Elysium

Par dans

Il n'y a que deux tables dans le Kool Klub à Budapest.
Côte à côte, au fond de la boite, dans un coin sombre. La première est légèrement surélevée et séparée par un petit cordon rouge. Trente ans plus tôt je pense que j'y aurais vu des agents du KGB, deviné des dealers, salué des militaires, méprisé des milliardaires, souris à des prostituées, ou ignoré des cadres du parti communiste.
Ce soir j'y distingue des entrepreneurs locaux, prenant des shots de vodkas pendant que les plus belles filles du monde, trop jeunes pour avoir manifesté contre l'étau russe en 89, rient aux éclats assises sur leurs genoux.

Moi je suis à coté, à la deuxième table, celle des hommes de main et gardes du corps je suppose. Davidi s'est occupé de tout, il connaît quelqu'un là-bas. On trinque à ce qui pourrait être l'anniversaire de ma dernière place payée, les "un an" de l'EPT Dublin.

Pour fêter ça dame chance a eu un cadeau bienvenu, un day deux, une cinquantième place entraînant automatiquement petite enveloppe, rapides félicitations, grand soulagement, et bonne raison de faire la fête avec mes amis.

Davidi, Anthony, Julien, et Vinz lèvent tous leur verre de vodka-quelque chose à ma santé.
"Cheers, Santé, Kampaï, Li Jaïm.."
J'ajoute un "Na zdrowie" sachant très bien que c'est du polonais, ça sonne local.
Je souris pour une fois, je souris à la chance, question de politesse. Je sais de toute façon que notre relation restera compliquée, elle est trop volage, inconstante, sans cesse un nouveau boy-friend. Elle peut vous briser quand elle vous abandonne, qu'elle vous oublie un peu trop longtemps. J'ai tenu bon, un an à tout faire pour attirer son attention, grâce à ma famille, à mes amis, à mon sponsor, à ma volonté. Un peu aussi grâce à mon égo, ma fierté, ma vanité, ma jalousie, mon envie, les défauts peuvent être utiles dans les temps difficiles.

Les W mettent en place le plan d'attaque pour les batailles à venir. Il faudra tenir plusieurs fronts, en Hollande, en Belgique et en Pologne. Les ordres sont donnés, j'irais à Varsovie. Les généraux se resservent un verre et se dispersent, dans la boite pour le moment, en Europe plus tard, les jeunes hongroises ont eu raison de leur cohésion. Je reste une minute seul, assis je souris à nouveau, qui sait, si la chance me voit, elle pourrait bien avoir envie de me le rendre à ma prochaine étape.

Plusieurs semaines plus tard, Stade de France, Paris.
J'emboîte le pas d'Eric Koskas et descend de la limousine, devant nous des centaines de passionnés, venus de toute la France pour participer au plus grand tournoi jamais organisé en un jour en Europe, pour essayer de se qualifier pour la finale du France Poker Tour, pour se faire un pro au passage, au figuré bien entendu, quoi que...

Les gens nous regardent, certains nous reconnaissent et le mot se répand, Antony Lellouche & Michel Abécassis seraient arrivés, la foule nous entoure rapidement et les "locaux" sont assaillis, photos, autographes, juste un mot parfois. Moi je suis spectateur de la scène. Ils jouent à domicile.

"Manu toi aussi sur la photo!" lance un joueur en me regardant. C'est un début.
Un autre m'approche avec un paquet de cartes et me demande un autographe.
"Mais c'est quoi votre pseudo déjà?"
"Sir Cuts"
"Ahhhhh c'est vous, on aime beaucoup vos vidéos"

Puis peu a peu un deuxième mot se répand, le petit jeune la qui suit les monstres sacrés du poker français serait Sir Cuts, et de plus en plus de monde s'intéresse à moi. Quelques Valet de trèfle dédicacés plus tard on me dit de suivre le cortège à l'intérieur, nous sommes attendu du pied ferme par 1300 joueurs de poker.

Je suis la sécurité qui nous fait un passage au milieu de ces passionnés. Je réalise un peu plus à cet instant l'ampleur du phénomène poker, notre popularité, votre ferveur.
"Ouaiss Ludo!" lance l'un d'entre vous quand je passe a sa hauteur, je souris sans avoir le temps de le voir, je t'ai entendu, tu ne m'a pas appelé Manu, c'était super.

Passons sur les mains et le tournoi, le France Poker Tour c'est surtout votre tournoi, pas le notre. Nous on est la pour jouer avec vous, répondre à vos questions, ou simplement discuter.

"- Bravo pour Varsovie! La table finale, tu dois être super content non?" me demande un
éliminé malchanceux.
Trois autres personnes écoutent et m'observent. Leurs yeux fixés sur moi me font bafouiller.
- Euh oui, enfin non, 8eme c'est pas terrible quand même, la différence entre la première place et la mienne en terme d'argent est tellement grande..."
- Oui mais bon quand même une table finale en EPT, une table finale en WPT, c'est magnifique à 23 ans.
- C'est vrai, et puis ça fait plaisir, deux tournois payés, une table finale, ça remonte le moral. C'est juste décevant d'être aussi proche à chaque fois et de pas gagner...
-Y'en aura d'autres t'inquiète pas"

En y repensant vous avez raison, j'ai déjà gagné.

Certes pas l'EPT de Varsovie, j'ai pourtant fait de mon mieux pendant trois jours mais ce n'était pas mon tour. J'étais de toute façon l'invité surprise en table finale, mon parcours aurait pu et aurait du, s'arrêter la veille quand j'étais a tapis avec 82o contre la paire d'as d'un joueur espagnol.

J'aurais aimé vivre l'expérience du Stade de France avant Varsovie. Avant de me faire éliminer, à mon tour avec une paire d'as, en 8ème place. J'ose espérer que je me serait alors levé en souriant, que j'aurais serré la main de tous mes adversaires qui n'ont, eux, pas démérité leur place en finale, j'aurais amicalement tappé l'épaule d'Arnaud Mattern en lui chuchotant de tous les défoncer, j'aurais ensuite souris au public qui m'a soutenu et qui en grande partie partageait ma déception.

Au lieu de ça je suis partie en trombe, sans réaliser que cette place décevante pour moi aurait ravi tant d'autres personnes, sans imaginer que vous étiez en train de faire sauter wam-poker en appuyant frénétiquement sur votre touche F5, égoïstement je suis parti sans dire un mot.

Ça ne doit plus arriver. Je dois contrôler mes émotions, je dois surtout réaliser la chance que j'ai, profiter du rêve que je vis. Des tables finales il y en aura d'autres, des titres j'en gagnerai... Et si ca n'arrive pas, je trouverai bien une jeune Hongroise à qui raconter que j'étais joueur de poker professionel dans le passé, que j'ai fait le tour du monde, que j'ai gagné et perdu des millions, que j'ai érré dans toutes les boites branchées, tout fait, tout essayé.

Et si après ça elle ne veut toujours pas de moi, qu'est ce que vous voulez que je vous dise...