Dis-moi qui tu es, je te dirai qui je suis

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L'image est primordiale à la table de poker

On passe beaucoup de temps à analyser les autres adversaires, et on oublie parfois de se focaliser sur notre propre image. Dans la vie, comme au poker, les gens ne vous perçoivent pas toujours comme vous êtes réellement, mais plutôt comme ils pensent que vous êtes. Une fois que vous avez compris que les gens vous associent à un certain profil, vous pouvez faire en sorte de le contrôler. J’ai toujours été surpris du manque d’adaptation de la plupart des joueurs par rapport à leur image !

En s’asseyant à table, on peut directement se faire une idée du style de jeu de nos adversaires. Ainsi, pêle-mêle, un joueur paraissant plus âgé sera souvent plus prudent qu’un joueur jeune. Un joueur au profil 'online' aura un style plus smallball qu'un joueur de live. Une femme aura plus de tendances « calling-station » qu’un homme. Un Biélorusse aura un style de jeu plus loose qu’un Américain. En comparaison à un joueur amateur, le joueur professionnel sera plus enclin à réaliser des moves élaborés.

Tous ces stéréotypes sont plupart du temps justifiés, quand bien même ils s'apparentent à des préjugés simplistes.

Au fur et à mesure que la partie avance, nos à priori vont se vérifier, ou être réfutés. L’historique des mains permet de se faire une idée plus précise du style de jeu de nos adversaires. Cela permet de déterminer où sont les limites de leurs capacités, aussi bien dans la dynamique pré-flop que dans la faculté à placer de gros bluffs ou de gros calls.

Modifier son style en fonction de son image

La perception de notre image évolue au fur et à mesure d'une partie, c’est pourquoi il est important de bien se connaitre, avec ses qualités et ses défauts. Le but est de déguiser notre jeu, afin que les autres ne perçoivent pas nos points faibles et sous-estiment nos points forts.

Au cours de la partie, nous allons communiquer à la table des informations gratuites : celles-ci doivent être cohérentes par rapport à l’image qu'on a envie d’avoir. Il est important de ne pas révéler trop tôt notre style de jeu, pour ainsi exploiter l'image perçue au maximum. Ensuite, la succession des showdown va finir par réveler notre vraie nature, ce qui nécessitera une ré-adaptation.

Dans ce cadre, l'objectif estclair : se dévoiler le plus tard possible !

Illustrations sur les deux styles de jeux extrêmes :

Vous êtes un joueur NIT (ou ROCK) = Prudent/Agressif (TAG)
Ce type de joueur sélectionne bien ses mains, joue de manière très solide, se fie exclusivement la valeur de ses cartes. Il respecte beaucoup la théorie et est donc plutôt prévisible. Il ne bluffe presque jamais et ne fait pas de gros moves.

Si vous êtes un joueur NIT et TAG, votre but sera, dans la mesure du possible, de rapprocher votre image à celle d’un maniaque, pour ainsi prendre un max de value (et de jetons) quand vous toucherez un beau jeu.

Vous êtes un MANIAQUE (ou DEGEN) =Large/Agressif (LAG)
Ce joueur use de son agressivité pour mettre la pression, est capable de faire de gros moves/bluffs à n’importe quel moment du tournoi. Il peut partir en tilt très rapidement.

Le but d'un joueur maniaque/degen/LAG sera, dans la mesure du possible, de rapprocher son image de celle d’un NIT, pour pouvoir voler des pots facilement dans les moments clefs.

Bien entendu, la plupart des joueurs se retrouvent quelque part au milieu de ces  deux styles extrêmes. Il vous faudra analyser votre degré de prudence/agressivité et ainsi imposer une image opposée à votre style habituel.

Sweat à capuche, lunettes, mèche rebelle : nous avons probablement affaire à un joueur agressif !

Comment faire pour se donner une image de joueur très agressif (MANIAQUE) lorsqu’on est un joueur très prudent (NIT) ?

L’apparence physique : avoir une tête de jeunot est un avantage. La mèche "à la scandinave" qui vous tombe sur les yeux est un bonus appréciable.

Imposez-vous une tenue vestimentaire adéquate : pull à capuche, lunettes avec verres à effet miroir pour les jeunes. Pour les plus âgés : tenue classe et montre de valeur.

Vous jouez un rôle, il faut donc vous créer un personnage : en vous comportant en mode "conquérant", en essayant d’intimider vos adversaires par un comportement dominant (fixez vos adversaires à chaque décision, tout en prenant bien votre temps), en les manipulant, en racontant des histoires (sur des anciens gros bluffs qui n’ont pas fonctionné par exemple)

Une autre solution consiste à boire de l'alcool à la table, puis de faire croire petit à petit qu’on est de plus en plus ivre (le danger est de tomber dans son propre piège et de spew à cause d’un excès de boisson !)

Vous devez jouer sur l'historique, en faisant des moves inhabituels, juste pour tromper votre image :

-La première fois que quelqu’un vous 3-bet, vous allez 4-bet light. Que cela fonctionne ou pas, vos adversaires seront moins enclins à vous 3-bet light par la suite.

- Vous allez tanker longtemps dans des spots que vous ne comptez absolument pas prendre. Par exemple après une relance et un 3-bet, vous allez prendre une bonne minute avant d’abandonner votre petite blinde. Le but est de faire croire à vos adversaires que vous êtes capable de prendre des spots de relance light avant le flop (ici un cold 4-bet en l’occurrence).

-Lorsque vous vous retrouvez à la rivière avec une main moyenne et que votre adversaire check, au moment du showdown vous pouvez rajouter une phrase du type : « je t’aurais snapcall si tu avais misé », histoire de dissuader vos adversaires de vous bluffer par la suite.

Derrière un profil d'amateur se cache de temps à autre un vrai pro

Comment avoir une image de joueur très prudent (NIT) quand on est un joueur très agressif (MANIAQUE) ?

Votre attitude/tempérament : chez certains c’est naturel, il faut paraitre calme, discret, voire timide/gentil.

Vous pouvez jouer un rôle :

- Celui d'un joueur amateur, en racontant par exemple à vos adversaires que vous vous êtes qualifié à un satellite, ou que c’est votre premier tournoi live.

- Celui d’un joueur peu courageux, voire lâche, en rajoutant par exemple à la fin d’une main où vous avez passé pré-flop au bouton, un commentaire du style « j’ai passé Valet-10 assortis dans cette main, j’aurai fait quinte ! »

Si on vous relance quand vous n’avez rien, et que vous voulez garder votre crédit de joueur « prudent », il sera nécessaire de faire du cinéma, et prétendre que vous passez une grosse main.

Vous pouvez aussi faire un fold légèrement EV- quand vous avez la possibilité de montrer vos cartes. Comme par exemple passer votre grosse blinde sur une relance du bouton et montrer un As. Le but est de faire croire que votre range est beaucoup plus serré que la réalité, et ainsi gagner plus de respect lorsque vous allez placer un 3-bet dans un spot équivalent.

L’image idéale à avoir à la table

Si vous arrivez dans un tournoi et que personne ne vous connait, vous commencerez donc la journée avec une image vierge d’information. Et si vous êtes un joueur complet, sachant jouer tous les styles de jeu, la clef sera de savoir imposer le bon style au bon moment par rapport à votre image.

L’idée est d’exploiter constamment votre image, en adaptant la stratégie du « caméléon ». C’est à dire que vous allez masquer au maximum votre style de jeu, en changeant sans cesse de vitesse, et ainsi susciter une interrogation en continu du reste de la table quant à votre nature réelle.

Lorsque la table vous pense agressif : l’adaptation optimale sera de relancer avec une range mergée pré-flop (c’est à dire relancer avec des mains moyennes, comme des belles mains), être en pure value post-flop (envoyer des barrels lorsque vous pensez avoir la meilleure main) et éviter de bluffer.

Lorsque la table vous pense prudent : l’adaptation optimale sera de placer plusieurs moves pré-flop (des 3-bet polarisés en position, des squeeze light ou des cold 4-bet dans des spots évident où tout le monde s'attend à un cold 4-bet). Vous pourrez placer des gros bluffs que personne ne vous croit capable de faire (comme un check-raise à la rivière, ou transformer votre main en bluff). Vous devrez induire un maximum les bluffs adverses, en « slowplayant » les premiums avant le flop par exemple.

En règle générale, il est toujours conseillé d’imposer une attitude de joueur confiant dans la prise de décisions, de faire montre de charisme à la table, en se comportant comme un joueur « qui ne se laisse pas faire ». Le but étant d’être respecté par les bons joueurs, et ainsi se faire peu ou pas playback/bluffer par les autres bons joueurs de la table.

Car c'est la logique même des tournois : les bons joueurs vont essayer de s’éviter au maximum. Ils vont plutôt préférer jouer des coups contre les joueurs les moins aguerris de la table.

La difficulté sera de donner envie aux joueurs les plus faibles de la table de nous affronter, sans que les autres réguliers l’empêchent en volant tous les spots (par exmeple, le cutoff qui relance systématiquement la grosse blinde du mauvais joueur lorsqu’on est au bouton, ou bien le bouton qui nous 3-bet quand on relance depuis le cutoff la blinde du mauvais joueur...)

Pour inciter les joueurs faibles à jouer contre nous, il faudra les provoquer en rentrant dans un maximum de coups contre eux, leur montrer qu’on a envie de jouer, de gambler : il faut titiller leur égo, mais sans jamais les dégoûter (par exemple en les mettant mal à l’aise lors de chacune de leur prise de décisions ou en parlant/se comportant mal).

Donner l’apparence d’être un joueur courageux est souvent un avantage : être quelqu'un qui n’a pas peur de transformer une main en bluff, capable de 4-bet si on le 3-bet, et de défendre avec ténacité ses blindes...

Cette image permettra d’atteindre notre objectif précieux, celui d'avoir une plus grande fold equity contre les bons joueurs, et prendre le maximum de value avec nos belles mains contre les joueurs moins aguerris.

C’est l'image idéale pour pouvoir limiter la variance (ce qui est TRES important lors des tournois live). Il ne sera en effet plus nécessaire de s'impliquer dans des spots compliqués, vous évitant ainsi moult prises de tête, comme par exemple les hero calls compliqués.

Mon vécu

Vu le grand nombre d’années que j'ai passé sur le circuit, on me reconnaît désormais plus souvent quand je m'assois à une table, ce qui facilite les échanges d’informations à mon sujet par les réguliers du circuit.

Aujourd’hui,je suis catalogué comme un joueur loose-agressive... avec de fortes tendances calling-station !

Cette réputation me colle un peu plus à la peau avec les buzz créés sur Youtube par la diffusion de certains coups disputés lors de mes apparitions en table TV, je parle ici de plusieurs hero calls (celui-ci, lors dutête à tête final de l’EPT Berlin 2012 (et un autre, encore à Berlin) ou la finale l’Event 15 des WSOP 2014) ou des moves que j’ai joué très agressivement pré-flop (le 6-bets shove avec 3 et 4 assortis contre Dominik Panka lors du Highroller de Deauville 2014) ou post-flop (le semi bluff avec 4 et 5 assortis contre Chris Moneymaker au PCA 2014) .

Je ne vais pas réveler l’adaptation nécessaire de mon style pour ne pas prendre le risque de me faire exploiter dans les tournois à venir.

Cette reconnaissance s’accentue d’une année à une autre, je me souviens qu’au début de ma carrière, je pouvais profiter un maximum d’une fausse image de NIT pour ainsi placer des bluffs au bon moment.

En 2012, lors de l’EPT Berlin, même si je n’étais plus un complet inconnu, il existait encore de nombreux pros qui n’avaient aucune idée de ma façon de jouer. Ce fut le cas, au Day 4 du tournoi, lorsque nous étions plus que 27 joueurs : j’avais un tapis dans la moyenne et j’avais à ma table les deux chipleaders du tournoi, qui avaient un style de jeu très agressif.

Très rapidement, j’ai compris que ces deux joueurs ne savaient rien sur moi, et comme ils étaient à ma gauche j’ai décidé de jouer très serré en ouvrant peu de mains. Lors des deux premiers niveaux de 90 minutes, je n'ai relancé qu’une seule main, avec laquelle j’ai volé les blindes, et j’ai perdu un quart de mon tapis sans jamais aller au showdown. Lorsque j’ai ensuite ressenti que cette image de « serrure » était imposée à la table, j’ai commencé à placer deux 3-bet en petite blinde sur des relances en début de parole des deux chipleaders. J’avais bien évidemment des mains médiocres, et je me souviens du petit sourire en coin de ce joueur lors mon premier 3-bet, l’air de dire « Oh toi, tu dois avoir une main monstre ».

Ensuite, j’ai enfin touché une premium : les As. Après une relance du joueur UTG et avec mon image de serrure, je ne voyais aucune autre option que de me contenter de payer, et lorsque le bouton a squeezé et que le joueur UTG a passé, j’ai décidé de flat-call à nouveau, car avec mon image, j’aurai montré trop de force à placer un New York Back Raise. Lorsqu'un flop Valet-2-2 est tombé, j’ai checké et mon adversaire a envoyé son tapis, soit deux fois le pot ! J’ai bien évidemment payé et il a alors retourné As-Valet pour une top paire jouée assez bizarrement. Il voulait sans doute représenter As-Roi et induire un call de la paire intermédiaire que je représentais.

Grâce à ce pot, j’ai pu me constituer un gros tapis, et ainsi accélérer la cadence petit à petit, en devenant de plus en plus agressif. Mon image s’est transformée vers la fin de journée comme celle d’un joueur « fou », suite à des agressions constantes, ainsi que d'un hero call avec une hauteur Valet effectué face à cet adversaire russe qui était chipleader au début de la journée. Ce même joueur qui me prenait pour une serrure en début de journée, a fini par me catégoriser comme un joueur « maniaque » en fin de journée. Cette nouvelle image m’a permis de doubler mon tapis à 11 joueurs restants, lorsque ce joueur a placé un cold 4-bet et a payé le reste de mon tapis à la suite de mon 5-bet all-in. J’avais une paire de Dames qui a tenu face à son maigre As-Valet assortis. J’ai ainsi pu débuter la table finale en position de chipleader, avec l’issue que vous connaissez.

Mon titre, je le dois à ce Day 4 où l’exploitation de mon image était impeccable ce jour-là !

Débuter la journée avec une image de NIT pour la terminer avec une image de MANIAQUE est la meilleure adaptation possible pour un joueur n'ayant ni image ni réputation. Essayez, et profitez !


KitBul

EPT, WPT, WSOP : pas un circuit majeur n’a résisté à l’appétit de victoire du Belge du Team Winamax, qui n’est pas pour autant rassasié.

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