Dans la peau d'Antony Lellouche

Par dans


« Les joueurs veulent des émotions fortes. L'incertitude est nécessaire à leur volupté. Ils n'auraient plus de plaisir s'ils jouaient à coup sûr. » Anatole France.


Elle est peut-être là, l'explication. Lorsque vous demandez à un joueur pourquoi il choisit de monter à une limite supérieure plutôt que de rester sur celle qu'il bat aisément, il vous répondra à coup sûr : « Pour progresser. » Et puis il marquera un temps d'arrêt, se rendant compte que c'est avant tout un combat et de l'adrénaline qu'il va chercher. Pour ceux disputant les plus grosses parties, la question n'est pas la même. Parti avec quelques centaines de francs en poche il y a une dizaine d'années, Antony Lellouche écume désormais les plus importantes parties mondiales. Et il l'assure : « Lorsque je joue un pot de 150,000€, le cardiogramme passe de 65 à 69, pas plus. » Afin de comprendre le détachement des plus grands joueurs face à de tels enjeux financiers, je vous propose de vous immerger dans le quotidien d'Antony Lellouche, joueur professionnel du Team Winamax.

Dimanche 3 Octobre. Au beau milieu de l'EPT Londres, mon téléphone sonne. A l'autre bout du fil, Antony Lellouche. « Tu pourrais me rendre un service ? Il te suffit d'aller voir Tommy Vedes, il te remettra quelque chose pour moi. » Je m'exécute et retrouve le joueur pro américain. « Je viens de la part d'Antony Lellouche. » A peine ai-je le temps de terminer ma phrase que Tommy sort un jeton bleu, rouge et blanc. Sa valeur y est inscrite : « 5,000$ ». Sa provenance : le Bellagio. Il me le remet, sans poser la moindre question supplémentaire. Je reprends contact avec Antony. « Les œufs sont dans le panier, je répète, les œufs sont dans le panier. » Antony sourit puis répond : « Génial, merci. Tu me fileras ça à Marrakech. » Rendez-vous est donc pris. Dans moins d'une semaine se déroule un très attendu tournoi à 100,000 dollars au Maroc. Antony sera évidemment de la partie. Je réserve donc un avion et prends une chambre d'hôtel à moins de trois cent mètres du lieu du tournoi, le Casino Es Saadi. Mais l'évènement ne connait finalement pas le succès escompté. A seulement douze heures de mon départ, je reçois un coup de fil d'Antony : « Le prix d'entrée est tombé à 50,000 dollars et il n'y aura pas plus de vingt joueurs. J'y vais quand même. » Dans l'avion, j'apprends également que le tournoi ne se déroulera pas sur trois jours, mais sur deux : le samedi et le dimanche. Cela nous laissera le temps de profiter d'une journée au calme.

Vendredi, 10 heures. J'envoie un message à Antony : « Bien arrivé ? Partant pour un après-midi posé ? » Alors que je nous imagine déjà nous prélasser sur les transats du Nikki Beach, la réponse d'Antony est sans appel : « J'ai joué toute la nuit, il faut que je dorme un peu. En revanche, on dine ensemble. »

La nuit précédente, Antony l'a passée à l'Aviation Club de France, son cercle de prédilection. Une importante partie de Limit était organisée sur les Champs-Elysées. Lui demandant deux semaines plus tard s'il était sorti gagnant ou non de cette partie, Antony avouera « ne plus en avoir la moindre idée. » Comment s'organisent ces rencontres ? Le joueur du Team Winamax nous explique : « Lorsque je me réveille, je passe des coups de fil aux différents cercles pour savoir si des tables sont ouvertes. Je privilégie alors les parties les plus faibles mais aussi les plus longues, afin de pouvoir me parer contre un éventuel mauvais départ. » Car tant qu'Antony perd, il ne quitte pas la table. « Je suis déjà resté 35 heures consécutives à jouer avec une seule chose en tête : revenir à zéro. Et j'ai réussi. » La situation peut se produire dans le sens inverse : « Quand on est largement gagnant dans une partie, la moindre des choses est de rester tant que les plus gros perdants sont assis. Cela m'a déjà fait rater quelques avions ! »

Sur ce coup-là, Antony a réussi à attraper son vol, programmé à 7 heures du matin. Mais son après-midi, il la passera au lit. Je rejoins donc Steva Radonjic, ami et assistant d'Anto et Ludovic Lacay sur les tournois. Son rôle est de simplifier la vie des deux compères lors de leurs voyages, mais aussi de les maintenir en forme avec quelques séances de sport. Cet après-midi, nous nous contenterons d'une visite de Marrakech. A peine sorti de l'hôtel, quatre chauffeurs de taxi nous sautent dessus, prêts à nous emmener à l'autre bout du monde. Pour nous, ce sera simplement le centre de la ville. « Combien tu me donnes ? » demande le chauffeur. Disons 50 dirhams ? L'approbation d'un signe de la tête sans la moindre négociation signifie que cinq euros, c'était un peu trop. Après une brève visite du coeur de la ville, je suis de retour à l'hôtel, pensant enfin diner avec Antony. Mais un nouveau changement de programme intervient sous la forme d'un message sur mon téléphone : « Je joue en cash-game. Je mange au casino. » Je me rends au Es Saadi afin d'assister à la partie et en profite pour demander à Antony comment il gère son sommeil avec ces parties successives. Réponse de l'intéressé : « Je n'ai pas de rythme particulier mais j'ai tout de même quelques points de repère. Je dors tant que je suis fatigué. Les transports sont un fardeau pour moi, je n'arrive jamais à m'y reposer. Je prends donc toujours le temps de récupérer une fois arrivé afin d'être en forme autour des tables. »

Au programme ce soir : une table où les blindes sont à 100€/200€. Néanmoins, aucun tapis n'excède les 10,000 euros. « C'est une table très difficile » ajoute Antony, qui a malgré tout préféré s'asseoir plutôt que d'aller profiter d'un bon diner. « Le problème, c'est que je ne suis pas le maitre des lieux ici » confie le parisien. « Si je ne saute pas sur l'occasion lorsqu'on me propose la partie, je risque de me faire chiper la place. Et en revenant deux heures plus tard, la table risque d'être pleine et je serais grillé pour la nuit. » Pas le maitre des lieux, certes, mais un client assez respecté pour que l'hôtel Es Saadi lui mette à disposition une somptueuse suite. Gratuitement, bien sûr.

Je laisse donc Antony disputer sa partie, non sans oublier de lui rendre le fruit de ma mission, le jeton de 5,000$ récupéré auprès de Tommy Vedes. A mon grand étonnement, Antony répond alors : « Ah, merci, j'avais oublié. » Et c'est tout sauf une plaisanterie. « C'est courant », se décharge Anto. « Tous les gros joueurs de cash games sont plus ou moins déconnectés. Et il nous arrive souvent de perdre quelques jetons... Et je parle ici au sens propre du terme. Cette année, j'ai du laisser tomber 15,000 euros dans la rue. » Lucide, il avoue néanmoins : « C'est de la bêtise, rien d'autre. »

Retour le lendemain au sein du Casino Es Saadi. Il est 15 heures et le tournoi à 50,000 dollars est censé débuter dans une petite heure. « Il y aura du retard », m'assure un organisateur. Je retrouve Antony autour d'une table. « J'ai dormi entretemps » m'assure-t-il avec le sourire. A ses côtés, Roger Hairabedian, Arnaud Mimra et Daniel Conte. Les quatre joueurs se sont lancé dans un rami. « La partie est bon enfant, on s'amuse » confie Antony, qui perdra tout de même 10,000 euros en moins de deux heures. Et échanger de tels sommes avec ces habitués ne semblent pas être un problème. « Ce sont presque des amis » confie Antony. « Je les côtoie tous les jours et les vois plus que ma famille. Je suis content d'être avec eux et les sommes qu'on s'échange, ce n'est que de l'argent. Ce n'est rien de grave. Les parties qu'on dispute, elles ne vont mettre personne sur la paille. Lorsque l'un d'entre nous est moins bien financièrement, il descend de limite. Ce n'est pas grave. C'est déjà arrivé et cela arrivera encore. Nous ne jouons pas au dessus de nos moyens. » David Benyamine débarque alors au milieu de la partie : « Il y a de la place pour un cinquième larron ? Vous jouez à combien ? » Avant de s'installer, il déballe plusieurs liasses de billets, transférant des dizaines de milliers d'euros, de livres et de dirhams à Roger Hairabedian. « Je reviens d'une belle partie ! » sourit David, qui confie avoir obtenu une belle victoire à six chiffres.

A se demander si le tournoi à 50,000 dollars qui les attend n'est pas qu'une simple récréation. Antony Lellouche confie ne pas avoir effectué de préparation spécifique : « Je connais la majorité des inscrits. Je me suis donc contenté de faire ma traditionnelle heure de sport et de me détendre avant de débuter. » Sa seule angoisse : le tirage au sort de sa position à la table. « Avec treize joueurs engagés, c'est sûr que tu préfères éviter Tom Dwan et David Benyamine au départ » confie Antony. Faisant face à Alain Daien, Khalid Limbarka, Cédric Rossi et Robert Mizrachi, le parisien avouera « s'en être plutôt bien sorti. »

Toutes les vingt minutes, Antony Lellouche prend le temps d'aller fumer une cigarette. Il la consume à toute vitesse en me racontant ses coups clés. En aucun cas une occasion de se sortir la tête du tournoi. « Si je me lève, c'est uniquement pour me dégourdir les jambes... C'est que je n'ai plus 18 ans ! » se marre le presque trentenaire. La fin de la journée n'interviendra que bien plus tard, vers 7 heures du matin... Antony figure alors parmi les sept derniers survivants. Seul quatre d'entre eux repartiront payés. « Je suis explosé » confie alors Antony, qui prend directement le chemin de son lit.

Quelques heures plus tard, Antony est de retour dans la partie. Entretemps, il a dormi sept heures et mangé un bout. Rien d'autre. Le joueur du Team Winamax terminera alors à la pire des places : cinquième pour quatre payés. A un rien de s'assurer un minimum de 62,000$ et d'envisager les 247,000$ de la victoire. Peu satisfait de son jeu pratiqué sur la main ayant conduit à son élimination (un tapis de 25 blindes envoyé avec Roi-Dame), Antony n'a qu'une idée en tête : savoir si son raisonnement sur cette main était le bon. Il s'empresse alors de demander à plusieurs joueurs (David Benyamine, James Bord, Ludovic Lacay) s'ils auraient joué d'une manière identique. Deux heures plus tard, Antony me livre son verdict : « J'aurais du placer une sur-relance puis passer sur un tapis venu des blindes. » C'est le secret de nombreux joueurs : une éternelle remise en question, l'envie d'approcher la perfection et, surtout, une haine de la défaite.

« Je déteste ce goût amer que j'ai dans la bouche lorsque je perds » avoue Antony. Pas question d'aller faire la fête ou de profiter de la ville, donc. Ce soir, il va jouer. Encore une fois. Au programme : un important cash game télévisé où figurent également Tom Dwan et David Benyamine. « Tom est très bon, il n'y a rien à dire » analyse Antony. « David est également excellent mais il n'hésite pas à ''gamble'' avant le flop. » Il faut dire que la partie se joue en 200€/400€, des limites inférieures à celles pratiquées par les deux larrons. Antony est lui concentré et n'a qu'une envie : gagner. Lorsqu'il terminera la première journée avec un bénéfice de 100,000 dollars, il exprimera alors sa joie sur son Facebook. Un fait rare pour le pro Winamax. « J'étais content, tout simplement » justifie Antony avec le sourire. La partie se déroulera sur deux jours, avec simplement huit heures de pause. Toutes les deux ou trois heures, Antony s'accorde donc quelques minutes de répit en remontant dans sa chambre : « Je prends une douche pour me changer les idées, l'objectif étant de toujours être à son maximum à la table. J'essaie de ne jamais descendre sous les 80% de performance. » Lors de la seconde journée, Antony affrontera uniquement des joueurs locaux. Une table en apparence plus simple, mais sur laquelle il perdra l'intégralité des bénéfices réalisés la veille.

Il est alors temps de rentrer sur Paris. Je reprends contact avec Antony une semaine plus tard. Ce n'est qu'à moitié étonné que je l'entends me confier : « Je sors d'une session de quatre jours à l'Aviation Club de France, il y avait une belle partie. Je te rassure, j'ai eu le temps de dormir ! C'était du 200€/400€ Limit. J'ai gagné 65,000 euros. » Une somme qu'il fera fructifier le soir même sur un autre cash game. Dès que les parties se montreront plus calmes, Antony reviendra à un rythme de vie plus classique, où il alternera entre gestion de ses différents business et quelques fêtes bien méritées. Car c'est ça la vie d'un joueur de poker High Stakes : une cascade d'action au flot ininterrompu.


Harper

Journaliste poker et sport, animateur du Multiplex Poker. A déjà regardé une compilation des tanks de Davidi Kitai en entier.

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