Entrez dans la Danse

Par dans


Je suis confortablement assis dans le lobby du Radisson Copenhague. Mon taxi part dans 45 minutes, mon avion dans 2h. Tout est réglé comme du papier à musique. Un deux trois un deux trois. C'est la Valse du Broke.

Mon regard erre dans la salle et tombe sur de nombreux visages connus, mes adversaires de l'EPT qui comme moi sont rentré dans la danse trop tôt à leur goût. Valise, checkout, taxi, aéroport, avion, prochain tournoi, check-in, inscription, tournoi, bust. Tous ont le même regard déçu, comme réveillé d'un beau rêve. C'est la Valse des Brokes.

Juha Helppi, le pro finlandais que j'ai très souvent eu à ma table ces deux dernières années, passe à proximité. Nos regards se croisent, nous échangeons un "Hello" timide mais plein de sens. Ce simple mot, ce petit regard contient toute l'information nécessaire. Pas besoin du dialogue habituel "Ouais, j'ai bust fin du jour 1, mais c'est sick, attends je t'explique, alors j'ai paire de six et...". On connaît la chanson. En dire plus serait comme chanter un tube de David Guetta en public: "I've got a feeeliiiing, whooohooo". Vulgaire et redondant. Autant valser un bref instant, les yeux dans les yeux. We've got the blues.

J'ai énormément changé mon attitude ces derniers mois. J'ai appris à espérer la victoire en acceptant la défaite. Quoi d'autre? Le joueur de tournoi passe son temps à perdre. D'un tournoi à l'autre, les espoirs se reportent, toujours plus vivaces, mais le résultat est tout le temps le même: à un moment, il faut se résigner à voir ses jetons quitter la scène, se lever en tapotant la table avec fair play, adressant un "good luck guys" à contre-coeur pendant que tous pensent "ouf, un de moins, peut-être que cette fois ce sera mon tour!".

Mon objectif d'ici la fin des WSOP est de briser ce cycle infernal: je veux remporter un titre, aller au bout pour une fois, sortir de la danse. Je travaille en ce sens avec acharnement. J'essaie de simplifier ma vie au maximum pour concentrer à fond mes facultés intellectuelles sur le poker. J'ai multiplié les lectures et les conversations sur la performance de haut niveau. Je cultive un état d'esprit positif, basé sur l'apprentissage, l'humilité, le respect de l'adversaire et la recherche objectives de ses failles. J'essaie d'être créatif aussi, par exemple en me passant des vidéos de poker live image par image pour détecter des tells involontaires sur différents types de joueurs. J'échange beaucoup avec mes coéquipiers, particulièrement avec Locsta en ce moment - s'il y en a bien un qui une attitude obsessivo-perfectionniste au poker, c'est bien lui.

Plus que tout, je continue à y croire. Quelques mois de coaching mental m'ont permis de faire sauter des barrières psychologiques qui m'empêchaient de joueur à mon meilleur niveau. Aujourd’hui, je n'ai plus d'excuses. Chaque tournoi est l'occasion de se rapprocher de mon objectif, et à défaut, d'apprendre de mes erreurs ou de tester ma résilience et ma force de caractère.  Un petit défi au passage: la prochaine fois que vous jouez, en ligne sur en vrai, et que ça se passe mal, voyez ce qui vous arrive comme un test, comme une façon de prouver votre solidité psychologique et votre résistance au tilt. Prouvez-vous que vous en êtes capables. Faites taire le refrain dans votre tête qui cherche à revenir even ou à vous venger du bad beat subi, ou à pleurnicher contre le destin.

Je me force ainsi à voir chaque pas de danse vers la sortie d'un tournoi comme une scène d'un grand ballet, dont le final sera grandiose. après tout, que vaut le succès sans l'adversité? En attendant, je me délecte des performances de mes coéquipiers à Los Angeles, avec juste ce qu'il faut de jalousie pour entretenir une motivation maximale.

Alors que je conclus ce blog, je réalise que Juha Helppi est en fait encore en course et qu'il vient même d'atteindre la table finale de l'EPT. Ah, l'humour nordique!