Garder du plaisir (1/2)

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Le Winamax Poker Open m'a permis de passer une semaine formidable. La notion de plaisir est tellement importante dans ce jeu... Quel que soit son niveau technique, son degré de motivation ou son "edge" : on ne contrôle finalement pas grand-chose sur le court terme !

Le plaisir. Un mot clé qui a toujours eu une importance primordiale dans mes choix de vie. Je vois tellement de joueurs de poker, professionnels ou non, qui se concentrent uniquement sur leurs objectifs sans penser à apprécier l'instant présent. Le plaisir. En fin de compte, n'est-ce pas l'un des premiers buts dans la vie ?

Ah, on me souffle dans l'oreillette qu'il faut aussi donner un sens à sa vie. J'y reviendrai. Parlons d'abord de plaisir, et revenons à Dublin et ce Winamax Poker Open !

Le premier prix de 65,000 euros me faisait suffisamment saliver pour donner le meilleur de moi-même sans néanmoins me mettre la pression inutilement. J'ai donc joué un poker relâché, parfois carrément "LAG-Tard" comme on dit (contraction des termes  "agressif" et d'"attardé" -retard- pour ceux qui ne connaissent pas cet anglicisme merveilleux).

Il faut dire que le tableau était beau : un format short-handed (six joueurs par table), des gros antes favorisant la prise de risque, et un statut de Team Pro/homme à abattre pour créer de belles dynamiques grâce au bountys mis en place par Winamax (150€ pour le joueur qui m'élimine !). J'abordais ce tournoi avec le même sérieux que n'importe quel autre beau tournoi du circuit pro.

Hélas, je commence par un faux départ canon ! Le style à haute variance que j'ai choisi me fait chuter à 2,750. C'est moins de 15% du tapis qu'on m'a confié lors de l'inscription... Pas de quoi pavaner. Pris d'un coup de barre mental et physique, je me dis que je ne vais peut-être pas re-entry le jour même et décide de serrer mon jeu, de m'appliquer, et de voir si je peux remonter, disons... naturellement.

Revenu très vite à 10,000, j'ai alors pu pratiquer un jeu « small-ball » sans être contrarié sur la plupart de mes tables. J'étais sur un nuage, tant par les cartes que dans ma concentration, et plus important encore, dans le plaisir de jouer ! Mes adversaires l'ont senti, m'évitant pour la plupart soigneusement lorsqu'ils ont vu que j'étais prêt à en découdre.

Je surfe alors tranquillement sur la vague de mon rush avec un tapis bien supérieur à la moyenne lorsqu'un cassage de table en début de soirée est venu contrarier mes plans.

Zanzinho38, le très bon regular des tournois sur Winamax, se retrouve avec un tapis similaire à ma gauche. Ne sachant pas encore qui il est, mais ayant vite repéré son profil de jeune joueur concentré avec d'importantes piles d'antes dans son stack, je décide de relancer contre son premier 3bet. Le problème, c'est que j'ai [Ks][8s] et qu'il suit ma mise. Le pot est déjà gros et je rate complètement le flop...

Qu'importe, galvanisé par ma réussite et l'image de moi que renvoyaient les adversaires souvent timorés des tables précédentes, je me crois invincible. Au poker, l'excès de confiance est tout aussi dangereux que le contraire ! Décidé à mater cette rébellion dans l’œuf, je mise crânement flop et turn.

Apres plusieurs minutes de réflexion difficile, Zanzinho38 m'envoie son tapis en contre-bluff. Ouch. Owned...

Redescendu sur terre, je ne me braque cependant pas comme j'aurai pu le faire avec moins d'expérience et recommence mon travail de grind, légèrement déçu de m'être laissé griser par le succès. Cette fois-ci, j'évite le jeune pro qui a clairement les épaules pour me démolir en position... Jusqu'à trouver l'opportunité de placer ma revanche.

Extrait du reportage :

« Nicolas Levi vient de nous gratifier d'une mise parfaitement calibrée. Tout part d'une bataille de blindes. Nico relance à 1,500 avec AQ sur 300/600 ante 75 et est payé. Sur un flop 922 sans tirage, 'Croc' mise 1,250. Vous me direz : mais pourquoi, il a rien ! C'est un malade le type, un inconscient ! Héhé, et oui, mais alors qu'il est payé, il touche une Q sur le turn. Il s'agit désormais de rentabiliser cette main. En commençant par une mise de 2,800. A nouveau payé, il opte alors pour un énorme overbet sur un 3 à la rivière : 20,000 ! Une polarisation dans les règles : Nicolas a ici soit un jeu énorme, soit un bluff. Son adversaire se convainc de la seconde option mais ne peut montrer mieux que la top paire de 'Croc', qui grimpe à plus de 50,000. »

Ce genre de coup est impossible sans une belle dynamique. On ne peut pas imaginer que je me polarise autant sans un Deux ou mieux. Avec l'historique, mon adversaire a cru que je fumais intérieurement et qu'il s'agissait d'un bluff mal construit. La vengeance est un plat qui se mange froid...

Pour être honnête, Zanzinho38 aurait dû avoir le dernier mot. La dynamique était de plus en plus agressive et il n'était plus question de jouer « small-ball ». Il m'a alors poussé à la faute : il ouvre sur ma blinde, je 3bet avec [Qd][Jd] et il opte pour un 4bet... Hum. Ce genre de décision ne tient qu'à un fil mais j'ai décidé qu'il y avait beaucoup de fold equity. A mon tour, je l'ai sous-estimé en pensant qu'il était en tilt et qu'il avait l'intention de 4bet/fold. Mais non, il m'attendait au tournant avec une main moyennement forte : TT.

Une parfaite adaptation contre mon jeu : si je fais tapis avec QJs, je le fais surement également avec ATs ou 99. En terme de "range contre range", il est largement devant. Dans les faits, j'ai eu la chance de trouver un coin flip... et de le gagner ! GG Sir, à bientôt pour l'épisode suivant, online ou en live !

La fin de journée est un rêve. La machine est en marche, et je finis à 95,000, dans le Top 15 du jour 1A. Un petit passage par le bar du Regency pour faire redescendre l'adrénaline, refaire le match avec certains adversaires du jour, et enfin (surtout !) goûter la Guinness... Quand je vous dis que je joue sérieusement !