayantes que celles, obscures, de la vie réelle.

Au fur et à mesure des années, cette passion naissante a englouti ma vie, défini mes amitiés, et formé mon instinct de compétiteur. Adolescent, je me suis plongé cœur et âme dans l'apprentissage, la pratique et la maîtrise de tout objet ludique à portée de main. J'étais, au sens le plus pur du terme, un gamer, noyant ma puberté dans l'attente impatiente de la prochaine partie. Le point culminant de cet appétit insatiable fut une longue et intense carrière de joueur de Magic : The Gathering, le geek game par excellence.

Les années Magic

Des tournois dans le monde entier, face aux meilleurs, dont les récompenses sont basées sur le mérite, l'effort individuel et l'échange collectif. Voilà qui m'évoque quelque chose...

Mais « simplement » jouer ne m'a pas suffi. Alors adulte, j'en ai fait une carrière, quittant peu à peu mes mondes imaginaires pour prendre la posture plus valorisante de créateur. Six années comme Game Designer me permirent d'approfondir ma connaissance des mécanismes cachés qui régissent l'acte ludique. Rapidement, mon indéfectible passion me mena à leur enseignement dans les écoles bourgeonnantes du jeu vidéo français. Pourquoi jouons nous ? Que nous arrive-t-il lorsque nous abandonnons notre quotidien pour les règles tacites de l'espace de jeu ? Pourquoi cette activité si artificielle, si futile en apparence, nous rend-elle si heureux ?

L'arrivée du poker en ligne a, comme pour beaucoup d'entre vous, bouleversé ma vie. Voilà que soudainement, des connaissances accumulées depuis des années en pure perte (selon le jugement vertueux de mes professeurs et parfois de mes parents) se découvraient avoir une utilité financière insoupçonnée. Le poker, forme ultime et dépouillée de la simulation économique, m'a ouvert les portes d'une vie que je n'osais pas rêver. Travailler dans le jeu pour gagner sa vie, certes... mais « simplement » jouer pour contourner les contraintes d'un monde de plus en plus exigeant et cruel ? C'était trop beau pour être vrai.

Huit ans de hauts et de bas pokéristiques plus tard, nous voilà en septembre 2012. Je jette ce regard en arrière sur mes trente-six années d'existence en marge de ce qu'on appelle une « vie normale » avec job, famille et animaux de compagnie, dans l'espoir de comprendre ce que le reste de la vie me réserve. Puis-je nier ce que je suis ? Si l'on s'en tient à mon emploi du temps de ces dernières semaines, pas vraiment !

Ce mois-ci, j'ai disputé trois gros tournois de poker live avec des résultats frustrants, trois Day 2 pour zéro place payée à Barcelone, Cannes et Paris.

Face à Davidi au Winamax Poker Open

Vint enfin le Winamax Poker Open, conçu amoureusement par le staff Wina comme le « tournoi le plus fun de l'année ». Immédiatement, les résultats reviennent au galop. Jugez plutôt :

- 3 sur 3 aux échecs (dont une partie épique contre Davidi)
- 2 sur 2 au billard
- 3 sur 5 aux fléchettes contre la pimpante Polly (ce fut un match très serré)- 2 sur 3 au Puissance 4 contre Gaëlle (pour une fois que je la bats à quelque chose...)
- 2 sur 3 au Backgammon contre Jean (en perdant une partie dans laquelle mon equity devait être proche de 97% !)
- 2 sur 2 au bras de fer (un passe-temps moins subtil mais qu'importe, ces innombrables heures de gym avec coach Stéphane sont finalement rentabilisées !)
- un fail monumental au quiz (mais à ma décharge, il s'agit de culture générale. On ne peut pas tout avoir...

Je suis donc totalement rassuré sur mes talents... Comment ça, j'oublie quelque chose ? Ah, le tournoi de poker ? Je crains qu'il ne se soit noyé dans l'expérience fleuve de cette semaine débridée. Je crois qu'à un moment, j'avais As-Valet, mais je n'y mettrai pas ma main à couper.

Heureusement, tout n'est pas sombre concernant mon jeu préféré. Les dieux de la river ont écouté mes prières et m'ont béni de présages favorables. Je réalise ainsi mon meilleur mois depuis l'avènement du poker en France, avec plusieurs victoires en tournoi, des deep run dans les Winamax Series et un run assez indécent en cash-game.


Quoi ? Toute cette logorrhée biographico-philosophique pour finir sur un simple brag ? Évidemment, c'est un blog de poker avant tout !

Je dois beaucoup au jeu. Il m'a offert ma liberté, mon indépendance, beaucoup de joies et de rencontres inoubliables, et surtout des amitiés forgées par la passion commune. Il en reste cependant un à maîtriser, une arlésienne qui échappe encore et toujours à mon contrôle et dont les règles changent aussi vite qu'elles sont incompréhensibles. Je veux bien sûr parler du jeu de la vie. Comme si je voulais réconcilier ma passion avec cette existence « normale » que j'ai si souvent décriée, y compris dans ce même blog. Pour qu'un jour, je puisse dire d'une voix douce :

« Tu veux jouer à quelque chose ? »

Et m'entendre répondre :

« Oh non papa, encore ? Tu saoules ! »

Jouez bien. Vivez bien.