Félicitations, ou les politesses de la jalousie

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Good luck mon cul !

La jalousie est un sentiment humain. A bonne dose, cela peut même être un sentiment positif. On est jaloux en amour. Au boulot, on peut être jaloux d'un collègue qui viendrait de recevoir une promotion, une augmentation. Au foot, on peut être jaloux du mec qui vous pique votre place, celui qui vous remplace à l'heure de jeu, surtout s'il marque un but qui fait gagner l'équipe. On est content pour lui, content pour l'équipe, mais en même temps...

Et au poker, ça se passe comment ? Membre de la même équipe ou pas, amis ou pas amis, nous sommes tous adversaires.

Au poker, il n'y a pas de jalousie, évidemment.

Car c'est un jeu, un sport de gentlemen, paraît-il. Il y a une éthique, celle de prendre le pognon ou les jetons des autres. C'est vrai : c'est mieux de le faire avec classe et élégance. On entend pas mal de « good game » par ci, « good luck » par là. Mon cul, oui ! C'est du vent, du bluff ! « Good luck » à personne ! « Good luck » à moi d'abord !

Moi, j'aurais préféré le gagner, ce coup. Moi, j'avais bien envie de le gagner, ce tournoi. Et pourtant, on ne gagne pas souvent au poker.

Alors on s'efforce de rester beau joueur, et on se lève de table en souhaitant bonne chance aux autres... Cette putain de table qu'on a pas envie de quitter ! On a juste envie de rester, de mettre un coup de pied au cul d'un type et de lui prendre sa place.  Au lieu de cela, on se lève élégamment, humilié, un peu honteux même parfois, laissant les autres profiter, kiffer, rêver.

On passe entre les tables pour s'éclipser le plus vite possible, on jette quand même un coup d'œil sur ceux qui sont toujours dans la course.

Tiens, voilà d'ailleurs un pote avec pas mal de jetons. Tu glisses un « Good Luck, mec » pour la forme, mais sérieusement, j'ai juste trop envie d'être à sa place.

On discute un peu du bad beat qu'on vient de prendre, tout en observant les autres du coin de l'œil. Impossible de décrocher, d'oublier.

Alors on rejoint les autres joueurs qui ont sauté, histoire de boire un verre et passer à autre chose. On parle de tout et n'importe quoi mais finalement, on est ailleurs, ou plutôt, on a envie d'être ailleurs, en tout cas pas avec cette bande de losers.

On rentre dans sa chambre d'hotel et au lieu de se mettre un petit film, on branche le PC. On attend quoi ? Que peut-on souhaiter à un ami ? Qu'il gagne parce que de toute façon ça ne change rien à votre vie, ou qu'il perde pour se retrouver dans la même situation que vous ?

Untel est toujours en course, mais short, un autre vient de sauter.

Et puis un ami vient de doubler. Super ! Et un autre ami vient de sauter. Super aussi !

Et puis on rentre à Paris. Pendant ce temps, le tournoi continue. Impossible de ne pas jeter un coup d'œil sur le coverage de Benjo et Harper, pour savoir si tout se passe bien, si ça continue à sauter ou à doubler à l'approche de la bulle.

Et voilà. La bulle a éclaté. Ils sont dans l'argent, et moi je suis dans le métro comme un con. Winamax.fr sur l'iPhone.

Oui, mais il est nul, lui, et celui-là, il a chatté grave. Et t'as vu ce coup comme il est mal joué ? Et dire que je devrais encore être là bas... Parce que je suis le meilleur, un vrai killer... En tout cas, je serai au prochain tournoi pour aller le plus loin possible et, évidemment, je ne vais pas souhaiter bonne chance aux autres...

Au fait, Good Game Davidi, et Good Game Almira. Et là, c'est vraiment sincère ! :)

Note de l'éditeur : La citation qui sert de titre à cet article est d'Ambrose Bierce, dans Le dictionnaire du Diable