[Blog] Un Vegas qui me colle à la peau (Part 6)

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Romain Lewis Blog

Résumé de l'épisode précédent : alors que vient de sonner le dinner break du Day 5, il ne reste plus que 237 joueurs en course sur le Main Event des WSOP et le chipleader se nomme Romain Lewis ! Jusqu'où se poursuivra la belle histoire ? Réponse dans cette sixième et dernière partie fleuve.

Un retweet et je ferme tout. J’éteins la connexion avec le monde extérieur. Stéphane est là en avance pour me ramener à la villa. J’aperçois un petit sourire sur le coin de sa bouche. Ne vous attendez pas à une quelconque explosion de joie : ce sera la plus grosse expression d’excitation que nous vivrons ensemble durant ce dinner break. En grignotant un bout, le coach me raconte quelques anecdotes datant de sa carrière de tennisman. Il doit savoir que parler poker ne servirait pas à grand-chose. Je n’arrive pas à savoir s'il fait semblant d’être occupé sur son téléphone ou s’il l'est réellement mais on ne parlera pas beaucoup plus durant cette pause. C’est la grosse différence entre un coach et n’importe quel autre humain. Ici, à la place de Steph', en face d'un de mes amis ou connaissances, j’aurais eu beaucoup de mal à ne pas vouloir en savoir plus sur le déroulé du tournoi. Je prends une petite note mentale.

Ce genre de pause est ultra relaxant. Je fais quelques longueurs dans la piscine histoire de me rafraîchir et sortir quelques instants de cette chaleur infernale. Steph' me fait signe : il reste quinze minutes, c’est l’heure de repartir. Quelques mots d’ordre dans la voiture, peu ou prou les mêmes que d'habitude : patience, moment présent, rigueur et acceptation. Je réponds à ses encouragements avec un petit clin d’œil avant de refermer la porte. Le clin d’oeil de la confiance. J’ai une nouvelle pensée. Suis-je en sur-confiance ? Pourquoi cligner de l’œil et pas juste remercier normalement ? Le clin d’œil… ne veut rien dire finalement. Bon, elle ne sert à rien cette pensée, hop sors de là ! C’est fou comme je peux divaguer rapidement. Faire le tri de ce qui se passe dans ma tête n’est pas évident. Au moins quand les cartes seront distribuées, ça sera plus simple. J’essaie de ne pas donner trop d'importance à la majorité de mes pensées car elles ne sont que cela : des pensées. Je prendrai plus au sérieux mes actions, elles sont plus signifiantes.

Full les enfants !

Je croise l’Espagnol que j’avais éliminé juste avant le break. Il a l’air dépité. La main de sa sortie le hantera sûrement pendant longtemps alors que moi je l’avais presque déjà oubliée. Heureusement que les mains n’étaient pas inversées, j’ai habituellement beaucoup de mal à abandonner dans ce genre de situations.

500K Chip

Il reste cinq heures de jeu jusqu’au Day 6. On a enfin dépassé la moitié du tournoi entier, en termes d'heures. Il reste un peu plus de 200 joueurs. Je m’assois à table et remarque directement le color-up. Les organisateurs de tournoi ont introduit les oversize chips rouges et blancs de 500 000 (photo), ces jetons un peu plus gros que tous les autres que l'on ne trouve que sur le Main Event. La classe à Vegas. À l’époque, on ne voyait que ces jetons en table finale. J’en aurais au moins touché quelques-uns dans ma vie et pour ça, le gamin de 14 ans toujours enfoui en moi ressens une petite fierté. Premier réflexe, j’essaie de les shuffle. Houlà, c’est pas évident. Ça me rappelle ces moments avec mon super ami Willy, huit ans en arrière au collège quand il m’apprenait à mélanger nos premiers jetons. Je suis certain que lui aussi est fier de moi en ce moment. Toutes ces heures passées à débattre de notre passion commune : on rêvait exactement de ce genre de moment. J’ai l’impression que c’était hier. Je ressens un petit coup de nostalgie. Les émotions surgissent tellement rapidement et puissamment lorsqu'on deep run ce tournoi par rapport à la vie de tous les jours, c'en est à la fois effrayant et excitant. Mais je vais contre l’un de mes objectifs principaux, l’un des plus difficiles. C’est le moment de mettre ce souvenir de côté et replonger dans ce moment magique du présent. Allez, le tournoi reprend.

Dame-9 suité, assez bon pour relancer. Défense de la grosse blinde, je sais qu’il est plutôt agressif ce jeune Espagnol. Le flop n’est pas mauvais : 9-5-5. J’effectue une mise de continuation et mon adversaire me check/raise à 210 000. Habituellement je paye mais l’idée de sur-relancer un montant très petit me vient en moins de 30 secondes et me plait. Surtout contre son stack de 2 millions, il ne pourra pas me sur-relancer en bluff mais aura beaucoup de mal à folder un tirage quinte avec la cote que je lui offre. De plus, on voit tellement peu de 3-bets au flop sur ce tournoi que la peur l’emportera sur la théorie ici à mon avis. Oui je suis quasiment certain, il ne re-cliquera pas en bluff. Je prends une grosse inspiration. Allez, j’y vais. Étonné, il demande au croupier de confirmer qu’il s’agit bien d’une sur-relance. Le croupier hoche la tête et lui dit "Three seventy". 370 000 hermano. Il complète rapidement les 160 000 de plus. Le pot commence à être gros et je le ressens intérieurement : mon coeur reconnaît toujours lorsque je sors de mes schémas de jeu habituels.

Voyons la quatrième. Mon dieu. J’y crois à peine. Un autre 9. Je bats désormais l’énorme majorité de ses mains de value au flop. C’est une carte venue d’une autre planète ! Mon adversaire tapote la table. Je pourrais tenter de tout prendre contre un full inférieur ici mais il a beaucoup trop de bluffs au flop, surtout ce joueur en particulier. Checker et espérer qu’il laisse quelques plumes à la river me semble être la meilleure option. Je pourrais encore tout lui prendre s'il a un 5. La rivière est un 7. Il aurait pu faire une quinte maintenant avec 8-6. D'ailleurs, il a l’air intéressé. Après une quarantaine de secondes, il baisse son regard vers son stack : il va miser. Génial ! Une pile de verts, ça vaut 500 000, soit un peu plus de la moitié du pot. Il n’y a que carré de 5 qui me bat. Je vais le sur-relancer à tapis, il aura beaucoup de mal à passer un 5.

Main Event Day 5 Romain Lewis

Arrive mon moment cinéma. Il faut que j’arrive à donner le doute que je suis assez fou pour tenter quelque chose d’extraordinaire ici. Bluffer semble très peu probable mais il faut que je lui donne le doute. J’abuse peut-être un peu mais je fais mine de réfléchir depuis plus de trois minutes maintenant. Une petite voix me dit qu’il ne payera que carré de 5 donc ça serait sympa de voir ses cartes et de simplement payer mais l’autre, plus résonnante, celle de la gourmandise, prend le dessus. On sait jamais : je vais tenter de lui prendre son dernier million. Let’s go. Je lui sors un "I’m all in" digne des plus grands épisodes de Poker After Dark. Il rend ses cartes à la vitesse de la lumière.

Nouvelle table pour une nouvelle vie

La pause sonne. 20 minutes de repos après deux heures à jouer. Je vais m’étirer les jambes dehors, dans mon spot habituel. J’aperçois mes colocs Arnaud (Enselme) et Arthur (Conan), proches de notre spot de pause. Avant même de leur annoncer quoi que ce soit, Arnaud gueule : "Ohlalala, rien qu’à ta démarche je sais que t’as une montagne !" Je ris et lui réponds fièrement "Je savais pas que c’était écrit sur ma tête. 9 millions." Impossible de contenir ma joie durant ce break.

Dernière ligne droite de la journée. Je sais qu’il peut se passer énormément de choses. Nouvelle table. Il y a des jetons ici, beaucoup de jetons. Le niveau d'adrénaline monte encore de quelques crans. J’ai un rush de cartes d’entrée de jeu, je ne vois pas de river mais je m’empare des cinq premiers pots. Les mains se succèdent et je continue d’empiler des jetons. Je passe la barre des 10 millions. Puis 11 millions. Je recompte : ah non, en fait 12 millions ! Je dois de nouveau être chipleader, ou pas loin. C’est dingue. Le rythme des sortants se ralentit drastiquement et le compteur affiche 130 joueurs restants. Pour l’instant, je suis assuré de remporter 59 295 $. Mes WSOP jusque-là ultra-perdants sont désormais remboursés. Naturellement, je ne vise pas simplement le break even mais plutôt les millions de cette table finale légendaire. Elle semble tellement proche... Problème, mon niveau de fatigue grimpe d'un coup à son tour. J’essaie de ne pas penser aux petites nuits que j’endure depuis ces derniers jours. J'ai de plus en plus de mal à rester dans le présent. Cela semble pourtant simple et évident à l’oral quand je l'annonce au coach comme mon objectif principal mais je me surprends sans cesse à vagabonder dans ma tête.

Dame-Valet dépareillé premier de parole. Habituellement un fold, mais cette fois je décide en quelques secondes de relancer. Payé juste à ma gauche et au bouton. Une voix autoritaire dans ma tête me rappelle que je ne suis pas de nature rigoureuse et qu'en voici un exemple flagrant. L’autre, plus calme, me dit que l’important c’est le présent et que la décision de relancer appartient déjà au passé.

Flop Roi-Roi-10. Tirage quinte par les deux bouts. Je décide de miser le minimum, une seule blinde. Je ne l’ai pas encore fait à cette table et j’aime l’effet de surprise que ce genre de mise engendre. Les deux payent rapidement. 95% du temps, ils n’ont pas de Roi, je vais pouvoir miser cher sur la majorité des turns... mais pas celle là : un Valet. J'ai fait une paire mais ils peuvent tous les deux avoir As-Dame, je ne peux pas miser. Je prends quelques secondes avant de tapoter la table. Si l’un des deux mise, je vais sûrement passer ma main, mon équité est trop faible. Heureusement, ce n’est pas le cas. Ils checkent tous les deux relativement rapidement, je pense avoir la meilleure main. River 2. J’ai deux options. La gourmandise l’emporte une nouvelle fois, je mise petit pour valoriser. Je mets 20% du pot. L’adversaire à ma gauche réfléchit longuement. Très longuement. Il a 8 millions de jetons devant lui et quelques longues et anxieuses minutes plus tard avance une mise énorme, un quart de son stack. 2 millions. Largement plus que le pot.

Stack Romain Lewis

La parole me revient aussitôt. Je pars pour rendre mes cartes sans vraiment comprendre ce que représente mon adversaire mais je n’aime pas faire ça. Je me retiens finalement et m’oblige à réfléchir réellement à ce coup. Je conçois que cette main ne fait aucun sens à mes yeux. Je ne vois qu’une main…peut-être carré de Rois. Paire de 2 aussi mais seulement s'il a call UTG+1 ce qui n’est pas du tout certain. Même As-Dame, il ne voudrait pas miser aussi cher, pas sur ce tournoi. Il aurait misé le turn. En lui lançant un regard, j’aperçois son cou un peu rougeâtre et un battement anormal au niveau de sa carotide. C’est une décision tellement importante que je veux prendre tout mon temps. Je vais attendre quelques minutes pour voir si ça se calme. Je n’ai pas vraiment effectué de gros hero call sur ce tournoi car je me suis convaincu que le Main Event n’est pas le tournoi pour ça, mais ici je remarque un vrai malaise chez ce trentenaire américain. Il doit mesurer 1m90 et chacun de ses bras représente une bonne partie de ma cuisse. Mais ici, à une table de poker, je l’aperçois beaucoup plus fragile que si l’on se croisait dans la rue. Je penche de plus en plus pour un call, j’ai beaucoup d’indices maintenant. Un silence absolu règne à table et ça fait plus de cinq minutes que je n’arrive pas à prendre une décision. C’est un pot énorme si je call. Je ne suis plus si certain. Ils bluffent rarement à ce moment-là du tournoi à mon avis.

Je re-jette un coup d’oeil à sa carotide et j’aperçois qu’elle bat encore plus fort qu’auparavant. Ma décision est prise, je paye.
Tête en l’air, dégoûté de sa propre décision mon voisin tapote la table avec le bout de sa main. L’excitation monte de quelques crans chez moi. Je ne montre jamais mes cartes avant je veux voir ce qu’il avait. "Nice call" me dit-il en retournant un As… et un Valet. As-Valet ? Mais j’ai perdu ! Ma tête tombe entre mes deux mains. Un énorme sentiment de frustration m’envahit. Je tremble même un peu. "You got it" je murmure, dépité. Pour moi c’était carré de Rois, full aux 2 ou un bluff. Certes, c'était bien un bluff de sa part, mais avec une main qui me bat ! Je souffle un bon coup mais je sais qu’il va tourner un moment ce coup. Le plus difficile arrive. Il reste une 1h30 pour aujourd’hui et j’ai montré, pour la première fois de la journée, une grosse faiblesse à tous mes adversaires à table.

Derniers frissons

"Raise. One point five million". Mes battements cardiaques n’ont pas ralenti depuis le dernier coup. Il est minuit passé et c’est maintenant que je ressens le plus d’anxiété dans mon corps. Je suis en semi-bluff au turn même pas vingt minutes après ce dernier coup. Je ne sais pas grand-chose sur le profil de mon adversaire si ce n’est que c’est un amateur anglais d'un cinquantaine d'années, qui hésite depuis des heures. Bon, depuis une ou deux minutes en fait. J’ai tirage quinte et tirage flush et mon objectif ultra court terme c’est de lui faire passer top pair. Un objectif optimiste. S'il call il y aura 5 millions dans le pot et il ne jouera que 3,5 derrière. Je n’ai aucune idée si je vais bluffer river, ça serait catastrophique pour moi de perdre son stack.

Il secoue sa tête une bonne dizaine de fois et m’énonce les mots magiques : "I don’t believe you, but I fold". Quel énorme soulagement. Plus que quarante minutes, 116 joueurs. Le Day 6 approche. Je me commande une bière. Les cinq dernières mains de la journée arrivent très rapidement. Aucun gros pot ne se joue à table, l’ambiance tendue qui régnait auparavant s’apaise doucement. On trinque en se glissant quelques petits sourires. C’est l’heure de remplir les sacs plastiques de tous nos jetons qu’on retrouvera dans douze heures dans la même salle, pour une journée encore plus importante, excitante et angoissante que celle que l’on vient de vivre. Le croupier me lance un stylo, j’écris mon prénom et mon nom, mon pays, ma table de demain et le plus important, mon stack : 10 800 000.

Auzoux - Lewis - Souriau

Avec Grégoire Auzoux (à gauche) et Benjamin Souriau (à droite), les deux autres Français qualifiés pour le Day 6.

Je quitte la salle à toute allure car je viens d’allumer mon portable pour découvrir que mon super team mate et colocataire Ivan est encore in à 12 joueurs left du 3 000 $ fullring ! C’est incroyable. Lui qui s'était fait sortir du Main Event en partant à tapis avec les nuts au Day 3 n’a pas bust non plus ces trois derniers jours. Quel joueur, quelle régularité. Il m’impressionne depuis les quelques années que je le côtoie régulièrement. J’espère qu’on vivra la plus grosse journée de notre carrière ensemble demain, à quelques tables d’écart. On a déjà vécu des beaux moments, dont l'entrée dans le Team Winamax au même moment, mais là, une victoire et un bracelet pour lui et un Day 6 fluide sur le Main de mon côté surpasseraient de très loin tous ces instants inoubliables des récentes années.

Malheureusement, il me raconte qu’il vient de perdre un coup avec deux As pour repasser en dessous de la moyenne. Je vais le laisser se concentrer, il sait très bien gérer ce genre de moment. Je commande un Uber et rentre à la villa. J’essaie de ne pas trop me projeter mais bordel qu’est-ce que c’est bon d’être encore là ! En entrant, je prends dans mes bras mes amis une nouvelle fois, l’aventure continue. Je n’arrive pas à trouver les mots juste pour décrire cette sensation si spéciale. C’est l’essence même du poker, c’est pour ces moments que je vis. Demain c’est…demain. Ce sera un honneur d’être là, à moi d’essayer de le savourer au maximum en espérant que la tension ne soit pas trop handicapante.

Le soleil sort de son sommeil. Mon réveil lui, n'a officiellement pas terminé le sien mais moi, je suis déjà sorti du rêve dont je ne me souviens plus pour ouvrir les yeux sur un autre, éveillé cette fois. Cet incroyable rêve qui dure depuis plus d’une semaine. Je suis au Day 6 du Main Event des WSOP. Sur les 108 derniers joueurs, je suis dans le Top 10. Au réveil, mon premier sentiment est le soulagement car je sais que j’ai réussi à dormir quelques heures. L'angoisse que j'ai pu ressentir durant la nuit disparaît immédiatement.

À l'intérieur, je me sens léger... jusqu'à ce que mon coeur se rende compte de la situation. Ce pauvre petit palpitant, depuis plusieurs jours, je l’ai senti en liaison avec mes poumons et mon système nerveux comme rarement auparavant. C’est lui qui subit les hauts et les bas et c’est le boulot de ma tête d’essayer de contrôler le tout. Devinez quoi : c’est un sacré bordel. Et moi ? Je suis un mélange de tout ça avec des souvenirs, des projections, des pensées et il faut que j’arrive à tout mettre de côté pour libérer de l’espace pour le moment présent et le poker. Heureusement que je suis pas tout seul. Dans deux heures, Stéphane sera là. Je sais que mes bons résultats aux WSOP l’an dernier sont grandement liés à sa présence. Je me sens chanceux d’avoir l’opportunité d’être suivi comme un sportif professionnel lors des journées les plus importantes de mon année, voire de ma carrière. Le coach, on peut toujours compter sur lui, du restaurant au beer pong, il donne toujours 100%, même parfois un peu trop. Mais je divague. Re-plongeons dans le présent.

Jusqu'ici tout va bien...

Main Event Day 6

On ne change pas une équipe qui gagne, je ne change pas les mots d’ordre qui gagnent : patience, rigueur, acceptation. Enfin, je pourrais rajouter flair aujourd’hui. Ces occasions ne se présentent pas plus de dix fois dans une vie. Certains diraient même pas deux. Il y a des gros noms encore en course avec des jetons aujourd’hui comme Alex Foxen, Sam Greenwood ou Antonio Esfandiari. C’est kiffant mais je ne peux que me concentrer sur moi-même. J’explique au coach que j’ai manqué de rigueur dans le dernier niveau du Day 5 et qu'au final cela m’a coûté un bon morceau de mon stack. Et pour moi, le plus important aujourd’hui est d’être en accord avec moi-même. Depuis ce matin, je reçois des messages vidéos de ma famille qui commence à sérieusement s’exciter. C’est énorme. Tous, sauf ma mère qui tremble sûrement de peur avec ces montants gargantuesques à gagner. Bizarrement je n’ai pas trop de messages d’elle alors que lorsque je me qualifie au Day 2 du SISMIX, j’ai le droit à un roman de soutien et d’affection !

Ça me fait sourire, j’essaie de faire comprendre à tout le monde qui si tout se passe bien aujourd’hui, il faudra sérieusement se pencher sur les vols pour Vegas dans les quelques jours à venir. Je ne m’imagine pas vivre une table finale du Main Event sans ma famille présente sur place, mais je ne m’imagine pas totalement en table finale encore, car il reste vingt heures de poker avant cette fameuse TF. C'est un peu comme un tout nouveau tournoi sur trois jours. J’essaie de me débarrasser de toutes ces pensées en rentrant au Rio. D’ailleurs, il se vide petit à petit : il y a de moins en moins de monde et les tables de billard vont bientôt commencer à remplacer les tables de poker dans la gigantesque Pavilion Room. La fin de l’été approche. Je remarque un nombre de caméras beaucoup plus conséquent aujourd’hui que la veille. En entrant dans l’Amazon Room, je reconnais les tables du Main, toutes espacées d’au moins cinq ou dix mètres maintenant pour laisser plus de place à tout le monde. J’y suis, c’est maintenant.

Main Event Day 6 Romain Lewis

Le début de Day commence en fanfare. Sur la toute première main distribuée, je lis mal ma main, et relance Roi-4 suité UTG. Heureusement, je fais top paire, et ça gagne. Et maintenant, couleur floppée : mon cœur repart en vrille. Aïe… Il décide de passer sa main au turn, dommage. Et puis waow. À peine trente minutes de jeu se sont écoulées et ce joueur me montre un énorme bluff à tapis ! Il avait open KQ premier de parole et nous étions quatre à voir le flop As-Roi-Quatre. J'ai été le seul à payer sa mise de continuation avec A2... Le turn est un 8 qui ouvre mon tirage flush max. Je paye une grosse mise de la taille du pot. Sur un 7 anodin à la river, je passe assez rapidement sur un all-in, ce qui représentait un peu moins de la moitié de mon stack. Il peut être fier de lui, c’est un beau bluff. Je ne peux m'empêcher de penser : "Si la dernière carte avait été un coeur, je passais chip-leader avec plus de 20 millions de jetons." Incroyable. Elle est toujours présente cette même voix relou, qui ne pense jamais au long terme et qui m’accompagne depuis mes premières semaines de poker. Les premières heures passent rapidement et la première pause de la journée retentit. J’ai oscillé entre 13 millions et 8 millions de jetons pour finir à 9 millions. Un peu en dessous de mon stack de départ du Day 6, mais rien d’alarmant.

En revenant du break, je découvre deux As. Et deux As au Day 6, c’est beau. Je relance à 250 000 et trouve deux payeurs, les deux joueurs dans les blindes. Le flop tombe K-Q-5 avec un tirage à cœur. Je décide de miser un peu plus cher que d’habitude, soit 575 000, un peu moins de la moitié du pot. Le premier joueur paye et le deuxième s’éclipse. Le turn est un 2, synonyme d’une belle brique. Sur un tournoi habituel, j’opterai pour trois mises de valorisation mais pas sur le Main Event : ici je pense qu’il passera trop de mains au turn, alors je ralentis. La dernière carte est très belle : le 2 double, ce qui me donne deux paires. Il peut bluffer, ou même valoriser une main aussi forte que Roi-Dame ou deux paires inférieures, et je serai devant. Il m’a l’air intéressé. Et il fait tapis pour 1 575 000 ! Je paye instantanément, assez certain de remporter le pot. Il me retourne une paire de 5. Full house. Pas du tout la main que je voulais voir. C’est brutal. Je redescends à 7 millions de jetons.

K.O. debout

RomainMain

Ma stratégie doit changer : je dois être encore plus patient. Une heure passe sans voir de turn, mais j’ai grapillé un petit million en plus, donc c’était une bonne heure. Et il se passe alors quelque chose de très bizarre. Un joueur extrêmement tight relance avec 11 blindes effectives au cut-off sur ma grosse blinde ! Je trouve ça très surprenant, il avait fait tapis plusieurs fois avant : je sens qu’il a un monstre, alors pourvu que je ne retourne pas une main comme paire de 8 ou paire de 9... AQ. Waow. Je ne sais pas quoi faire. Habituellement ici, je vais toujours à tapis mais là je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression qu’il a deux As ! C’est de loin le joueur le plus serré que j’ai affronté ces derniers jours. Et personne ne m’oblige à dire all-in après tout. Je paye simplement. Flop 8-5-3. Il mise, je fold en doutant un peu. Je lui montre ma main, pour essayer de voir ses cartes, mais il n'a pas l’air content du tout et refuse absolument de montrer. Les autres se marrent. J’ai l’impression d’avoir fait un play héroïque mais comme souvent au poker, je ne saurai jamais.

Allez, on continue : relance en milieu de position, je découvre K10 au cut-off. Je paye et nous ne sommes que tous les deux pour voir le flop. Je ne regarde pas ce dernier, je fixe mon adversaire. Je veux déceler quelque chose avant de voir ce que j’ai touché. Le flop tombe. Il a l’air d’avoir une main correcte et s’empresse de miser un peu plus que sa relance avant le flop. Je tourne la tête en direction du board et là je prend une grosse, mais surtout bonne nouvelle montée d’adrénaline : je me rends compte que j’ai encore floppé flush ! Dame-Cinq-Trois, tout à trèfle. C’est magique. Je prends une petite minute, il ne bouge pas. Il n’a pas l’air d’être le joueur qui fold As-Dame ou Roi-Dame ici si je lui demande l’intégralité de ses jetons. De plus, je n’ai pas l’impression que c’est le joueur qui misera plusieurs fois en bluff. Je vais tenter quelque-chose que je n’ai jamais fait jusqu’à présent. Je regarde la croupière et lui annonce que je veux tout, maintenant. "I’m all in." Il se lève, re-regarde ses cartes, tourne sa tête autour de son cou, prend une poignée de jetons et les abat au milieu. C’est un pot gigantesque de plus de 6 millions que nous avons devant nous. Il joue les derniers trèfles, car il possède As-Roi avec l’As de trèfle… C’est un gros gamble de sa part et …NON. Deux secondes plus tard je n’ai plus aucune chance de gagner le coup : le quatrième trèfle vient de s'écraser sur le tournant.

Badbeat

Je viens de prendre l’équivalent d’un uppercut dans le bide. Mon mal de ventre me torture. Mes émotions et ma fatigue reprennent le dessus. Je souffle un peu mais n’arrive pas à faire le décompte du nombre de jetons que je lui dois. Je n’arrive même plus à compter mes propres jetons, alors la croupière et un directeur de tournoi me viennent en aide. J’aperçois quelques flashs de trois ou quatre journalistes. Je dois me lever et marcher un peu, je n’ai pas envie que mes adversaires ou un photographe remarquent le fluide qui est en train de monter à mes yeux. Je ne veux pas paraître faible, pas maintenant. J’essaie de respirer profondément sans croiser le regard des gens qui me regardent. À tout moment je peux fondre en larmes alors qu’il reste plus de quarante minutes à jouer dans le niveau. Mais je ne suis pas éliminé et je me dois de jouer ! J’ai un peu honte intérieurement d’être autant impacté. Je m’autorise à louper la prochaine main et je reviens m’asseoir. Je ne loupe généralement aucune main lorsque je suis à table mais là, je suis davantage fatigué, donc plus fragile que d’habitude. Le plus gros du choc est passé. J’aurai dû manger un peu plus ce matin. Je n’avais absolument pas faim. Je demande au coach de m’apporter une banane, ça fera l’affaire.

Patience et longueur de temps...

La moitié de la journée est désormais passée, plutôt mal que bien mais il me reste 35 blindes. C’est le tournoi de poker le plus long au monde, je suis donc là pour attendre encore. Je passe, je passe et je passe, encore et toujours. Un petit pot gagné (un 3-bet suivi de sa mise de continuation) me permettent de payer les blindes encore une bonne heure. 85 joueurs restants. Il peut se passer trente minutes sans qu’aucun joueur ne sorte, quelque chose qu’on avait pas vu depuis les premiers niveaux du tournoi, il y a déjà une grosse semaine.

Le dinner break approche, j’ai gagné trois petits coups et en ai perdu un. Une main avec hauteur As remportée au showdown contre celui qui m’a mis le quatrième trèfle a fait beaucoup de bien, je l’avoue. 7 millions de jetons, ce qui représente entre 40 et 50 blindes. Je me rassure en me rappelant que cela reste confortable. Quel tournoi. Quel magnifique manège d’émotions. Je repars avec Steph' direction la villa. On répète le même schéma que la veille mais cette fois, je sais que chaque main au retour peut être décisive. Quinze minutes avant la reprise, nous revoilà devant le Rio. Il fait nuit maintenant. Je sais que lorsqu’il fait nuit, plus de la moitié de la journée est passée, mais ce soir, on ne sait pas quand ça va finir. Ce Day 6 peut-être très très long, mais je me sens prêt.

NavarroLewis

Deux Rois. Je n’avais pas vu ces beaux barbus depuis très longtemps. Je relance premier de parole. Les cinq joueurs qui suivent rendent leur main en autant de secondes qu'il m'en a fallu pour raise, mais pas ce joueur en petite blinde. Mon ami "Romaine", mon quasi homonyme américain, pousse tous ses jetons au milieu ! C’est une excellente nouvelle. Il ne reste que Mario, un sympathique joueur espagnol en grosse blinde, avant que la parole ne me revienne et que je puisse payer. Mon cœur se remet à battre hyper fort. Pourquoi Mario n’a-t-il toujours pas rendu ses cartes ? Lui dispose d'un stack un peu plus conséquent que Romaine : il a moins de trente blindes. Je ne pourrai pas passer ma main s'il y va. Si ? En tout cas, je n’ai jamais passé deux Rois dans cette situation. Je pense à mon ami Abou qui me rappelle depuis des années qu’il faut réussir à les jeter avant le flop. Mario hésite plusieurs minutes et fait mine d’avoir une décision très limite. Ma décision est désormais prise : si Mario y va, je paierai les deux !

Hochement de tête de la part du joueur espagnol : il vient d'accepter de laisser son destin entre les mains du croupier. Je souffle et sans être réellement satisfait de la situation, je ne prend pas plus de vingt secondes avant de rajouter ce qu’il manque pour essayer de sortir deux joueurs sur la même main et faire d'une pierre deux coups. Romaine retourne d'abord As-Roi, mais Mario abat dans la foulée deux As sur le tapis vert. Scénario catastrophe : je n’ai plus qu'une seule carte pour me faire gagner le pot. Je ferme les yeux, comme si je n’acceptais pas le cauchemar qui m’était présenté. Le pot de 12 millions file finalement chez l'Espagnol qui me glisse quelques gentils mots, et je me rasseois avec un peu moins de 3 millions, l’équivalent de 14 blindes.

This is the end

C’est seulement un petit lancer de pièce plus tard que je quitte le tournoi, mon Roi-Dame ne s’améliorant pas contre les Valets de Mario. C’est terminé. Je finis 60e. Dans le rail, à quelques mètres de ma table, ce sont John (Therme), Erwann (Pécheux) et Alex (Reard) qui, tête baissée, m’accompagnent pour sortir de la salle. Je suis réellement abattu. Le scénario est trop violent pour moi. Je ne peux plus me retenir et verse quelques larmes dans les bras d’Alex. Comme souvent, il me sort les meilleurs mots. Ça me rappelle d’autres souvenirs, de super moments partagés avec lui : je crois qu’on s’est mutuellement beaucoup apporté dans notre passion commune, mais lui m’a davantage guidé. D’ailleurs, il a terminé 92e du Main Event l’année dernière, et 16e l’année d’avant. Il connait par cœur les émotions que procure ce tournoi. Je suis content qu’il soit là.

FinMain

J’annonce à l’équipe de journalistes de Winamax que c’est fini pour moi et je m’enfuis aussitôt. Je sais que je vais devoir répondre à quelques questions mais là, je veux juste me retrouver seul à la villa et manger un bon sandwich. La faim revient un peu mais mes jetons, eux, ne reviendront pas. L’idée de mettre un post sur les réseaux sociaux me perturbe. Je n’ai plus aucune force et je me rends compte doucement que cette adrénaline qui me boostait tant depuis quelques jours s’évapore plus rapidement que je ne pouvais l’imaginer. Les mains que j'ai jouées défilent un peu dans ma tête. Mes pensées, elles, s’amusent à imaginer des scénarios différents. Le goût d’inachevé est là pour rester. On ne signe jamais pour faire 60e d’un tournoi de poker. Sur le Main event, certains diraient que c’est l'une des pires places mais je ne suis pas d’accord. Il n’existe pas de pire place, c’est seulement dans nos têtes. Il existe par contre de meilleures places. Les millions et la gloire semblent très loin, mais l’histoire et les souvenirs que je viens de me créer vont vivre longtemps avec moi.

Je ne peux pas savoir combien de temps je vais mettre avant de me retrouver dans un spot similaire, sur le Main Event. Certains diraient jamais. Personne ne le sait réellement. C’est ça la beauté du jeu et la beauté de la vie. Je me prépare souvent pour des successions d’évènements sans savoir réellement où je serai ou bien pourquoi je les fais. J'en ai juste une vague idée. J’ai des souvenirs sans réellement savoir à quel point ils sont modifiés ou non dans ma tête. Puis je vie ma vie, le plus possible au présent mais comme ce tournoi me l’a encore démontré, c’est extrêmement difficile. C’est l’essence de mes objectifs, au quotidien comme à la table de poker, en plein combat. Tout ce que je sais, c’est que je ne saurai jamais exactement ce qui arrivera dans ma vie. Comme au poker, on ne sait jamais. Je veux absolument que ça reste ainsi. L’inconnu me fait peur mais l’inverse me terrifie. À la caisse, je signe donc pour cette 60e place car j'y suis tout simplement obligé, juste pour qu’on me remette l’argent que je viens d’acquérir. L’été sera positif dans tous les cas. J’espère réellement que dans le tournoi à 3 000 $, le résultat sera moins décevant que le mien pour Ivan. Il ne reste que quelques joueurs entre lui et la breloque dorée. Demain, c’est son jour, je le sens. En tout cas  je l’encouragerai le plus possible. J’ai déjà eu mes jours et j’en aurai d’autres. Celui-ci n’en faisait pas partie.

Cette micro-mort, je la vis mal pour le moment, quelques heures après ma sortie du tournoi. J'ai rendez-vous avec Stéph' demain à 11 heures pour le débrief'. Ça semble important pour le coach de tirer une réelle conclusion sur ce petit chapitre de ma vie. Il ne veut pas que les cartes aient le dernier mot, il veut que ça soit moi. Je suis bien d'accord.

The end (?)

Un Vegas qui me colle à la peau, by Romain Lewis
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Après une année 2018 exceptionnelle marquée par trois podiums WSOP, le jeune Bordelais n'a qu'un objectif : s'installer parmi les meilleurs joueurs du monde !

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